Mémorial, chap. v, sur le salon de Luynes
« La causerie a continué sur le faubourg Saint-Germain, l'hôtel de Luynes qu'il en disait la métropole, et il a raconté l'exil de M'"^ de Chevreuse. Il ^a^ait menacée maintes fois, et pour des torts réels, pour de véritables insolences, assurait-il. Un jour, poussé à bout, il lui avait dit :
4i0 LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
mais elle abusait de son ascendant pour donner cours à ses caprices. Le gros duc en restait perplexe et inquiet, depuis la menace de Bonaparte, qui, blessé des saillies de M"" de Chevreuse, parlait de faire reviser l'origine de la grande fortune de cette famille. Les sources en étaient fort discutables et point assez reculées dans le temps, depuis Louis XllI, pour ne pas être sujettes à une annulation. Le duc, qui n'avait point émigré, possédait une fortune territoriale immense, libérée de toutes charges hypothécaires, au moyen d'assignats, et il en avait augmenté Tétendue par d'importantes acquisitions toujours par des assignats. Il ne voulait rien perdre de cette situation privilégiée. Cette fortune lui permettait de vivre à Paris et en son château de Dampierre, avec tout le faste d'un prince du sang, et les résistances de sa belle-fille aux décisions de Bonaparte lui causaient mille soucis. A grand'peine, sous l'Empire, il lui fit accepter la place de dame du palais, près de Joséphine : <c Soit ! dit-elle ; vous le désirez, j'y consens ; mais l'avenir démontrera qu'il eût mieux valu ne pas m'y contraindre. » Et justement elle dut, à
« Madame, dans vos iiiaxiines et dans vus doctrines féodales, vous vous lirétendez les seigneurs de vos terres; eh bien! moi, d'après vos principes, je me dis le seigneur de la France, et Paris est mon village. Or je n'y souffre personne qui veuille m'y déplaire. .Je vous juge par vos propres lois; sortez-en, et n'y rentrez jamais. L'empereur en l'exilant s'était promis d'être inflexible pour son retour, parce ipi'il avait beaucoup supporté avant de punir, et qu'il fallait, disait-il, un exemple sévère qui épargnAl le besoin de le répéter sur d'autres. C'était là un de ses grands principes.
« Je disais à l'empereur que j'avais été fort souvent à l'hôtel de Luynes, que j'avais beaucoup connu M"" de Chevreuse et sa belle-mère, à laquelle je demeurais toujours fort attaché. Celle-ci avait fait jjreuvc d'une rare et constante affection pour sa belle-fille, ayant voulu partager son exil et l'ayant suivie dans tous ses voyages... Quant à M"" de Chevreuse, Julie, spirituelle, aimable, presque un peu jdus que bizarre, elle avait été, sans doute, poussée par l'appât de la célébrité et jiar la foule de ses courtisans ou de ses adorateurs : « J'entends, reprit l'empereur, elle espérait recommencer la fronde, mais moi ji; n'étais jias uu roi mineur. »
l'intempérance de son langage, son exil à Lyon, où elle mourut autant du chagrin d'être éloignée de Paris que du climat, insalubre pour elle, trop nerveuse et maladive.
Les nobles étrangers, admis à l'hôtel de Luynes, y firent agréer, à la fin, les danses en honneur dans les autres salons. Tous les je.unes conseillers d'ambassade, les Russes surtout, s'y distinguèrent par leur entrain à la valse. Et alors la duchesse laissait au jeu son mari, et venait se joindre à ses jeunes invités. Malgré son attachement à l'ancien régime, la grande dame cédait à l'engouement de la société nouvelle. Les toilettes mômes de ses amies se montraient plus somptueuses. Ce n'était déjà plus la petite mousseline des dernières années, avant le Consulat. M"" de Chastenay, pour se rendre à l'une des fêtes de la duchesse, rapporte qu'elle dut se vêtir d'une robe de satin, et elle énumère ensuite les velours et les soies de couleur violente qu'elle y vit. La mode avait triomphé du dédain de ces gens très huppés, et les soumettait à ses lois, comme toutes les femmes qui ornaient les salons du monde officiel. Mais on revenait au jeu chez la duchesse, avec plus d'entrain. Les soirées dansantes n'y étaient qu'exception. Les causeries, qui se prolongeaient en un doux murmure, ou bien le papillottement des cartes, sous la lumière de massifs candélabres, composaient tout le plaisir des réunions à l'hôtel de Luynes: lieu consacré à l'habitude des familiers. Entre eux, ils se disaient: « Je vais à l'hôtel de Luynes, » comme on eût dit : « Je « vais au café » et non chez le duc de Luynes. « L'hôtel» signifiait une assemblée de nobles, employant, pour s'exprimer, les mômes mots; pour
conter, les mêmes gestes ; pour manifester une opinion, les mêmes idées : sélection scrupuleuse oii n'entrait point qui voulait.
Dans ce monde, fermé avec soin, une visite à rhôtel de Luynes était un besoin. On s'y installait comme chez soi, en l'absence de la duchesse. On l'attendait en son salon jusqu'à son retour. Lorsque la duchesse était chez elle, M'"'' de Noailles, devenue dans la suite M""" de Mouchy, l'héroïne des Abencérages de Chateaubriand, jolie, attirante, spirituelle, ouvrait le piano pour chanter, en s'accompagnant. Quelquefois, en un mouvement de tête trop brusque provoqué par le chant, les lourdes nattes de ses cheveux se dénouaient, et allongées sur les épaules, elles s'offraient aux regards dans leur magnificence. Et de l'assistance s'élevait un « oh ! » d'admiration. Et à côté d'elle M""" de Beauvau, tante du chevalier de Boufflers, « riche en anecdotes, disait Bouilly, conteuse agréable et se disant du parti populaire, bien qu'elle fût attachée jadis aux prérogatives du rang et aux faveurs delà cour. » Puis, M"' de Choiseul, une Beautfremont, récitaitquelques-unes de ses poésies. Très jeune encore elle avait uni sa vie à celle du duc de Ghoiseul, presque un vieillard pour elle. Elle l'aimait cependant, séduite par la noble existence de son mari, les hautes charges occupées avec honneur, sa grande intelligence et l'acquis obtenu durant ses longs voyages. M"" de Guémenée complotait avec M""" de Chevreuse. M"' de Damas, une Montcalm, blonde, d'esprit actif et priraesautier, rapportait les nouvelles du salon de son amie. M""' de La Briche. La princesse de Foix, une Beauvau, mariéejadis au prince, à peine âgé de dixsept ans, rappelait comment son mari avait échappé aux Jacobins en franchissant une barrière du saut
de son cheval. M™*" de Krudener, quand elle venait à l'hôtel de Luynes, grande et sèche, laissait écha[)per des paroles mystiques où déjà se complaisait son esprit. Si M°"^ de Contades était an nombre des visiteuses, aussitôt planait une gêne entre toutes. Pourtant, ni mélancolique, ni méchante ; elle était « fantastique ». mot dont se sert la duchesse d'Abrantès. Et son regard dominateur, sous la couronne de ses noirs cheveux, avait une telle fixité, une telle puissance commandant le respect, que l'on ne pouvait s'y soustraire. « On n'aurait pas ri dans la chambre où elle se trouvait, dit jyjme d'Abrantès, si elle même n'en eût donné l'exemple'. » M'"^ de La Vaupalière, femme charmante, d'un caractère égal et très gai, d'un esprit original et parfois naïf, arrivait avec son mari, qui la quittait, dès en entrant, et allait s'asseoir à la table où jouait le duc. Pourcet homme, pointd'autre affaire plus pressante que le jeu. Il y trouvait son bonheur.
Et c'était bien aussi l'idée régnante, dans le salon de M"' de Luvnes.
SojiMAiHE. — Le salon de M""= de Pastoret et le salon de la princesse de Vaudemont.
Un autre salon du faubourg Saint-Germain était assidûment fréquenté par des hommes appar-