I. De Genlis. Mémoires, t. VI
siasmait tant d'auditeurs, venait aussi chez Suard et consentait quelquefois à y chanter la romance, dont Plantade avait écrit la musique, douce mélodie que Bonaparte écoutait toujours avec attendrissement :
Le jour se lève; amour m'inspire; J'ai vu Cliloé dans mon sommeil; Je l'ai vue et je prends ma lyre
A ce commencement de siècle, on ne peut retrancher les Suard de l'histoire de la société. Ils y occupaient une place importante. Le directeur du Pabticiste recevait chez lui des personnes considérables par la naissance, par l'éducation, par les travaux littéraires, et, entre toutes, il s'était établi un courant de sympathie qui les faisait penser au même unisson. M""" Suard, toute pénétrée de ses devoirs de maîtresse de maison, se faisait bienveillante pour tout le monde, mais point avec simplicité ^. Elle forçait toujours son caractère et sa nature. Femme d'un académicien, elle se croyait tenue à de longues théories compliquées et savantes, dites d'un ton grave, comme sur une scène de théâtre. Elle se perdait en paraphrases, sur les idées de son mari. Mais elle l'aimait et le rendait heureux. C'était, au résumé, le ménage de Philémon et de Baucis, l'union de deux vieillards, qui s'accordaient
1. En ses Mémoires, Chateaubriand cite sur elle une anecdote curieuse : « M™" Suard, dit-il, qui demeurait rue Royale, avait un coq dont le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait M""" de Coislin. Elle écrivit à M""' Suard : « Madame, faites couper le cou à votre coq. » M°" Suard renvoya le messager avec ce billet : « Madame, j'ai l'honneur « de vous répondre que je ne ferai point couper le cou à mon coq. » La correspondance en demeura là. M"'« de Coislin dit à M°" de Chateaubriand : « Ah! mon cœur, dans quel temps nous vivons! C'est pourtant celte tille « de Panckoukc, la femme de ce membre de l'Académie, vous savez ? »
comme au premier jour, et se donnaienL un témoignage constant d'alïection. Ils étaient jeunes devant leurs souvenirs, et l'âge, au lieu de les désunir, les attachait davantage l'un à l'autre ^ Suard, à la lin de ses jours, écrivait en parlant de Morellet, son vieil ami : « Si je le perdais, ce serait le témoin de toute ma vie qui disparaîtrait, et si je perdais ma femme, ce serait ma conscience qui s'évanouirait. Je craindrais de ne plus vivre aussi noblement : rercor ne ne g Hg en tins vivani. »
Pline l'avait écrit autrefois à la louange de son correspondant Calvilius. Suard lui emprunta ces belles paroles pour l'honneur de sa femme-.
Sommaire. — M""" de Beaumont séparée violemment de son père, de sa mère, de son frère, au moment de la Révolution. — Ils sont emmenés à Paris, sur une charrette. — I^a jeune femme reste seule chez un vigneron, près de Villeneuve-sur-Yonne. — ■ Elle y connaît JouLert qui habitait à la ville. — Puis elle s'installe à Paris. — Echange de lettres entre Joubert et elle. — Elle poursuit l'instance de son divorce avec le comte de Beaumont. — Le divorce est prononcé. — Son installation rue Neuve-du- Luxembourg. — Les personnes qu'elle reçoit. — Sa société s'accroit de nouveaux adhérents, que lui amènent ses premiers amis. — Jugement sur MoIé, sur Pasquier, sur Chènedollé. — Haine de M"" de Beaumont pour Benjamin Constant. — Fontanes, de Bonald, Julien. — Sobriquets donnés à plusieurs membres de cette société. — Amour de ]\I'"''de Beaumont pour Chateaubriand. — Publication du Génie du Christianisme. — Attaques de Ginguené ; riposte de Fontanes. — Départ de Chateaubriand pour Rome. — Tristesse de M""' de Beaumont. — Sa maladie. — Elle
1. M"" Cavaignac, en ses Mémoires, a écrit : « M^e Suaid tenait bureau d'esprit, comme sa sœur, jM"" Panckouke, de savoir. J'appelais l'une, l'Académie des sciences, et l'autre l'.Vcadémie française. »