‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 125 sur 144 · M"" Ducrest, Mémoires sur Joséphine, t. I, p · texte numérisé non relu

M"" Ducrest, Mémoires sur Joséphine, t. I, p

Sur la princesse de Vaudemont : « La princesse n'était point jolie ; une superbe taille et des cheveux admirables, des manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de nombreux hommages, et son excellent cœur lui faisait de nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait promjUement à son ton naturel et ne refusait jamais de rendre un service. Elle avait recueilli des compatriotes pauvres qui pouvaient oublier qu'ils n'avaient plus de famille, en étant entourés des soins les plus empressés. (A Altoaa, où tous avaient émigré.) Elle a continué, à Paris, de mener le même genre de vie, à protéger et encourager les arts, secourir ou consoler ses amis ; voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fera encore. En un mot, elle était digue de sou nom de Montmorency. »

ces qualités sont de celles qui n'excitent aucune jalousie, et elle comptait de nombreux amis qui lui demeurèrent attachés.

On ne dansait point en son salon, on n" y jouait point, on causait. On y venait chercher des recommandations et des protecteurs contre les injustices du temps, contre Tindifférence des bureaucrates; ou bien entendre discourir Xarbonne, jaser Talleyrand, et les hommes du Consulat, les familiers de Bonaparte, dévoiler les petits secrets des Tuileries et de Saint-Cloud; les fêtes données par M™' de Montesson ; les grands bals des ministères; celui de Berthior, au ministère de la Guerre, qui ne fut qu'une brillante cohue ; le mariage d'Hortense de Beauharnais ; les incidents du voyage à Paris du roi d'Etrurie, un Bourbon; le luxe de la famille consulaire , Tameublement de l'hôtel Thélusson, acheté par Murât ; les splendeurs de Mortefontaine et de Plessis-Chamant, aux deux frères de Bonaparte, Joseph et Lucien; la cabale des théâtres; la rivalité entre M""' Georges et Duchesnois ; l'enterrement de M'" Chameroyi, la danseuse de TOpéra ; le Concordat et la Légion d'honneur; tous ces faits divers étaient sujets de causeries autour de la princesse.

Oh ! c'était un régal recherché de l'assistance, que d'assister aux conversations de Narbonne et de

1. Beaucoup pensaient comme Fiévée, dont l'une des lettres disait {Con-e-yiomlance, introduction, p. 24) : « L'éclat qu'ils ont mis aux obsèques d'une danseuse était véritablement un scandale et n'allait à rien moins qu'à réduire la religion à une vaine cérémonie, en important les théâtres de Paris dans un lieu sacré. Tandis que la respectable mère de famille meurt, sans que les honneurs rendus à sa cendre rappellent ses vertus, il est indécent qu'une fille qui meurt en couches après, avoir vécu publiquement avec un homme marié, prétende, dans sa pompe funèbre, aux distinctions que l'usage accorde aux vierges. Les honneurs accordés aux morts sont une leçon pour les vivants. <>

Talleyrand, si différents l'un de l'autre, mais conquérants, tous les deux, par les séductions de leur esprit. Narbonne, déjà quinquagénaire, un peu lourd, les cheveux rares et poudrés, le front découvert et le regard d'une vivacité insoutenable, possédait un si grand charme de langage par l'originalité de ses idées que peu de femmes lui avaient résisté. Sa naissance demeurait toujours mystérieuse et lui créait une sorte d'auréole. On l'avait ramené d'Italie, à l'âge de cinq ans, du palais de la princesse de Parme, une fille de Louis XV, et tout bas on racontait qu'il était le fils adultérin du comte de Narbonne et d'Adélaïde de France, une autre lillc du roi. Pendant vingt ans. à Versailles, il avait travaillé près de M. de Rayneval, comme premier commis aux Affaires étrangères, et Louis XVI en avait fait ensuite un ministre delà Guerre. C'est alors que ^I'"' de Staël s'était si fortement attachée à lui qu'elle lavait voulu suivre dans ses visites à nos forteresses vers l'Allemagne. Après M"" de Staël, M''" Contât lui avait cédé; et combien d'autres! Il avait été marié, cependant, à M"° de Montholon, qui n'avait pas quinze ans et lui avait donné deux filles. Mais un homme, illustré de tant de bonnes fortunes, pouvait-il rendre sa femme heureuse?

En un salon, lorsqu'il parlait, on faisait silence. On l'écoutait rappeler ses voyages, ses aventures en Europe, qu'il avait traversée en long et en large. Ses phrases étincelaient d'images, de comparaisons, de mots piquants. 11 plaisait et, d'ailleurs, s'efforçait de plaire. Et néanmoins, suspendu à ses lèvres, on restait fatigué. Sa conversation trop crudité contenait trop de choses. Il avait vu trop d'hommes, dans toutes les cours souveraines, et les jugeait avec une profondeur, une finesse trop subtiles, pour ne

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point lasser ses auditeurs. Puis, impérieux, décisif, il imposait et ne touchait point. Les femmes sentimentales ne le pouvaient supporter, pas davantage les coquettes. A ce caractère viril et énergique, il fallait une maîtresse, comme M""'' de Staël, à l'esprit vigoureux et très ouvert; femme à la fois amoureuse et politique, pareille à Narbonne. Ce fut lui qui, le premier, se détacha, quoiqu'elle lui eût rendu maints services. En amour, ce dévouement est inutile. Un jour, Narbonne, sorti du ministère, était poursuivi par ses créanciers. Il lui fallait 30.000 francs. Sa maitresse ne savait comment le tirer d'embarras. Elle se résolut, elle, M"'' de Staël, à demander la somme à son mari : «Ohl vous me faites plaisir, lui répondit le grand seigneur suédois, je le croyais votre amant ! » Ce fut sa seule vengeance contre elle ; mais combien amère^.

Talleyrand plaisait davantage. Pas plus grand seigneur ni plus impressionnant que son ami, mais plus coquet, plus gracieux, plus féminin. Les femmes l'entouraient avec plus d'instance et savaient le réveiller de son indolence naturelle. Il trouvait alors le mot juste, le compliment flatteur qu'elles

1. Fouché, en ses Mémoires, t. I, p. 405, a écrit sur lui : « Un des hommes les plus marquants, dans les fastes de la politesse et de la galanterie de la cour de Louis XVI, était, sans contredit, le comte Louis de Narbonne. On s'était complu à le rendre célèbre, en tirant de ses traits frappants de ressemblance avec Louis XV une induction qui suppiisait un auguste mystère à sa naissance. Il avait aussi travaillé lui-même à sa célébrité par son amabilité parfaite, par sa liaison intime avec la femme la plus extraordinaire du siècle, M°" de Staël, et enfin par la manière facile et chevaleresque avec laquelle il avait exercé, dans le département de la Guerre, un ministère constitutionnel, au déclin de la monarchie. Forcé d'émigrer, en butte aux traits des républicains exaltés et des loyalistes extrêmes, il avait d'abord été délaissé à sa rentrée en France. Plus tard, je l'accueillis avec tout l'intérêt que m'ins]iiraient les patriotes de 178!), qui avaient voulu concilier la royauté et la liberté. Aux grâces des manières, il joignait les traits saillants de l'esprit et souvent même la justesse et la profondeur des vues. »

attendaient. Cette science si délicate de plaire aux femmes parait inexplicable chez Talleyrand, quand on sait que jamais cet homme ne rendit service à personne; ne pensant qu'à lui, n'agissant que pour lui, laissant ses amis se perdre sans les avertir, et, après leur chute, les abandonnant à leur mauvais sort, sans sourciller. 11 s'habituait facilement au malheur des autres. C'est, qu'au rebours de Narbonne, trop savant et trop méthodique, Talleyrand savait toucher jusqu'aux larmes, même ceux qui le méprisaient. Il avait une façon de parler de soi, d'intéresser les autres à lui-même qui ne laissait personne indifférent. Avant de le quitter, il vous avait transmis un mot, une idée, une repartie spirituelle qui empêchaient qu'on l'oubliât. Narbonne vous inculquait une impression de haute culture intellectuelle ; Talleyrand, de finesse caressante et de sensualité mondaine i.

1. Bonaparte, à Sainte-Hélène, a dicté à Montholon sur ces deux personnages une page fort intéressante. La voici (t. I, p. 278) :

(( Il nous dit de nouveau que le comte de Narbonne est le seul qui Fait bien compris et bien servi, et cela, nous dit-il, à cause de son esprit également délié et observateur, et plus encore de ses mœurs de la cour d'autrefois, de ses manières distinguées et de son nom, ce qui lui ouvrit toutes les portes de la vieille aristocratie et le fit admettre dès lors dans Tintimité de mes ennemis naturels ; car tant qu'on commande, par l'effet immédiat ou le souvenir de la victoire, le premier venu est bon pour être ambassadeur et l'aide de camp est ce qu'il y a de mieux. Mais quand il s'agit de négocier, de pénétrer le mystère des chancelleries et de déjouer les influences diplomatiques enneniies, c'est tout autre chose. Alors, on ne doit plus présenter à la vieille aristocratie des cours d'Europe que des membres de cette même aristocratie. Ni un Otto, ni un Andréossy n'entreront jamais dans les boudoirs de Vienne. Devant eux, point d'épanchement, point d'indiscrétions, d'intimité. Toujours, et quelque supériorité d'esprit qu'ils aient, — de la cérémonie, de la retenue. — ce sont, quoi qu'ils fassent, des profanes pour lesquels les mystères sont impénétrables. Otto était certainement un diplomate très instruit, et personne mieux que lui n'eût été capable de diriger la négociation d'un traité de paix ou de commerce. Eh bien : il n'a rien su des trames de l'Autriche avec la Russie et l'Angleterre, dès la fin de 1812 et au commencement de 1813. Il était trompé par les protestations de Metternich, et il continuait à m'aveugler sur la conduite de l'Autriche. Le hasard me portait un jour à causer de Vienne avec Narbonne, qui était de service près de moi comme aide de

Ségur venait aussi chez la princesse de Vaiidemont. Pendant quelque temps il avait été, près de M"" Contât, le rival de Narbonne. Mais ils ne boudaient point l'un àTautre. Ségur se bornait à faire ressortir publiquement les travers de son ami, quand Foccasion lui était olFerte. Puis, on voyait encore, chez M°"' de Yaudemont, le jeune Victor de Brog'lie, le jeune Etienne Pasquier, qui devaient, tous les deux, se distinguer plus tard, en politique, au service de Napoléon, et aussi de Jaucourt, lui, d'un âge très mûr, familier, à Londres, de M. de

camp, .l'appris de lui ses anciennes relations avec les premières familles de l'aristocratie viennoise, et, me rappelant les services qu'il m'avait déjà rendus à la cour de Munich, je l'envoyai à Vienne. Dès les premiers jours de son arrivée, il souleva, dans l'intimité d'une grande dame de la cour, le voile qui avait caché la vérité à son prédécesseur. Sa mère, dame d'honneur des princesses sœurs de Louis XVI, avait été, dans l'émigration, l'amie intime de cette daijie, qui avait coutume de ne voir en lui que le tils de sa vieille amie. L'ambassadeur disparaissait devant des souvenirs de cour. L'impression de la maîtresse de maison fut électrique pour les habitués de son salon. On parla devant Narbonne comme on eût fait quinze ans plutôt. Il sut tout.

« Ce qui m'est arrivé dans cette occasion, je l'ai remarqué lorsque j'ai remplacé Talleyrand aux Affaires étrangères. Il y avait encore quelques affinités aristocratiques avec Ghampagny, parce que c'était un ancien noble. Il n'y en eut plus du tout avec ?ilaret. Cependant il avait toutes les manières de l'ancien régime, et la duchesse de Bassano était, sans contredit, aussi gracieuse qu'elle était belle. Après tout, c'est naturel : la caque sent toujours le hareng. »

Villemain, qui connut beaucoup M. de Narbonne, a écrit sur lui en ses Souvejiirs, p. 113 :

« Cet homme de cœur, cet ancien ministre de la Guerre, cet exilé dont l'entretien avait charmé les hommes les plus considérables de la politique européenne, retiré dans un modeste rez-de-chaussée, tout remjjli de livres, donnait là de longues heures aux lectures les plus diverses et parfois jetait à quelques auditeurs choisis les trésors de son esprit et de ses souvenirs... Littérature ancienne dans ses monuments d'art et de goùl ; érudition même, comme pouvait l'avoir un élève du savant abbé Barthélémy: langues étrangères, philosophie, histoire politique et anecdotique ; histoire contemporaine, toujours si obscure et particulièrement sous l'Empire; connaissance détaillée des forces de chaque Etat de l'Europe, des influences diverses des caractères et des talents, tout lui était présenî, tout partait à propos de sa bouche avec autant de précision que de t,'ràci". Les plus fraîches mémoires, sorties des laborieux lycées de l'Empire, savaient moins leur Virgile et Salluste, Horace et Tacite. Il aimait entre tous ce sujet d'entretien, qu'il appelait quelquefois, en plaisantant : 31alfriani uheriorem xecurioremque. »

Talleyrand dont il avait épousé Tamie, M"'" de La Châtre.

Mole y accompagnait ses jeunes contemporains, de Broglie et Pasquier. Maussade à certaines heures; annonçant ce qu'il devait être un jour, envieux des autres ; vain de son talent, de son esprit, de sa naissance, de toute sa personne; se retranchant en soimême, quand il ne pouvait briller'. Enfin, le duc de Lauraguais, plus tard duc de Brancas, se montrait aussi chez IM""" de Vaudemont et s'y faisait remarquer par ses excentricités, qui étonnaient chez un homme de son âge. Vieillard, il s'habillait comme un jeune homme de vingt-cinq ans et affectait de zézayer en parlant ; cette prononciation lui semblait si jolie! On tolérait cette manie. Il fallait bien être généreux, dans une maison si hospitalière!

Sommaire. — Suard, protégé de M""» Geoffrin. — Son portrait. —

— Par le duc de Choiseul, il devient rédacteur de La Gazette de France. — Suard fonde sous Louis XYI le premier journal quotidien. Le Journal de Paris. — Il édite ensuite Le Publicisle. — M""" Suard. — Ses prétentions au bel esprit. — L'un et l'autre sont proscrits en fructidor. — L'amitié de Suard pour Morellet.

— Us combattent ensemble les mêmes adversaires. — Jalousie de M"'° de Genlis contre Suard, à cause de Garât. — L'attachement de Suard à sa femme.

Suard, né à Besançon en 1734, était un petit homme venu à Paris de bonne heure, recommandé

i. Philarète Chasles, en ses Mémoires, t. II, p. G.5, a dépeint MoIé trente ans après, et on retrouve, sur ce portrait, ce que laissait deviner déjà cette eunesse très gourmée : « Je voyais souvent, dit-il, M. Guizot, M. Moli'. M. Villeniain. Je dînais chez eux et les écoutais. Tous étaient

à M""' Geoffrin, qui l'envoya chez un de ses amis, avec l'espoir de luidonnerun protecteur. L'homme influent reçut assez mal le solliciteur, et Suard n'y voulut plus retouruer. « Quand on n'a point de chemise, lui disait au retour M""" Geoffrin, il ne faut pas être si Mer. — Au contraire, repondait le jeune homme très avisé, c'est dans ces cas-là que la fierté remplace la dignité et la fortune. » Il fit son chemin tout de même. Par son entregent, par la souplesse de son caractère, il se créa des relations dont il sut tirer un excellent parti. Présenté à Helvétius et au baron d'Holbach, il connut chez eux toute la pléiade des encyclopédistes, les hommes de lettres, alors célèbres, tels que Buffon et Marmontel. Buffon l'emmena chez Panckouke, Téditeur, et, un jour, Suard épousa la sœur de cet imprimeur renommée

pénétrés, iinbus, émus, ardents et imprégnés d'une seule passion, l'envie. Un beau discours prononcé par M. Guizot mettait M. Mole aux portes de la mort. C'était une vieille femme plutôt qu'un homme ; commèi'e dans le genre de Humboldt ; causeur aimable, taquin, agréable, assez gracieux dans son calme et qui ressemblait un peu à un page, de ceux qui auraient vieilli. Il piquait, dans la conversation, les gens qu'il voulait blesser, mais cela doucement, enveloppant son dard de chiffons et de coton, de soie et de dentelles; ayant quelque chose de l'ancienne cour, de l'ancienne magistrature et aussi de la raideur officielle des administrateurs napoléoniens du premier Empire. »

1. Garât, Mémoires historiques, t. I, p. 273, s'explique ainsi sur Panckouke, le fils aine d'un libraire de Lille... « A lui, et par lui, a commencé une amélioration très remarquable dans l'existence des gens de lettres, tenus si longtemps dans la pauvreté par les gages avilissants qu'ils recevaient des imprimeurs-libraires, et par les récompenses très honorables, mais mesquines, des puissances. Ce qu'il pouvait gagner de trop sur eux il le croyait perdu pour sa /fortune personnelle. Il les enrichissait, pour s'enrichir lui-même. Il voulait les rendre indépendants de lui comme de toute la terre, sûr qu'avec leur indépendance s'élèverait leur génie, se féconderaient toutes les sources des richesses de la presse et de la librairie. Il commença, un jour, l'exécution d'un traité avec un homme qu'il connaissait à peine, par lui avancer cent mille francs qui n'entraient pas dans les conditions du traité. C'étaient bien là les calculs d'un géomètre et d'un libiaire transcendant. Des vues si grandes, des procédés si nobles le rendaient l'égal et l'ami des hommes de génie, pour lesquels travaillaient ses presses. Sa voiture était souvent rencontrée sur la route de Montmorency, allant chez Rousseau ; de Montbard. chez Buffon; de Fernev, chez Voltaire; et comme les œuvres

L'estampe de la Bibliothèque nationale, où Suard ligure en pleine force, le revêt d'une expression de finesse cauteleuse, sous une perruque à rouleaux, avec des yeux ronds, un nez vigoureusement accentué en largeur et des arcades frontales proéminentes accusant son intelligence et sa mémoire. Ses sourcils se relèvent en accents aux pointes extérieures, et on lui trouve en le considérant, quelque ressemblance avec le masque de Danton. Cette physionomie était donc fort intéressante; elle retenait l'indilFérent. On y sentait, on y devinait un homme, qui n'était point vulgaire. Marmontel s'était laissé prendre aux avances du jeune homme, et il jugeait Suard, comme un « esprit fin, délié, juste et sage, d'un caractère aimable, d'un commerce doux et liant, assez imbu de belles-lettres, parlant bien, écrivant d'un style précis, aisé, naturel et du meilleur goût; discret surtout et réservé, avec des sentiments honnêtes ».

C'est plus qu'il n'en fallait pour réussir dans la bonne compagnie, et le jeune homme de lettres y réussissait. Le duc de Choiseul, au temps de sa puissance, l'avait fait admettre comme rédacteur à ia Gazette de France, où il apprit son métier de journaliste. Journaliste et critique littéraire, il le fut

de ces immortels écrivains étaient devenues des affaires d'Etat, de leurs retraites, sa voiture le portait chez les ministres du roi à Versailles, qui le recevaient comme un fonctionnaire, ayant aussi un portefeuille... H voulait être riche; il le voulait beaucoup... pour être généreux avec toiit ce qu'il aimait, avec sa femme, ses enfants, ses amis, avec les talents dont son état l'environnait ; et ces jouissances si nobles, si désirables i)our la raison môme, il les a presque toujours possédées. Ses maisons de Paris et de Boulogne réunissaient, comme celles d'Helvétius et du baron d'Holbach, l'élite des gens de lettres, des artistes et des savants... Dans le salon de sa femme, dans les cabinets d'étude de ses enfants, des partitions ouvertes sur des pianos, des chevalets chargés de dessins, tout respirait le goût des arts et laissait à peine apercevoir le mouvement des affaires jiar lesquelles il donnait une nouvelle impulsion à celles de la France et de l'Europe. »

toute sa vie, conservant ainsi l'importanee à laquelle iltenait, etriniluence dont il se prévalait parmi ses confrères. Le premier, il osa publier, sous Louis XVI, un journal quotidien: le Journal de Paris ; puis il se cantonna dans le Publiciste, qui devint un journal d'opposition modérée, combattant d"un côté la poussée de la nouvelle littérature romantique, soutenue par le Journal des Débats^ de l'autre l'exagération doe:matique de la Décade, que hantait le souvenir des philosophes et des idéologues.

Lorsqu'il fut marié, il se composa un salon. Sa femme, aussi ambitieuse que lui, y coopéra de tous ses efforts. Garât, le navarrais, devenu son ami quoique beaucoup plus jeune que lui, trouvait la maîtresse de maison charmante, la déclarant femme à la mode, racontant que les grands seigneurs s'arrêtaient en équipage à sa porte, et que les chasseurs, comme le marquis de Ghatellux, fournissaient la table de ce « petit ménage n de perdrix et de faisans, leurs pièces fugitives. Tout le monde ne pensait pas comme Garât. Généralement, on accusait M'"" Suard d'éloigner plutôt que d'attirer les amis de son mari, par un ton solennel et des prétentions au bel esprit. La grâce ne dominait point en sa personne. Elle rappelait une « précieuse » de ^lolière, gourmée et pointue, non une grande dame dont les manières aimables, les gestes élégants, le langage facile et tout simple, auraient encouragé les fréquentations et les confidences.

L'aisance arrivant, ils possédèrent, à Fontenayaux-Roses, une petite maison où ils se retiraient pendant la bellesaison, et les dimanches y recevaient à dîner ceux qui voulaient bien y venir: Talleyrand, alors jeune libertin, et l'abbé Raynal, un ex-jésuite, à qui les encyclopédistes avaient ouvert leurs rangs ;

d'autres encore: Morellet, Daiinoii, Villers, qui rapportait d'Allemagne les doctrines de Kant, alors inconnu; puisGinguené, le sensible Ginguené*, qui combattit, avec Suard, les productions littéraires de Cliateaubriand. Lui aussi, Ginguené, était marié aune femme qu'il aimait, sa Nancy, — diminutif de Suzanne, — à qui il écrivit des lettres si touchantes de Saint-Lazare où il était incarcéré. Lïnfortunt' s'était résolu au pire destin, et pour raffermir son courage, il s'occupait à traduire le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'àme. Il disait à sa femme: « Le tableau simple et touchant delà mort de 1 homme juste, résigné à son sort, et consolant lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belleschosesque l'antiquité nousaitlaissées. Puisque nul n'est à l'abri de la ciguë, il importe à tout le monde d'apprendre comme un sage doit la boire-. » François de Pange, l'ami des Chénier, les deux Chénier, les deux Trudaine, et RioutTe, le séduisant causeur, x\lfiéri, la comtesse d'Albany, M""" Pourrat

1. M"' Vigée-Lebrun, en ses portraits à la plume, a laissé de lui une esquisse peu flatteuse : « Ginguené, dit-elle, m'avait été présenté jiar Lebrun, le poète, comme son ami intime, en sorte qu'il venait quelquefois à mes soirées, quoiqu'il ne me plut sous aucun rapport. Je lui trouvais un aspect sec, sans charme et sans gaieté. Il n'était pas en harmonie avec ma société, et ses œuvres m'étaient tout aussi antipathiques que sa conversation. En 1789, il nous lut une ode qu'il venait de faire jiour M. Necker. Cette ode pouvait passer pour le programme de 1793; il y parlait de victimes, et soutenait qu'on ne pouvait régénérer la France, sans répandre du sang. Des opinions aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Yaudreuil, qui était présent, ne dit rien, mais nous nous regardâmes, et je vis bien, qu'ainsi que moi, il devinait l'homme. Ginguené ne quittait guère son ami Lebruu-Pindare. Sitôt après la mort de celui-ci, il alla trouver M"" Lebrun, qui, ]iar parenthèse, avait été cuisinière, et lui demanda les manuscrits de Lebrun dont il désirait se faire éditeur. M""" Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant pour les mettre en ordre, Ginguené fut un peu saisi de trouver plus de cent épigrammes. faites contre lui-même. Quelques-unes étaient atroces. On conçoit que l'éditeur les mit toutes de coté. Mais je l'ai toujours soupçonné de s'être vengé, en faisant imprimer trop de choses faibles et inutiles, ce qui nuit beaucoup à un recueil qui pouvait être e.\cellent. »

"2. G LILLOIS. Madame de Condorcet, p. 151.

et ses deux filles, M"" Lecoulteux ^ et la baronne Hocquart, puis M"'" de Beaumont, enfin Condorcet et sa femme, étaient aussi de leurs amis, avant la Révolution.

Il fut proscrit au 18 fructidor. Sa femme et lui s'exilèrent. Mais, tourmentée de l'abandon de son mobilier, la femme revint pour en reprendre possession, et inutilement. Les scellés fermaient toutes les portes de l'appartement ; un gardien y était installé, à raison de six francs par jour, et la personne, laissée pour la surveillance de leurs intérêts, avait disparu, sans indication. Suard, pourtant, était le protecteur de cet homme, lui avait fait obtenir une place de huit mille francs. Néanmoins, plus heureuse que l'infortuné Condorcet, la femme de l'homme de lettres fut recueillie par M""' de Beaumont et M"" de Range, qui venait d'épouser M. de Montesquiou. Toutes les deux réussirent à faire lever le séquestre surl'appartement des exilés, et l'égoiste bourgeoise put s'établir, chez elle, en attendant le retour de son mari.

Pendant le Consulat, le petit ménage vivait dans la gène. L'Académie n'existait plus ; et, durant vingt ans, l'écrivain en avait été le secre^taire perpétuel, ainsi que censeur des théâtres. Toute cette aubaine était perdue. Avec Morellet, son meilleur

\. M"*^ de Ghastenay {Mémoires, t. I) dépeint ainsi M"" Leconlteux : «Elle était vraiment charmante; sa figure était pleine d'attraits. Ses manières avaient une aménité douce, qui leur donnait une singulière dignité. Je dînai chez eux plusieurs fois et particulièrement dans leur belle maison d'Auteuil. Dans cette maison, la fortune avait un air posé, un caractère de sagesse. Elle n'affectait rien; elle était de l'abondance. Je voyais cette femme qui me semblait réunir toutes les conditions du bonheur, vertu, bonté, agrément, richesse; un mari qu'elle aimait, quoique bien plus âgé qu'elle; deux beaux enfants, doucement élevés sous ses yeux. Point d'efforts dans sa conduite; point de trouble dans sa conscience; lioint de vide dans son avenir. »

ami, il avait tenté, en vain, par rinlluence de Lucien Bonaparte, de reconstituer lancienne Académie, où ils auraient retrouvé l'un et l'autre leur situation acquise. La prétention de n'admettre d'abord que les membres survivants leur aliénâtes sympathies du public. On cria au scandale et à la réaction. Thibaudeau parle des deux amis comme de deux pygmi'cs ridicules et peu intéressants, eu égard à l'Institut, dont les travaux avaient excité l'admiration de l'Europe. Est-ce que ces deux vieillards espéraient détruire l'autorité de cette grande assemblée, composée des hommesles plus illustres, des savants les plus célèbres de l'époque?

Suard et Morellet regimbèrent et tâchèrent de se faire craindre, en combattant, avec aigreursouvent, les tendances littéraires des nouveaux débutants dans les lettres. Ils étaient reçus dans les salons mondains, où ils ne laissaient point, sans résistance, triompher la réaction contre les philosophes, et l'engouement pour les belles tirades chrétiennes, tombées de la plume de Chateaubriand. Dans le salon des Suard régna, dès lors, l'esprit ergoteur et négateur du xvin" siècle, et l'on se moqua de l'enthousiasme poétique, de la rêverie mélancolique, de la lassitude de la vie dont les jeunes faisaient parade, se groupant en disciples, à la suite de l'auteur de René, et à l'appel de Fontanes. Avec Garât, avec Morellet, avec Ginguené, on y reprit la discussion des idées, comme dans les salons de l'ancien régime. Les causeries s'y déroulèrent en toute liberté, toujours avec courtoisie, avec la science de vieux lutteurs, tel que Morellet. Suard tenait à prendre le ton de l'homme du monde, plutôt que de l'homme de lettres. 11 était un de ceux en qui revivait, avec le plus de relief, le type de l'écrivain d'autrefois,

ainsi que l'avaient été d'Alembert, Montesquieu, Diderot, se donnant plus à la parole qu'à l'écriture. Il se souvenait du salon de M™" Geoffrin, de ceux dUelvétius et du baron d'Holbach, etil nourrissait le désir de les voir renaître chez lui, pour son agrément d'abord et la joie de son ambition.

Mais, sous Bonaparte, cette réalité était bien illusoire. Il n'y avait plus en France qu'une seule autorité, qu'une seule influence : celles du Premier Consul. L'homme de génie absorbait tout en lui. De vouloir changer cet état présent et lutter contre la toute-puissance de Bonaparte, c'était inutile. M°" de Staël y perdait sa peine, malgré son agitation fébrile. 11 n'y eut, sous le Consulat, plus aucun salon iniluent. Chacun d'eux n'étaif qu'une réunion d'afuis, ((ui s'étaient retrouvés après l'orage, et se consolaient, en se contant leurs infortunes. Suard, toutefois, ne laissait point l'oubli passer sur son nom. A ses heures, il publiait des articles très lus, qui produisaient leur ell'et. Et le Puhlicisfr gardait son auréole.

M™' de Genlis, qui avait son salon à l'Arsenal, ne vit point, sans jalousie, les efforts du petit ménage pour se donner de l'importance. Suard ! qui était-ce pour elle? Un médiocre écrivain qui n'avait jamais publié qu'une mauvaise traduction de PHùtoire de Charles-Quint. Et de penser que Garât était le prôneur de cette réputation usurpée, Garât, le ministre de la Justice, à l'heure de l'expiation suprême de Louis XVI, Garât, qui avait comparé Robespierre à Jésus-Christ, Garât, qui avait loué rÉpitre à Uranie de Voltaire, qu'elle qualifiait « d'infâme ouvrage». Garât, qui avait trouvé charmante la lettre de M""' de Krudener, la maîtresse de Suard, écrivant ^es mots impies, en sortant de l'église :

« Mon Dieu! qui m'avez donné ma sœur et mon amant, je vous aime et je vous adore! » toutes ces réminiscences la mettaient en fureur. Et M"" de Genlis trouvait Suard plus mt'diocre encore'.

Oui sait? Garât bientôt se déjugerait peut-être! Il était inscrit au Dictionnaire des Girouettes! Et cependant il était homme d'esprit et de grand talent. Sa jeunesse avait été illustrée par de nombreux succès à l'Académie. Seulement Garât ne saisissait point le mauvais côté des choses; il n'en discernait que le bon côté, et Rivarol n'avait pas manqué de le surnommer « l'optimiste de la Révolution ».

Malgré tout, Suard, soutenu de ses amis, jouissait, parmi les gens de lettres, d'une autorité[toujours plus grande. (Juelques jeunes gens, et non des moindres, briguaient une entrée en son salon. Xorvins s'y fit accompagner de Laborie et de Lacretelle, l'aîné: Laborie, le confident de Talleyrand, — si étourdi et si agité, — que le jour de son mariage avec la fille du D' Lamotte, on craignit qu'il n'oubliât l'heure de la cérémonie. Norvins lut, chez Suard, sa tragédie à'Aristomène . acceptée au Théâtre-Français. L'assistance, ce jour-là, était élégante. On y vit M"*' de La Briche, chez qui le jeune auteur avait connu le vieil académicien, et la belle M°" de Flahaut, — ^^ Adélaïde Filleul, — qui devint ensuite la marquise de Souza, femme de l'ambassadeur portugais à Paris. Elle venait d'écrire Adèle de Sénanc/es^ dont le succès fut considérable.

Garât, l'aîné de l'homme politique et de l'écrivain. Garât, dont la voix chaude et tendre enthou-

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