‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 128 sur 144 · Chateaubriand écrit en ses AJémnires · texte numérisé non relu

Chateaubriand écrit en ses AJémnires

<( M"" Hocquart et M""" de Vintimille venaient à la réunion de la rue Neuve-du-Luxembourg. M°" de Vintimille, femme d'autrefois comme il en reste peu, fréquentait le monde et nous rapportait ce qui s'y passait : je lui demandais si l'on bàtisxait encore des villes. La peinture des petits scandales qu'ébauchait une piquante raillerie, sans être offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre société. M"* de Vintimille avait été chantée avec sa sœur par M. de La Harpe. Son langage était circonspect, son caractère contenu, son esprit exquis. Elle avait vécu avec M'"'» de Chevreuse, de Longuevllle, delaValliere.de Maintenon, avec M°" Geoffrin et M"' du Deffant. Elle se mêlait bien à une société dont l'agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de leurs différentes valeurs.

M°" Hocquart fut fort aimée du frère de M™" de Beaumont (Galixte de Montmorin, ex-sous-lieutenant dans le 5' régiment de chasseurs à cheval. Il fut guillotiné à l'âge de vingt-deux ans), lequel s'occupa de la dame de ses pensées, jusque sur l'échafaud, comme Aubiac allait à la potence, en baisant un manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de Marguerite de Valois. (M"" Hocquart était fille de M°"' Pourrat et la sœur de M"" Laurent-Lecoulteux.)

M'"' de Duras', qu'elle revit après les années odieuses de la Terreur.

En ce temps-là, quoique très jeune, à peine en sa vingtième année, elle se sentait attirée déjà, comme dans la suite, vers les poètes, les artistes, les penseurs. Elle recherchait les belles éditions des auteurs, les livres précieux. Sa vive intelligence, son éducation dans les grands couvents, oii elle avait passé sa jeunesse, déterminaient ses préférences. Et elle vivait heureuse, dans cet entourage charmant d'aristocratique société. Ses premiers chagrins lui vinrent dun mariage mal assorti, avec le fils d'un ami de son père, le comte de Beaumont, colonel d'un régiment d'infanterie à La Père, brutal, borné, de volonté vacillante et violente. L'un et l'autre se séparèrent, et elle rentra dans sa famille.

Puis éclata la Révolution. Les Montmorin, avec

1. Dp Brifatit, sur la duchesse tlo Duras (Mémoires d'un rieiix parrain) : « Bientùt, je connus Edouard, le Moine, Olivier, les Mémoires de Sophie, enfin, toutes les productions de M'"« do Duras, dont le succès fut d'autant plus grand, qu'on osait moins attendre d'elle. Fille d'un homme de qualité qu'avaient ébloui les premiers prestiges de la Révolution qu'il croyait ne devoir être qu'une réforme, mais que ses premiers crimes détrompèrent, M"' de Kersaint s'était mariée dans l'émigralion à l'un des plus grands seigneurs de France. Introduite au sein des meilleures sociétés, elle y apprit les mœurs et les usages du siècle qu'elle devait peindre. La nouvelle duchesse n'avait pas toutes les sortes d'esprit, mais elle possédait celui qui vaut le mieux, parce qu'il faut réfléchir, comparer, juger et bien juger : l'esprit d'observation. De là son insignifiance à son entrée dans la société, et ses triomphes à la fin de la carrière. Jeune, on ne la regardait pas, on ne la comptait pas. On ne savait ce que c'était. Plus attentive à étudier le monde que jalouse de s'y distinguer, elle se mettait à l'écart, se donnait pour une femme sans conséquence, et il lui arrivait ce qui arrive toujours aux l)ersonnes modestes, elle était prise au mot. Aussi, m'a-t-elle dit. qu'aux yeux de bien des gens, elle avait eu la triste réputation d'une bète. Mais la prudente fourmi amassait au printemps ses provisions d'hiver. Quand M"" de Duras eut pris sur le fait le cœur humain, quand elle eut mis en ordre toutes ses notes, elle écrivit. On fut l'tonné de la foule d'idées ingénieuses, de remarques fines, d'heureuses découvertes recueillies dans les profondeurs de la société i)ar cette femme, devant laquelle on passait si dédaigneusement. »

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leurs parents, les Sérilly, se réfugièrent en leur château du Sénonais. Elle les y suivit. Ils n'y furent pas longtemps, à 1 abri des délateurs. Un matin, de farouches sectaires, obéissant aux jacobins, se présentèrent avec des charrettes, pour les conduire à Paris. Pauline de Beaumont était malade. De santé délicate, elle languissait, elle dépérissait. Non par pitié, mais pour être plus libres de leurs mouvements, pour ne se point embarrasser d'une jeune femme, trop visiblement faible et déprimée, les envoyés des clubs se refusèrent à l'adjoindre à son père, à sa mère, à son frère Calixte, destinés à la guillotine; et, malgré ses supplications, s'accrochant à leurs habits pour ne point rester seule, ils la rudoyèrent si violemment, qu'elle se trouva, par force, séparée des siens.

Désormais sans ressources, expulsée du château dont elle ne put sauver que très peu d'objets, au milieu du pillage qui suivit le départ de ses parents, elle accepta humblement l'hospitalité d'un vigneron, touché de son malheur, Dominique Paquereau; et les deux serviteurs de son père, le vieux Saint-Germain et sa femme, se joignirent à elle. De la vente de ses bijoux, que les joailliers de Sens n'acceptaient qu'à un prix dérisoire, elle vécut, plongée dans son immense douleur, quittant ses dures couchettes, en hiver, pour se blottir près du foyer, atteinte de la maladie de poitrine qui la devait emporter, et que ses chagrins attisaient cruellement.

Le lieu qu'elle habitait n'était pas éloigné de Villeneuve-sur- Yonne. De la ville, par un chemin sablonneux, à travers un taillis, on montait à la petite maison du vigneron. Elle y vit arriver, un jour, un inconnu et sa femme que le récit de son

infortune avaient impressionnés. C'était Joubert ', homme doux, compatissant, généreux d'esprit et de cœur, qui venait lui offrir les consolations d'une nature bien équilibrée, toute rayonnante de bonté et de sagesse. Elle fut charmée par ce langage; elle se laissa gagner par cette bienveillance inattendue. Elle trouvait un ami, un soutien, alors qu'elle se croyait abandonnée aux plus noirs soucis de la misère et de l'isolement. Elle accepta cette offre magnanime, et elle se reprit à la vie : une vie toujours précaire, cependant, désenchantée par une maladie qui ne pardonne point.

Joubert, peu de temps après, quitta Villeneuve pour le Périgord oii vivait sa mère, devenue veuve. Pauline de Beaumont abandonna la demeure du vigneron, lorsqu'elle eut recouvré quelques bribes de sa fortune; tantôt à Paris où elle séjournait dans un hôtel garni de la rue Saint-Honoré, tantôt chez des amis de la Bourgogne, à Theil, oii la venaient trouver les lettres de Joubert, réconfortantes et vivifiantes pour son âme découragée. Il lui recommandait le repos, l'amour de la solitude, en ces

1. Josei)h Joubert était né en 1754, à Montignac (Périgord). Son père était médecin. Aimant les lettres, le jeune Joubert vint à Paris pour les mieux cultiver, en 1778. Il rechercha la Société des gens de lettres, connut Marmontel, La Harpe, d'Alembert, et se lia d'amitié avec le jeune Fontanes, venu à Paris pour le même motif. Seulement, l'un, Fontanes, ne recherchait que les poètes; Joubert les philosophes. « Mais Joubert. dit son biographe Paul de Raynal, aimait les vers de M. de Fontanes, plus que M. de Fontanes ne les aimait lui-même, et celui-ci, charmé, tout en le combattant, de la franchise et de l'originalité de ses doctrines, y puisait des idées nouvelles qui devaient, même à son insu, modifier plus tard les régies de sa critique... Pendant l'été de 1788, un de ses parents, officier de cavalerie, i-etiré du service, avait invité Joubert à venir passer quelque temps à Villeneuve-le-Roi, petite ville de la Bourgogne, assise sur les bords de l'Yonne et traversée parla route de Paris à Lyon. Ce voyage, accepté avec empressement, décida du sort des deux amis. C'était à Villeneuve, en effet, que Joubert devait se marier quelques années plus tard. Ce fut là, qu'avant de songer à lui-même, son amitié ingénieuse sut ménager à M. de Fontanes les avantages d'une alliance honorable. »

jours ténébreux du Directoire, pendant lesquels le pays fléchissait sous la sottise de ses gouvernants. Lettres d'un ami, d'un vieil ami de seize ans de plus qu'elle, et qui, se souvenant de la fragilité de cette santé de poitrinaire, tâchait de remonter le courage de cette jeune femme si accablée i. C'était, de lui à elle, une affection immense, aussi chaude que celle d'un père, et qu'elle agréait comme telle.

Pauline, en ses réponses, revenait toujours à sa mélancolie et à sa désespérance... << Je vous ferais pitié, lui écrivait-elle. J'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avecdégoût ; je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps, mais la jeunesse passe, les ressources s'enfuient, et il ne reste que des regrets. »

Un autre jour, elle est facétieuse : « Beauchêne (son médecin) vous dira que je suis engraissée. J'en suis moins sûre que lui, car ma santé ne me donne pas toute satisfaction. J'ai pris de vous la mauvaise habitude de ne digérer qu'en marchant; mais, en marchant, la rêverie est funeste. Il me faut donc, dans mes promenades, m 'accoster de M. Perron,

1. « Il faut aimer la vie quand on l'a », lui écrivait-il, «c'est un devoir. >> Un autre jour, à Theil. « Je vous recommande à tous les saints et à toutes les saintes de Theil. à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté, à ce fleuve de lumière qui coule du côté de Sens. Je vous recommande aussi à ces hameaux où se mirent toutes nos herbes. »

Et encore :

« Ayez le repos, en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que i)eu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus de rien m'occuper. »

Et toujours : « Laissez les tracassiers se tracasser, et si nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines. »

me faire ennuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui adresse, chaque soir, la même question, et je reçois les mêmes réponses que je n'écoute pas toujours jusqu'à la fin. De son côté, résTulièrement aux mêmes heures, il me raconte les mêmes histoires. A quelques pas près, je les annonce sans jamais me tromper d'une minute. Ce petit commerce, si propre à reposer l'àme, l'esprit et l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me divertit quelquefois. C'est d'ailleurs par régime que je m'y livre. Mais je ne sais si le bon M. Perron, qui n'a nullement besoin de régime, s'en accommode également. Pour calmer mes remords, je tâche de me persuader qu'il n'est pas bien sûr de son ennui, et n'en est encore qu'au doute. »

Elle se nourrissait l'esprit, cependant, de graves et fortes lectures. C'étaient MalelDranche, V Histoire de Port-Royal^ les Provinciales de Pascal et la Correspondance de Voltaire. Lorsque Joubert lui fit visite, il s'inquiéta tout de suite de ses auteurs, et, voyant sur sa table la Jérusalem délivrée et la Correspondance de Voltaire., l'amour chevaleresque et l'esprit, il ne gronda point. Lassée de la province, à la fin, et retenue souvent à Paris parla procédure de son divorce, elle résolut de s'y fixer, en son hôtel garni de la rue Saint-Honoré, jusqu'au jour oij, en l'année 1800, les liens de son mariage furent dénoués. Joubert apprend cet événement, et aussitôt il lui écrit :

« Etes-vous bien démariée? 11 me reste, sur ce point, une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie! Votre acte d'alï'ranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite, afin que je prenne un parti, celui d'être

bien content, si vous parvenez, enfin, de ne dépendre que de vous-même, et à n'être appele'e que d'un nom qui vous aura toujours appartenu. Ce nom, quel sera-t-iL à votre avis? Pauline de Montmorin est bien joli, et bientôt dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline de Montmorin, lorsque nous parlerons devons. Comment vous appelleronsnous? Je vous déclare d'avance et hautement que je ne veux pas de M""* de Montmorin. Vous auriez l'air de n'être que l'une de vos parentes, une Montmorin par alliance, et, par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appelez-vous « Mademoiselle y> ; prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint- Hérem. M"" de Saint-Hérem vous siéra fort bien ; une M""" de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. M"" de Se vigne, qui, comme vous savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation à laquelle je tiens beaucoup. »

Elle n'adopta point les idées de son vieil ami. Elle ne voulut ni de M"" de Saint-Hérem, qui était le nom de sa famille, ni de Beaumont tout court, mais de Beaumont-Montmorin, gardant néanmoins la devise que Rulhière lui avait composée avec un emblème, lorsqu'elle était jeune fille : un chêne portant ces mots : Un souffle m'agite : rien ne m'èbrank. Et c'était bien celle qu'il fallait à cette nature sensible, à cette àme délicate, à cet esprit très ouvert où les sentiments vibraient avec une acuité douloureuse. Elle était née pour tout comprendre, pour sentir toutes les nuances d'une idée, les plus subtiles, les plus insaisissables. Les profondes maximes de la philosophie simpri-

maient aussi fortement en son âme que les rimes les plus sonores de la poésie, en sa mémoire. Joubert lui parlait d'Aristote, comme Fontanes de poésie, et elle savait apprécier les raisonnements du philosophe, aussi bien que le rythme du poète.

Des qu'elle fut installée chez elle, ses amis accoururent, et selirentun bonheur de se rencontrer, chaque soir, dans le salon bleu de son appartement. Les meubles y étaient simples, ceux que lui avait laissés son désastre. Et qu'importe! On n'y venait point chercher le luxe, ni Télégance des décors, mais le repos de l'esprit, l'apaisement du cœur, la sincérité des causeries, entre gens de bonne compagnie : tous amoureux des belles-lettres et des arts, passant au crible les essais de politique nouvelle que tentait le Gouvernement consulaire. Pasquier, qui avait cédé l'appartement, devint un des familiers de la maison et y amena le jeune Mole, son ami. Adrien de Lczai, un ami de Rœderer, y continua ses visites quotidiennes, malgré sa déconvenue, après l'aveu de son amour. Du même âge qu'elle, il n'avait pu résister à la séduisante compagnie de la jeune femme, à sa conversation agrémentée de souvenirs, si douce de ton et empreinte de la mélancolie, dont elle ne savait point se défendre. Il l'aima; il le lui dit ; mais elle ne se laissa point toucher par ces aveux. Lezai était marié à la veuve duniarquis de Briqueville, tué à Quiberon, et puis il n'était pas le héros prédestiné qui devait envahir ce jeune cœur très tendre, et tout disposé à aimer. Pauline de Beaumont ne se moqua point de Lezai, mais elle ne put s'empêcher d'en plaisanter avec Joubert à qui elle écrivait: « Je vous dirai, quelque

jour, la cause de ses assiduités. Elle est vraiment plaisante. »

S'il faut en croire Charles de Constant, cité par Frédéric Masson, en ses études sur Bonaparte, elle était exclusive et très exiij;eante en amour. " Oh! disait-il, avec elle, c'est tout ou rien! » Mais cette exclamation accusatrice ne date-t-elle point de l'époque où iM"" de Beaumont appartenait tout entière à Chateaubriand ; où elle disait à M™^ de Vintimille, son amie, après avoir connu le g-rand mélancolique dont la prose musicale avait adblé son cœur : « Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour. Il joue du clavecin sur tous mes fibres. » Son passé était vide de liaisons coupables. Son mariage si malheureux l'avait éloignée de toute faiblesse inquiétante, et l'amitié de Joubert la protégeait contre une faute. On cite pourtant [La Correspondcmce secrète) une amourette avec l'abbé Louis, le futur baron Louis, 1 un des protégés deTalleyrand, sous-diacre an service de la messe que Févêque d'Autun célébra au Champ-de-Mars, avec an de ses acolytes, le diacre Desrenaudes. L'intrigue fut éphémère, sans doute, intrigue de salon seulement, que le jeune tonsuré s'empressa de rompre, n'ayant point d'autre but que de se produire dans le monde et de se faire distinguer par les puissants du jour ; ami de tous ceux qui le pouvaient servir, et à la fois de l'abbé de Montesquiou et de Duport, qui se haïssaient, sachant garder leur confiance et leur amitié par sa souplesse et ses manières obligeantes. Un jour que, dans le salon deM^^^de Beaumont, Mole demandait à la jeune femme si elle avait vu Fabbé Louis : « Oh! répondit-elle avec conviction, connaissant le personnage, il a sa fortune à faire ! )^ Il ne venait

plus se mêler a cette société où ne se rencontraient aucuns des favoris accrédités aux Tuileries; ceux qui la composaient, si ce n'est Fontanes, se montrant détachés de toute ambition, préférant aux jouissances du pouvoir, aux grandeurs que procure une fonction élevée, les délices d'une intimité formée des mêmes désirs et du même culte pour le beau et le vrai.

C'était, en effet, un idéal de beauté morale, qui dominait au milieu des hommes attirés chez M'"" de Beaumont. La pensée d'un philosophe grec, une ingénieuse maxime de Larochefoucauld, des passages d'Homère et de Virgile, une impression de nature, une œuvre d'art, une sensation rapportée d'une tragédie où jouait M"' Duchesnois, leur étaient plus agréables qu'une invitation chez le jeune consul, vers qui tant d'autres gravitaient. Tous étaient heureux d'une autre manière que les ambitieux vulgaires. Pasquier en explique la raison :

« Le grand charme de nos réunions, écrit-il, était dans l'indulgence et la complète liberté qui y régnaient. Le bonheur de se retrouver rendait tout facile. On se pardonnait des nuances, des divergences d'opinion, qu'on n'aurait jamais supportées avant 1791 : querelles oubliées ainsi que les rancunes et les haines qu'ondevait retrouver sivivaces sous l'Empire et sous la Restauration. Nous vivions, alors, à l'abri de ces lléaux et sans contrainte, sans autre frein que le respect que nous avions les uns pour les autres. Nous parlions de tout. Je ne sache guère de question qui n'aient été traitées dans ce petit salon, sur la politique intérieure, extérieure, dans le passé, dans le présent, sur le caractère, la valeur des différentes constitutions, sur les besoins

religieux de la société nouvelle, enfin sur la littérature classique, les grands maîlres du siècle de Louis XIV, et aussi sur celle dont la renaissance s'annonçait avec Atala et le Génie du C/irif<fianis?)ieK »

La société de M"*" de Beaumont s'était vite accrue. Après JMolé, que lui avait présenté Pasquier, après Fontanes, que lui avait amené Joubert, ce fut Chateaubriand patronné par Fontanes, et puis Queneau de Mussy, Ghênedollé, Donald, liés par une communauté d'études aux journaux de même foi. jNlolé avait gagné tout de suite les sympathies de Joubert. Ces deux esprits rassis s'accordaient Quoique très jeune, ayant à peine plus de vingt ans, Mole était marié à M'" de La Briche, et il suivait, avec intérêt, pour sa propre instruction, les causeries de cette société choisie, qui venait faire hommage à la maîtresse de maison. Il parlait peu, recueilli, méditatif. Les grandes scènes de la Révolution, où ses proches succombèrent, avaient soulevé, en lui, une foule de pensées qu'il classait pour l'avenir de sa vie ; et bientôt, à la suite d'un voyage en Angleterre, il fit connaître l'effet de ses méditations par un livre où brillait le talent : Essais de morale et de politirjue. Joubert appréciait fort le volume. Mais il craignait que ce jeune homme, déjà si affirmatif en des sujets si graves, ne s'en tînt à ses premières déductions, et il l'incitait à varier ses études, afin de varier ses jugements. Dùt-il tomber dans l'erreur, lui disait-il, son esprit se « dresserait h ne plus se tromper ». Cette gravité, néanmoins, se déridait au contact de

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