D'Abrantès, Mémoires, t. H, p
I' Elle était fille et sœur de MM. de Bouille, dont le nom et le dévouement ne pouvaient se séparer de l'affaire de Varennes. La haine quelle avait pour Bonaparte était amusante. Elle ne lui accordait même pas de mériter sa renommée. »
tenant a tous les mondes, des savants, des philosophes, des financiers, des littérateurs et des nobles. M""" de Pastoret y présidait à toutes les réunions, chez son oncle, M. de Létang:, dont la fortune, dit le chancelier Pasquier, « avait échappé aux mesures révolutionnaires ». La verve provençale de la jeune dame y attirait les beauxesprits de lépoque. On y avait vu Talleyrand, puis MM. de Montesquiou et de Pange. et le marquis de Saint-Lambert, suivi de M""" de Houdetot; ensuite Cuvier et Humbold, excitant la curiosité de ses auditeurs par ses récits de voyages, mais la lassant bien vite par l'intarissable faconde de son imagination. Humbold. déchaîné, ne savait plus s'arrêter. Il entassait histoire sur histoire, comme ime commère ; et lorsque chacune était trop connue on s'empressait de fuir le conteur, qui n'apportait plus rien de nouveau. De Vaisnes y détaillait la vie menée à Chanteloup, chez le duc de Choiseul. son ancien protecteur ; Suard y retraçait les mémorables discussions de l'Académie; M"' de Staël y essayait, contre le consulat, ses critiques méchantes; M""" Cottin y dévoilait le dénouement de son prochain roman^; M"'' de La Briche s'y présentait accompagné de son gendre, M. Mole, très jeune alors, et qui déjà s'essayait à devenir illustre. En cette société si variée de personnes, M"" de Pastoret tenait une place prépondérante. Sa parole imagée, ses idées originales, sa verve comique, que fouettait un esprit indépendant et gouailleur, apportaient aux soirées de ce salon une séduction irrésistible. On l'entourait avec instance. On voulait
1. Ce fut chez elle iiue M'"' Cottin rencontra M. de Vaisne?, quelle épousa.
l'entendre discuter, juger, déprécier, ou exalter les sujets les plus divers, laissant tomber de ses lèvres tout ce qu'enfantait son cerveau. Elevée dans les principes de Rousseau, elle laissa son lils vagal)onder, tout nu, comme il le voulait dans sa petite enfance, sur les tapis de son salon. Ce jeune fils mourut; elle le fit enterrer dans son jardin'.
Hlle était Marseillaise de la famille des Piscatory, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire, comme conseillers de Louis XII et de François P^ Son enfance s'était écoulée dans une terre du Berry, loin des villes, et cette vie solitaire et presque sauvage avait doublé l'ardeur de cette nature méridionale. Elle se comportait, en son Sillon, aumilii^ude ses amis, comme parmi les pastoures berrichonnes, hérissant ses causeries de mots souvent cruels, dont la blessure était aussitôt guérie par le rire qu'ils provoquaient.
On l'avait mariée à Paris à M. de Pastoret, un Marseillais aussi, plus âgé qu'elle de dix ans, dont hi famille était honorée comme la sienne; un laborieux qui, à trente ans, était entré à l'Institut, après deux mémoires sur les lois maritimes des Rhodiens, sur Zoroastre et Gonfucius. Bientôt elle fut séparée de lui par les événements de la Révolution. Pastoret, comme beaucoup de jeunes esprits, avait accepté d'enthousiasme cette transformation du
I. Lady Morgan, en ses Mémoires (t. II, p. 227), a écrit de M"" Cottin : « Elle est une des femmes dont les ouvrages ont eu le plus de succès en France. Elle réunissait tous les sutïrages, et sa simplicité modeste, ses qualités éminentes et ses vertus contribuèrent beaucoup à les lui assurer. Dépourvue de beauté. n"ayant presque aucune de ces grâces qui eu tiennent lieu, M""^ Cottin inspira deux passions ardentes et fatales, qui ne finirent qu'avec la vie de ceux qui les avaient conçues. Son jeune parent. M. D., se tua d'un coup de pistolet dans son jardin, et son rival sexagénaire, et non plus heureux. M., s'empoisonna de honte, dit-on, déprouver une passion sans espérance, et qui ne convenait pas à son âge. »
gouvernement de la France. Il avait été nommé procureur syndic du département de la Seine, et il s'était joint aux citoyens, qui avaient voulu faire du Panthéon la crypte funéraire des morts illustres. C'est lui qui avait réclamé cette inscription sur le fronton du monument : Aux grands /wtnmes, la patrie reconnaissante . xMais, comme beaucoup de jeunes esprits également, il s'était séparé du nouveau régime, lorsqu'il l'avait vu violent et persécuteur, et s'était affilié aux C//c/iiens, qui voulaient restaurer l'antique monarchie. Pastoret, dès lors, devenu suspect, fut proscrit. 11 évita la vindicte jacobine, en se réfugiant en Suisse, puis en Italie. Sa femme ne fut pas épargnée. Emprisonnée d'abord, ses biens furent conlisqués, et elle put craindre que l'échafaud ne mît lin a ses jours. Elle échappa à cette justice sommaire. La révolte de Thermidor la délivra et elle reprit sa place dans le salon de son oncle, égayant encore les soirées de ses reparties malicieuses, que l'assistance recueillait avidement.
Lorsque, sous le Consulat, F*astoret revint en France, sa renommée était intacte. On citait son intelligence et son amour du travail. Bonaparte lui confia la présidence du conseil général des hôpitaux; et dès lors il sembla qu'entre sa femme et lui il y eut émulation de zèle pour le soin des malheureux. La bonté native de M""" de Pastoret, sa compassion pour toutes les infortunes, la conduisaient souvent en visite, dans les ménages pauvres. Touchée de l'abandon des enfants que les parents devaient quitter pendant leur travail, elle en réunit quelques-uns des plus pitoyables, sous la surveillance d'une gardienne. Le nombre allait croissant. Dans le monde, on en parla. A un voyage h Paris,
lord Ed^eworth et sa fille Marie visitèrent cet asile de lenfauce, et, frappés du bien qui en résultait, ils mirent en pratique, en Angleterre, cette bienfaisance excellente. Vingt ans après, en France, on en rapporta l'exemple, appliqué grandement chez les insulaires, mais on oublia que la première création des salles d'asile appartenait à M"'" de Pasloret. Son mari lui rendit justice. Il disait d'elle : « Elle fait bien le bien qu'elle veut faire. »
La princesse de Vaudemont, une Montmorency- Nivelle, avait émigré à Altona où elle avait offert, dans sa maison, des fêtes et des représentations théâtrales aux Français qu'avaient effrayés, comme elle, les menaces de la Révolution, et qui, pour les fuir, s'étaient expatriés. Mariée à un prince de Lorraine, elle se trouvait alliéeà toutes les familles régnantes de l'Europe et, revenue en France, elle se hâta d'ouvrir un salon oii elle reçut, comme à Tétranger, des personnes très diverses.
Se croyant par sa naissance et son mariage audessus des préjugés vulgaires, elle agréait chez elle les hommes même les plus compromis durant la Terreur. Fouché, le régicide, le sanguinaire proscripteur de Lyon, devint bientôt son familier le plus assidu. A ces relations, il trouvait des avantages, une satisfaction pour sa vanité, un moyen facile de surveiller de près les royalistes opposés au Consulat, et de percer à jour leurs projets. La
princesse avait aussi ses raisons de se lier avec cet ondoyant personnage : pour elle-même, alin de n'être point inquiétée par une surveillance de police ; pour ses amis, afin de servir leurs intérêts, obtenant des radiations et des restitutions de biens, qu'aucune démarche n'aurait pu amener. Brusque, cassante, nerveuse dans son langage, elle était bonne au fond et ne savait résister aux prières de ses amis. Elle abordait, alors, Fouché qu'elle forçait de souscrire à ses exigences. Et il s'en faisait honneur, très fier de ces prévenances princières, dont son importance était accrue.
Ce salon présentait donc une assemblée très mélangée. Les survivants de l'ancien régime s'y associaient aux e'rands fonctionnaii-es du Consulat. Narbonne, Choiseul y coudoyaient Talleyrand et La Valette, un aide de camp de Bonaparte. Et cette confusion de personnes, disciplinée par l'autorité de la princesse, n'engendrait aucun heurt d'opinions. On y parlait de tout sans acrimonie, sans défiance. On savait la maîtresse de maison très discrète, sachant garder un secret et incapable de le divulguer. Excepté devant Fouché, on y révélait le fond de sa pensée ; et môme Fouché, par les services rendus aux amis de M"^ de Vaudemont, avait fini par inspirer conliance. Il se faisait bonhomme, se laissait taquiner par elle, qui ne manquait pas d'abuser, envers lui, de son ascendant. (( Un jour, après le Consulat, raconte M'" de Chastenay, Fouché était arrivé avec une collection de plaques et de rubans sur la poitrine : « Quel est cet ordre qui tlamboie sur votre habit, Fouché? » lui dit la princesse. 11 en avait reçu un si grand nombre qu'il en avait oublié le nom et la provenance. « Allons, Fouché, quel est-il? » Et le pauvre homme cher-
chait sans résultai. A la lin, il n-pondit : « Un ordre de Wurtemberg'! » Et c'est ainsi que, chaque fois, il était traité. »
Les femmes également, toutes les femmes qui brillaient dans les salons alors ouverts, ne manquaient point de venir présenter leurs hommages à la princesse. C'étaient M""" de Staël et ensuite M"^ de Vintimille, dont le jugement sûr et l'esprit vaste étaient si appréciés ; M""' de Lévis, qui savait attirer chez elle, à Glichy, toute la jeunesse dansante et joyeuse ; M'"" de Caseaux^, la femme d'un magistrat au Parlement de Bordeaux, en possession d'une grande fortune qu'elle démontrait, en son hôtel de la rue de l'Université, par des bals somptueux; M™" de Laval, vivant solitairement en sa petite maison de la rue Roquépine; celles-ci et bien d'autres que n'éloignaient pas le caractère de M"" de Vaudemont, ni sa beauté ; — elle n'était pas jolie 2. On lui voyait pourtant une taille de jeune fille, élégante et souple, et ries cheveux épais qui encadraient noblement son visage. Si elle n'était pas jolie, elle était agréable, par la grâce de son maintien, sa démarche légère, et l'attrait de sa physionomie, très avenante et spirituelle. Toutes
L C'était une demoiselle de Taillet'er, parente éloignée de M. de Talleyrand.