Encore de Lady Morgan, t. II, p
« Voltaire retrouva, quelques semaines avant sa mort, ce portrait qu'il n'avaitpas vu depuis qu'il avait été fait. Il avait été destiné à l'objet d'une de ses premières et plus ardentes passions, la belle Philis, qui devint ensuite M"»' de Gouverne!, et à qui il adressa une des plus jolies épitres qui furent jamais écrites, et qui est connue sous le nom des Vous et des Tv. Soixante ans après avoir fait faire ce portrait pour elle, et le lui avoir présenté, il apprit, en arrivant à Paris, que Philis vivait encore. Il lui lit demander aussitôt la permission d'aller lui rendre visite, et, quand ils se trouvèrent ensemble, ils restèrent tous deux assez longtemps muets d'étonnement. Philis, jadis de ses grâces seules ornée, alors âgée de quatre-vingtdix ans, paraissait la sorcière d'Endor, et, en contemplant les ravages que
est suspendu à l'un des murs, ainsi que la gravure de Barier sur laquelle il fit les vers suivants, quand il la présenta à la maîtresse du jour :
Barier grava ces traits destinés pour vos yeux. Avec quelque plaisir, daignez les reconnaître ; Les vôtres, dans mon cœur, furent gravés bien mieux. Mais ce fut par un plus grand maître.
Lady Morgan ajoute : « M""' de Villette conserve, dans une armoire, la robe de chambre que mettait Voltaire pour recevoir la foule qui s'empressait de venir lui rendre hommage à l'hôtel de M. de Villette, et l'habit avec lequel il parut au spectacle le jour qu'une couronne de laurier fut placée sur son front par Clairon, au milieu des applaudissements réitérés des spectateurs. »
Lorsque la marquise venait à Paris, tous les disciples du grand homme, les admirateurs de son génie ne manquaient point de se présenter chez elle, et alors il arrivait souvent que, l'enthousiasme dominant l'assistance, on exhumait les précieuses reliques, conservées si pieusement par la jeune femme, et on recommençait une nouvelle adoration. On brûlait de l'encens devant son buste que l'on couronnait encore des lauriers du théâtre, et
le temps avait faits sur la figure ridée de son amant, elle oubliait presque le changement qu'il avait opéré sur elle-même... Quand Voltaire se remit de sa première émotion, ses yeux s'arrêtèrent sur le portrait d'un beau jeune homme, sur lequel les regards de M"" de Gouvernet se tournaient de temps en temps : ■■ C'est, lui dit-elle, le portrait du jeune Arouet, qui m'a immortalisée dans son épitre des Vous et des Tu. » Voltaire le lui demanda à l'instant pour M"" de Villette. -- « 11 n'est plus à moi, de ce moment », répondit M"» de Gouvernet, et elle envoya le portrait dans la soirée, à la chère belle el bonne... — « Je me souviens, disait M°"= de Vil- « lette, d'avoir vu Voltaire le soir du jour où il fit cette visite mélanco- « lique. Elle avait considérablement influé sur sa gaieté.» J'ai traversé les « eaux du Styx », me dit-il; et il ajouta avec un léger sourire : « Cepen- « dant nous n'avons pas beaucoup radoté. »
on récitait l'ode écrite par Joseph de Chénier en l'honneur de l'illustre écrivain.
M"' de Chastenay, dont la personnalité se taisait remarquer à cette époque, cite également le salon de M""' d'Esquelbec, celui de la comtesse d'x\vaux, parmi ceux que suivaient les femmes élégantes. La comtesse d'Avaux avait un mari tout pénétré des doctrines de rilluminisme ; et il avait traité avec le grand pontife Saint-Martin, pour acquérir, moyennant cent cinquante mille francs, la science complète de ce singulier apôtre. Mais, après la révélation des mystères de cette nouvelle religion, il refusa d'exécuter son obligation, sous le spécieux prétexte qu'il ne savait rien de plus que ce qu'il savait déjà. Il s'était créé, lui aussi, une croyance toute fabuleuse du monde, affirmant que les êtres aperçus n'étaient que des ombres, des apparences de vivants, déjà morts, et qu'il était tenté de leur dire: « Ah ça! pourquoi n'etes-vous pas enterrés? »
M""^ Hainguerlot, la femme du grand banquier de ces premières années du siècle, attirait autour d'elle une société fort gaie ^ où l'on eût pu trouver quelques