Sainte-Beuve, Portraits de femmes
son amant. Absente de Paris, elle correspondait avec Bernardin et Chateaiibriant, et dans les mémoires de l'immortel René, on- trouve une lettre, tout aiïectueuse, sur la maladie de JM""' de Beaumont. Ses amours avec Suard furent de courte durée. Le premier, racadcmicien se détacha d'elle. Garât a épilogue d'une façon curieuse sur ce refroidissement d'amour, qui tourna en indiff(M"ence. « Suard, ditil', ne vit pas M'"'' de Krudener descendre des hauteurs où il l'avait d'abord adorée. Il ne crut pas être moutt' lui-même à ces hauteurs. Mais il sentit leurs rapports changer et son cœur aussi. Sans cesser de l'aimer, il cessa d'en être amoureux. Son amour ne changea pas d'objet ; il ne s'envola point, il s'éteignit. »
iM'"" de Krudener recherchait le monde ; elle voulait le bruit sur son nom. Quand elle publia son roman Vai/'t'ie, elle eut l'ingénieuse idée, pour le mettre à la mode, d'entrer chez les marchands, et de demander, soit une écharpe à la « Valérie » soit un ruban, soit des plumes, toujours àla« Valérie », atin de leur inspirer le désir de les baptiser du nom de son roman, qu'ainsi on connaîtrait, et qu'on voudrait lire ^. Le roman pouvaitse passer de cette réclame. 11 était bon. 11 réussit. Quelques années après, en sa piété, elle condamna cette œuvre, qu'elle confessait pleine de sensualité. Elle avait été passionnée, débordante d'amour; elle se croyait belle et digne d'entlammer tous les cœurs. Elle disait, en ce temps, à lun de ses familiers, qu'à Florence, on l'avait mesurée au compas et qu'on l'avait trouvée, en tout, semblable à la Vénus de
1, Garât, Mémoires, t. I, p. ~68.