Guillois
'J. Dumouriez, en ses Mémoires, ne l'épargna pas davantage. Il l'accusa li'avuir paru « sur les tréteaux de la Révulution », avec les femmes les l)!us compromises par leurs actes ou leurs paroles.
Cependant sa douleur s'apaisa. Elle recherchait à Auteuil les visites de M"""' de Boufllers, revenues d'émigration, qui s'étaient logées dans une maison voisine de celle de M""" Helvétius. Et elle se rendait au Ranelagh avec elles, ou hien descendait jusqu'aux rives de la Seine où elle s'attachait à voir couler l'eau, perdue en ses rêveries profondes. Auteuil bientôt ne lui suffit plus. Elle désirait une autre solitude, afin de donner libre cours aux nouveaux sentiments qui emplissaient son cœur. Les environs de Meulan, où s'était passée son enfance, l'attiraient. Elle y acheta une petite maison qu'elle nomma la Maisonnette, non loin du fleuve dont elle avait toujours admiré les paysages environnants. (Guillois, p. 186, en fait la description. ) « Un cloître dit-il, au rez-de-chaussée, dont il dessert toutes les pièces, occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger, boisés, s'ouvraient sur un jardin planté d'arbres élevés et de massifs de verdure. Un grand escalier et un autre plus petit conduisaient au premier étage où se trouvaient les chambres à coucher. » — « La maison, point trop petite, ajoute (îuizot, était modeste, et modestement arrangée, sur les derrières, et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul, ou pour causer à deux. Au delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des ciiamps. D'autres maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la « Maisonnette » me plut. »
M™" de Condorcet s'y plaisait également. Depuis 1798, elle v vivait presque toute l'année, avec
Mailla-Garat, dont elle avait fait son ami et à qui elle avait donné son cœur tout entier. Il avait quinze ans de plus qu'elle; mais la vie semblait lui avoir ménagé toutes les chances de succès. Né en Basse-Navarre, il savait parler avec agrément; il écrivait avec élégance. Au concours d'éloquence, il avait remporté, quatre fois, le prix à l'Académie, et après son éloge de Fontenelle, Buffon l'avait embrassé publiquement en disant : <( Enlin, voilà un écrivain ! » Son éducation, faite sous la surveillance complaisante d'un prêtre, qui lui avait laissé lire tout ce qu'il avait voulu, avait donné à son imagination une tournure romanesque, à laquelle devait s'attacher une âme rêveuse. Sous Danton, il avait occupé le ministère de la Justice, et comme ministre, il avait assisté, avec l'abbé Edgeworth, aux derniers moments de Louis XVI; ce qui ne l'empêchait point d'admirer « l'àme sensible de Bobespierre ». Lorsqu'il obtint les faveurs de M"' de Condorcet, il revenait de son ambassade à Naples, et il était président du Conseil des Anciens. Cette vie si pleine de travaux et d'honneurs républicains, sa faconde méridionale, son visage qui n'était point sans beauté, toute cette surface linit par séduire l'àme inquiète et un peu déséquilibrée de la jeune veuve. Elle avait elle-même trop d'activité cérébrale pour ne point se donner à qui pouvait répondre à cette effervescence intellectuelle; et elle aima Garât.
Sous les ombrages de la « Maisonnette, » elle cacha son nouveau bonheur, se fiant à l'éternité de leur amour, comme toutes celles qui aiment beaucoup et qui croient à un échange de la passion. Ce bonheur dura deux ans, un bonheur doux, tranquille, plein de joies divines oîi l'esprit
était satisfait autant que le cœur. Puis un jour, c'était en 1800, Mailla-Garat fit un voyage à Villiers, durant le printemps, et elle resta seule à la « Maisonnette >'. Garât ne revenait point. Sophie (le (Jlondorcet prit peur. Elle eut le pressentiment d'un nouveau chagrin, de quelque événement fâcheux qui désolerait encore sa vie. Elle écrivit à s.on amant les lettres les plus passionnées, usant des mots les plus tendres, les plus intimes, rappelant les heures charmantes, passées l'un près de l'autre.
« Mon Maih), lui disait-elle, — petit nom
aimé qui signifiait les plus adorables caresses regrettées; — et en terminant : « Adieu, mon ami, je vais m'endormir en pensant à toi, aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi, à Villiers»... Une autre fois : ... « Où es-tu, mon cher bonlieur, et pourquoi ne respirai-je pas, à côté de toi, toutes ces impressions délicieuses de la nature renaissante? » Les effluves de mai lui montaient au cerveau. Elle adressait à Garât tous ses accents d'amour, et lui restait sourd à cette voix charmante. Loin d'elle, il s'était laissé prendre aux attraits de M""" de Coigny, chantée jadis par André Chénier, sous le joli nom de la Jeune Captive. Strophes poignantes, parties des noires murailles de Saint- Lazare.
0 mort, tu peux attendre. Eloigne, éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi, Paies encore a des asiles verts; Les amours, des baisers; les muses des concerts;
•Je ne veux pas mourir encore I
Et Garât avait repris la cantilène du doux poète
et, près d'elle, il oubliait celle qui lui avait accordé les plus ineffables tendresses, l'amour d\m grand cœur et d'un grand esprit. Les yeux de la sacrifiée se dessillèrent à la fin. Elle apprit la dure vérité et, stoïquement, envisageant son malheur, elle se montra généreuse; et toujours aimante, elle demanda une petite place encore en ce cœur qui avait changé d'idole. Retirée à Perrière, près de son frère, le général, elle écrivit à son infidèle amant : « Mon cher ami, tu me garderas la petite part que ta tendresse peut avoir à côté de lamour. Puisse-tu être heureux! »
Ce ne fut pas son dernier essai de bonheur.
11 était de mode, alors, de s'adonner à l'étude de la botanique; et les élégantes de ce temps, celles qui ne sacrifiaient pas toutes les heures de la journée à leur toilette, se rendaient au Muséum du Jardin des Plantes, au cours du savant Desfontaines. Beaucoup d'hommes suivaient également ces leçons; et ce fut là que Sophie de Gondorcet fit la connaissance de Fauriel, par qui elle se laissa séduire encore, cherchant toujours, dans une affection partagée, dans une adoration promise, ces jouissances profondes du cœur qu'elle avait poursuivies au couvent, en ses années de jeunesse religieuse, qu'ensuite elle avait cru trouver dans les élans moins éthérés et moins empreints d'idéal d'un être humain. Le cœur n'acquiert jamais d'expérience. Il subit la fatalité de ses impressions. Fauriel s'empara de l'àme de la jeune veuve, comme l'avait fait Garât ; et elle recommença près de lui, avec lui, à la « Maisonnette », le rêve dont elle était l'esclave.
VA, pourtant, la personne de Fauriel était fort
vulgaire; rattitude, sans distinction; le regard, sans tlamme, sans cette lueur de douce attirance, qui fascine et retient la nature impressionnable de la femme.
Seulement, il s'était affilié à la Société d'Auteuil, et ses relations avec les amis de Cabanis le recommandèrent à Sophie de Condorcet. A cause de lui peut-être, et pour lui, elle ne resta plus toute l'année à la « Maisonnette ». Elle eut à Paris un domicile, Grande-Rue-Verte, près de l'hôtel de Lucien Honapartc, où elle appela ceux qu'elle avait reçus, jadis, à rhôlel des Monnaies, et d'autres plus jeunes, des amis de Fauriel, hommes politiques ou littérateurs, de l'entourage de M'"" de Staël, dont Fauriel avait rompu la chaine, pour se donner à sa nouvelle amante. C'était donc une réunion d'idéologues, une assemblée plus éclectique qu'à Auteuil, où avec Cabanis, de Tracy, Volney, Daunou, Ducis, on voyait Benjamin Constant, Jacquemont, un parent de Lafayette, ïhurot, Gallois, Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, et les savants de l'Europe, pour qui la France était une seconde patrie. Fauriel s'était lié avec Villiers, « le premier Français qui ait su l'Allemagne », écrit Sainte-Beuve. Venu à Paris, aux premières années du Consulat, il fut introduit, par son ami, dans les salons de la rue Verte, avec Hase, le philologue, qui allait donner des leçons d'allemand à la belle marquise. La guerre, qui jetait les peuples les uns contre les autres, inspirait aux penseurs le désir de connaître le génie de nos ennemis. Nos luttes héroïques avec l'Allemagne et l'Italie attirèrent nos regards sur ces deux pays. Leur philosophie et leur poésie ne demeurèrimt plus inconnues comme autrefois, et, depuis la Révolution,
les étrangers étaient bien accueillis dans les salons parisiens. Leurs œuvres en français se vendaient mieux, chez les libraires, qne les œuvres de nos auteurs; et fort de cet engouement, Fauriel avait traduit deux tragédies italiennes de Manzoni, qui lui avait dédié son Carmagnola.
Les années passaient. Dans la famille de Grouchy, on s'habitua aux relations désormais évidentes de Fauriel et de Sophie de Gondorcet. Gabanis s'était créé une retraite à la campagne, à Fiueil, près de Villette et près de la « Maisonnette f>. On se visitait d'une maison à l'autre, et dans les lettres échangées, Fauriel y était cité comme un membre de la famille, lié définitivement à la belle veuve. Pour être plus libre, il venait de quitter Fouché dont il était le secrétaire. G'était après le complot où Bernadette s'était compromis; et ce complot avait avorté, malgré les intrigues de F^ouché qui aurait bien voulu y pousser la Société d'Auteuil, afin de la désorganiser et l'anéantir, pour plaire à Bonaparte. Dès lors Fauriel fut tout à sa maîtresse, tout à ses amis, tout à ses études critiques dans la Décade, dont il devint l'un des plus influents rédacteurs.
Et, malgré tout. M"" de Gondorcet gardait son influence sur les hommes distingués qui la venaient voir, qui venaient voir Fauriel, sur les jeunes savants que lui amenait Gabanis, médecins comme lui, enthousiastes de ses travaux et partisans de ses doctrines, Pinel, Boyer, Alibert, Richemont, Roussel et Pariset, dontGuillois rapporte une lettre h Fauriel, pleine de haute raison, oh il traçait une ligne de conduite pour ceux qui n'admiraient point Bonaparte, parlant de cette conviction secrète qu'il
faut se garder à soi-même, « afin de ne jamais sacrifier l'honneur, ni la vertu ».
Dans le procès de Moreau, les amis de M'"'' de Condorcet se montrèrent sympathiques au grand accusé. Quant à elle, la politique ne passait qu'après la philosophie, en ses occupations. La méditation sur soi-même, Texamen de ses pensées, lui agréaient davantage que le hruit éphémère dune question de régime intérieur. On cite d'elle cependant cette réponse à Bonaparte, un jour que le général s'élevait contre les femmes, toujours prêtes à donner leur avis sur les affaires de l'Etat : « Il me semble qu'elles en ont bien le droit, disait-elle, dans un pays où leur opinion les conduit à l'échafaud. »
Elle eut, en ce temps, une amie intime, dans la jeune femme d'un camarade de Fauriel, Guillois, employé comme lui aux bureaux de Fouché. Il avait épousé Eulalie Roucher, la fille du poète des Mois. La vie d'Eulalie, celle de Sophie, avaient été tristes et déçues ; ce qui les avait rapprochées. Toutes les deux, enfin, confiaient au papier le sujet de leurs peines et leurs plus secrètes pensées. L'une écrivait et c'était Sophie :
f.e génie et la naïveté parlent le même langage. N'avoir d'autre caractère que son âme!
Et Eulalie Roucher, plus vibrante et plus émue, laissait tomber de sa plume cette réflexion mélancolique :
L'âme, après de longs chagrins et de grandes passions, ressemble à un vase rempli d'une eau trouble. Parvient-on à l'éclaircir, il faut bien prendre garde de la remuer et de l'agiter encore. Le bonheur d'une vie peut dépendre de cette précaution.
Ainsi se poursuivait l'existence de M""" de Gondorcet sans autre incident. Mais, quelques années plus tard, elle allait perdre son cher Cabanis, dont la santé, altérée par ses grands travaux, finit par échouer en une attaque inéluctable. Ginguené en a tracé un tableau émouvant, en son Journal intime^ cité par Guillois; il écrit de Rueil :
« Gabanis était hors d'état de travailler. Obligé de vivre de régime, il y mettait surtout son esprit. G'est ce qu'il y a de plus pénible pour quelqu'un qui fait un si grand et un si bon usage du sien. Je trouvai Gabanis mieux que je ne m'y attendais, mangeant de bon appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la conversation ne devînt pas trop animée; ce que ses amis avaient soin d'éviter ; mais ne pouvant écrire, même une lettre, sans fatigue et sans étourdissement.Sa femme était un ange de vigilance, de patience et de tendresse. Son neveu, Georges Montagu, en était un autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du mouvement et de la gaieté. Annette était à Paris, en pension. M'^^de Gondorcet et Fauriel étaient à la « Maisonnette » près Meulan. Rueil esta une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Gela formait une société pleine d'intérêt et de charme, dont Gabanis était l'ame, tout malade qu'il était... Je quittai Rueil avec beaucoup de regrets et de tristesse. Je sentis un grand serrement de cœur, en embrassant mon cher Gabanis. Je l'embrassais pour la dernière fois. J'allai coucher, le soir, à la « Maisonnette », pour partir de Meulan, le lendemain matin, de bonne heure. Je revins avec la bonne M'"" Vernet, cette généreuse Provençale qui s'est immortalisée, en donnant,
plusieurs mois, l'hospitalité au malheureux CondorcGSt. Je l'avais trouvée à la « Maisonnette ». M""- de Condorcct continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous les égards qu'elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne la quitte point. Je la reconduisis chez elle, en voiture, rue des Fossoyeurs (rue Servandoni actuelle). Je l'ai revue quelquefois, depuis, avec plaisir. C'est tout le lin, toute la franchise, toute la cordialité provençale. »
M""" de Condorcet, peu à peu, se retira du monde. Des douleurs névralgiques à la tête ne lui laissaient plus aucun repos. Elle vécut, à la fin de sa vie, en une retraite obscure, ne s'occupant plus que d'œuvres de bienfaisance et mourut en 1822.
Fauriel n'a laissé à personne la preuve de sa douleur.
Sommaire. — L'hôtel de Luj^nes, lieu préféré des aristocrates intransigeants. — On n'y danse point, on y joue le biribi et le creps. — Les femmes qui s'y donnent rendez-vous. — Caractère de M'"" de Chevreuse, helle-flUe de la duchesse de Luynes. — Aventure de M"'^^ de Chevreuse avec M""» de Genlis. — La mode et l'esprit du siècle finissent par pénétrer dans l'hôtel. — On y danse ; mais on revient au jeu avec fureur. — Les partenaires du duc, MM. de Sainte-Foy et de la Vaupalière.
Au faubourg Saint-Germain, on remarquait, sous le Consulat, l'hôtel de Luynes, à l'abord majestueux, dont les portes massives ouvraient sur une cour encadrée de bâtiments percés de hautes fenêtres. Avec l'hôtel d'Havre et l'hôtel de Brissac, il
représentait une des rares demeures conservant encore l'aspect imposant qu avait eu jadis le logis des grands seigneurs. Les murailles étaient épaisses, construites pour des siècles, et, à l'intérieur, les escaliers, ornés de belles rampes de fer, se déroulaient d'étage en étage, en marches très douces à l'ascension, comme dans le palais des princes. L'hôtel avait été respecté par la Révolution, sans qu'on en sût au juste la raison. 11 offrait donc aux visiteurs la richesse intacte de ses décors, ses splendides tapisseries de haute lisse et l'enfilade magnifique de ses salons où avaient passé les hommes des plus grands noms de France.
M"' de Luynes, — une Laval-Montmorency, — avait figuré dans la suite de la reine Marie-x\ntoinette, à Versailles, et elle en honorait le souvenir en maintenant, sur elle, les modes de 178U, le petit bonnet, le fichu, les robes très amples. Vingt ans après, dans son salon, on eût pu se croire en monarchie. On n'y parlait que du temps passé, des fêtes étincelantes de la Cour, de la littérature et du théâtre que les princes préféraient; et lorsque furent publiés les nouveaux romans de M"' de Genlis, rappelant les largesses de Louis XIV avec ses maîtresses, les amis de la grande dame les lurent avec avidité, avec enthousiasme, à ce point que Bonaparte en prit ombrage. C'était alors le salon de l'aristocratie la plus rigide, des royalistes intransigeants. Si on y admettait Talleyrand, Narbonne et quelques autres personnages marquants du monde moderne, ils s'y trouvaient non parce qu'ils s'étaient distingués au service du général triomphant, mais parce que leur naissance les rattachait aux familles les plus illustres.
Les émigrés revenus, et de haute lignée, s'em-
LE SALON DE LA DUCHESSE t)E LUYNËS 437
pressaient de se faire pre'senter à la noble dame qui recevait cette société choisie ; jouissance raffinée pour eux, de coudoyer, de nouveau, des personnes de bonne compagnie sachant parler, conter avec art, dire de ces riens charmants qui sont la parure d'une conversation mondaine. Eux-mêmes y étaient attentivement écoutés, lorsqu'ils narraient les épreuves subies à l'étranger, leurs misères passées, leurs joies présentes de revivre leur ancienne vie. Le soir, sous les lambris très éclairés des vastes pièces de Fhôtel, les causeries se poursuivaient en dialogues aimables. On y dansait peu, malgré les bals si nombreux ailleurs ; on y jouait. La duchesse de Luynes avait eu d'abord une passion incoercible pour la chasse ; puis cette passion avait cédé à celle du jeu. Le hiribi et le creps.^owY ses invités, tenaient lieu de toutes les autres distractions. On s'y mettait, le diner fini, et souvent on n'abandonnait la partie qu'avec le jour naissant, après une nuit tout entière remplie de cette occupation favorite. Le gain était insignifiant. On ne jouait point pour gagner de l'argent ; on jouait pour se divertir, pour employer les heures d'une façon agréable. Le duc de Luynes, à cause de sa masse et de sa grosseur monstrueuse, ne quittait jamais sa place. Il se faisait rouler vers une table, dans une échancrure pratiquée pour y recevoir son énorme corpulence, et, sans désemparer, il tenait tête à ses adversaires: à Montrond, que l'on appelait le beau Montrond, depuis son aventure avec la belle M""" Récamier; à Sainte-Foy^, que lui avait
1. M. DE Lescure, Correspondance inédite, t. I. |i. 50L On lit : « Septemlire 1782. — ^L de Sainte-Foy, ancien surintendant des linances de ^L le comte d'Artois, a été décrété de prise de coriis. Il a jugé à jiropos de ne point attendre l'exécution de ce jugement provisoire. Il a pris la fuite, et sa maîtresse l'a accompagné (une demoiselle de Saint-Albin, jolie
amené Telleyraiirl ; à de Jaucourt, dont la canne faillit s'abattre sur la tèle du capucin Chabot, toujours prêt à l'injure ; à La Vaupalière, ses joueurs habituels. JM'"' de Luynes s'asseyait aux tables également, lorsqu'elle n'avait, près d'elle, aucune de ses amies : M'""' de Lévis, de K^oailles, de Bali)yi, de Guéménéc, de Damas, de Choiseul-iiouffier, M"" de La Ferté, M"'^ de Montmorency, M""' de Vaudemont, la princesse d'Hénin, « jadis si célèbre par sa beauté, dit lady Morgan, et encore si distinguée par l'excellence dun caractère qu'annonce si bien son port gracieux, » — toutes avenantes et séduisantes, autour desquelles voltigeait sa belle-fille. M""" de Ghevreuse.
Celle-ci, une Narbonne-Fritzlar. Son esprit caustique, son imagination inventive, ne restaient jamais en défaut. On ne la pouvait dii-e jolie, et cependant elle plaisait. Sa physionomie était sympathique, l'expression de son visage éloquente et dénonçant la gaieté et la malice frondeuse. Rousse, elle se montrait blonde, depuis son mariage, sous une perruque abondante, et la grâce de son sourire, l'éclat de ses yeux, lui valaient la beauté. Elle aimait à mystifier son beau-père, le gros duc,
courtisane), exemple que bien peu de ces belles suivent dans la mauvaise fortune de leurs amants. »
Précédemment on lisait : « Aoùl 1781. — On dit que M. de Sainte-Foy est accusé d'avoir détourné cinq millions de sa manutention. Cela est difficile à croire. Au reste, comme il a infiniment desprit, des amis puissants, les plus fins cuisiniers du royaume, une cave délicieusement fournie, des loges à tous les spectacles, une campagne charmante sur les bords de la Seine, à Neuilly, la plus belle créature imaginable pour maîtresse, un reste de faveur du prince qui lui doit une partie des plaisirs qui forment le tissu de sa vie, et sans doute un bon magot en sûreté, on ne doute pas qu'il ne triomphe de ses ennemis. »
1. L'éclat de ses amours en Hollande avec le comte Archambault de Périgord, après qu'elle eut quitté Goblentz, n'avait point laissé intacte sa réputation. Elle fut e.xilée à Montauban sous le Consulat, et elle y établit une banque de jeu.
et maintes fois elle changea son costume, elle maquilla son visage, pour se [irésenter devant lui sous un nom emprunté; rarement elle manqua sonefîet.
M™" de Oenlis raconte que, pendant dix-huit mois, elle reçut une correspondance anonyme, attrayante, nohlementpensée,à laquelle elle donna suite ; et ce ne fut qu'à la longue, après avoir épuisé tous les sujets, qu'elle apprit le nom de sa correspondante dissimulée. M""' de Chevreuse. Ni l'une ni l'autre ne se connaissaient. Un jour, M""' deGenlis vit arriver chez elle à l'Arsenal, oii elle logeait, une jolie houquetière, parlant un patois de Molière, disant j'rt^7'o/^s■, je venions^ je voulions^ et proposant de lui vendre les tleurs de son éventaire. Elle découvrit sans tarder la supercherie, aux mains fines de la vendeuse, à sa voix douce, à son regard honnête, plutôt timide que hardi; et, voulant démasquer la petite ensorcelleuse, elle réussit à lui faire avouer sa ruse'. C'était, en effet. M"" de Chevreuse, qui, tourmentée du désir de connaître M"" de Genlis, après toutes les lettres échangées avec elle, n'avait trouvé rien de mieux que de se présenter sous un hahit villageois, et tel fut le déhut de la longue camaraderie qui persista entre les deux femmes, l'une prudente et expérimentée, usant des leçons de ses malheurs passés, pour défendre sa vie contre de nouvelles infortunes ; l'autre, de caractère passionné, narquois, intrépide, rompant en visière avec tout ce qui pouvait gêner ses convictions.
M"'" de Chevreuse demeurait àl'hôtel de Luynes-;