‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 16 sur 144 · Menncval, M(hiioires. t. 1, p.^iio · texte numérisé non relu

Menncval, M(hiioires. t. 1, p.^iio

« C'est un inconnu. Quelles sont ses chances d'avenir ? D'où vient-il, quelle est sa famille ; quels sont ses protecteurs? Vous ne le connaissez point, ni moi non plus. Je ne vois en lui que la cape et l'épée; c'est peu. »

Le petit Corse, ainsi discuté, tambourinait nerveusement sur les vitres. Mais, après le départ du notaire, Joséphine adoucit facilement le général un peu fâché, en lui promettant cette fois son consentement au mariage. Et, avec transport, Bonaparte de s'écrier :

« Que Barras me donne le commandement de l'armée d'Italie. Je lui pardonnerai tout. Je serai le premier à me montrer le plus reconnaissant des hommes. Je ferai honneur à la nomination, et nous aurons de bonnes alTaires. Je réponds qu'avant peu de temps nous roulerons dans l'or. »

Mots irrésistibles pour la belle créole, dit Barras. Elle avait pour Tor un amour excessif, à ce point qu'elle (( en aurait bu dans le crâne de ses amants ».

Le général devint donc l'époux de la gracieuse Joséphine et bientôt chef de l'armée d'Italie. A qui devait-il cette faveur? Etait-ce a Barras qui s'en vante, et qui laisse entendre, en ses Mémoires, qu'il se débarrassa, de cette manière, de sa maîtresse et d'un personnage qui lui portait ombrage, ainsi qu'à tous les membres du Directoire. Aucun d'eux ne l'avait en sympathie. Ils discernaient en lui un ambitieux insatiable qu'ils jugeaient opportun d'éloigner, (^arnot, d'ailleurs, abondait en éloges sur le mérite du jeune Corse, et plus qu'un autre, il appuya cette nomination. Barras, gagné par Joséphine, n'y mit aucun obstacle, approuva le choix muettement, se réservant de le blAmer, si les plans

conçus par ce remuant solliciteur n'avaient point le succès que prévoyait Carnot. Mais les victoires se succédèrent. Il y eut dans Paris engouement pour ce chef d'armée tout acier et.tout nerfs, qui envoyait chaque jour des bulletins de triomphe. Barras, aussitôt, d'accaparer pour lui-même cette jeune gloire, de proclamer à ses courtisans que lui seul avait pressenti la valeur de Napoléon, dont l'armée d'Italie pourrait être fière^.

Il se repent bientôt de ce qu'il vient d'écrire, et pour corriger ces éloges, il y ajoute d'acerbes paroles. Il accuse le général de quêter, sans vergogne, et d'avoir retenu, sans autorisation, les choses dont il avait besoin : chevaux, voitures, harnais, meubles. De tous côtés, les deux époux avaient su recevoir et ils avaient su prendre. Lui-même, Barras, avait été soumis à contribution. Mais quoi?... n'y était-il point forcé? ne devait-il pas à son ancienne maitresse des compensations suflisantes dès qu'il l'abandonnait? Enfin, Bonaparte pouvait-il se passer d'argent, au moment de partir? L'armée d'Italie était privée de tout. Arriverait-il sans aucune ressource? Quoiqu'en dise Barras, il paraît certain que ces prélèvements illégitimes se réduisaient à peu de choses, et que les poches du général étaient vides, car, d'après lord Holland, Junot fut chargé d'aller aux jeux publics tenter la chance, qui lui fut favorable heureusement. Il rapporta trois cent mille francs au jeune chef de l'armée, qui put se mettre en route.

i. L'écho des Salons, t. I, p. 273.

« Lorsque Bonaparte faisait la guerre en Italie, on se permit contre lui une pasquinade sanglante. On faisait dire à Marforio:<> .S'i dice che tutti inemici sono iadroni y> ; on dit que tous lesennemissontdes larrons. Pasquin répondait : « Tutti no ma Bi/onnparte ». {Buona parte : une bonne partie.)

Il s'éloignait j^rûlant de passion pour sa femme. Elle, séparée de lui après quelques jours de mariage, peu enthousiaste de sa nouvelle condition, se trouva toute surprise d'avoir cédé et d'appartenir à un homme dont elle n'avait pas encore reconnu le génie. Le langage de ce mari, ses lettres aussi bien que ses manières l'étonnaient. « Il est drôle, ce Bonaparte », disait-elle àses amies. Au surplus, elle avait perdu son nom; et, pour elle, vaniteuse ainsi que les créoles, pour elle marquise de Beauharnais, la veille, ce nom corse lui semblait une déchéance. EWe continua à se faire appeler « la citoyenne de Beauharnais », y trouvant plus de relief, plus de considération pour elle-même. D'ailleurs, ses deux enfants, Eugène et Hortense, conservaient, du nom de leur père, un respect ineffaçable. Comment accepteraient-ils ce changement? Si elle s'était remariée, elle n'avait pu faire autrement, ses dettes troublant sa vie. Elle s'était fiée aux paroles de son nouveau maître, qui avait fait miroiter à ses yeux de grandes affaires et de l'or. Et quoiqu'elle vît peu ses enfants — une fois par mois à peine — elle n'osait plus alfronter leur jugement et leurs plaintes. Elle chargea M"" Campan, chez qui Hortense était en pension, de les avertir. Hortense fut désolée de l'événement. Eugène, plus rassis et plus sérieux, ne fit aucune objection. 11 connaissait sa mère mieux que ne la connaissait sa jeune sœur : ce caractère enfantin, qui portait Joséphine à vouloir réaliser tous ses caprices, qui la portait vers toutes les futilités de la toilette, en lui faisant négliger les choses les plus sérieuses du ménage. On ne voyait que glaces autour d'elle. Elle ne possédait pas huit nappes, mais seize robes; des bijoux, point de vaisselle. Ce mariage n'était donc qu'une étourderie

plus accentuée, un caprice, toutes choses auxquelles Joséphine avait habitué son fils Eugène.

Les plus surpris, les plus irrités contre l'absent, qui s'était marié sans les avertir, furent les Bonaparte ; toute cette famille qui s'était bercée de l'espoir d'accaparer, pour elle seule, les profits de la grande situation du plus illustre d'entre eux. Emergé de la foule, Napoléon les avait tous comblés de ses bienfaits. Ils vivaient largement, noblement même, comptant sur la perpétuité des faveurs qui leur étaient échues après l'élévation de cet heureux cadet. Et une étrangère allait leur enlever ces aubaines qui leur étaient si douces! A elle, dans l'avenir, il penserait avant de penser à eux. Car elle rayonnait à Paris, autant par sa renommée de beauté que par son élégance et ses toilettes. Et M""' Bacciochi (Elisa), et Paulette et Caroline, deux adolescentes, et M"" Bonaparte leur mère, matrone épuisée de couches répétées, toutes ignorantes des mœurs parisiennes et parlant mal le français, devinrent incontinent les ennemies déclarées de cette intruse parmi elles. Si Joséphine n'eut été qu'une modeste bourgeoise, pareille à la femme de Joseph, Julie Clary, s'etfaçant toujours devant les Bonaparte, ils l'auraient accueillie sans protestation. Au contraire, ses mœurs étaient d'une Parisienne fort répandue dans les salons, dans le monde des financiers et des hommes politiques, une triomphante mondaine qui les allait éclipser ; et pour les femmes, pour les deux frères de Napoléon surtout, Joseph et Lucien, qui, sur le crédit du jeune général, avaient escompté leur ascension dans le monde, ce fut une sorte de stupeur. Tous la haïrent. Seulement ils ne le firent point paraître. Ils ont besoin de ce jeune frère, monté si haut, déjà. S'ils rompaient

avec elle, ils ii'obliondraient plus rien. Ils offrent donc beau visage à Tétrangère. M"" Lœtitia écritde Marseille à sa belle-fille une lettre pleine de mots les plus tendres, que Joseph, bien sûr, pensa et ('crivit. Ils lui font mille compliments sur sa beauté, sur ses grâces. Us tâchent de gagner son affection; ils veuleut la supplanter dans le cœur de son mari, alin de la mieux trahir. Quant à elle, peu lui importe ces flagorneries. Elle n'en a cure. Elle ne connaît aucun de ses nouveaux alliés. Cette famille ne l'épouvante pas. Jamais elle ne l'a rencontrée dans un salon de Paris. Qui sont-ils? Elle verra. Mais, à l'heure présente, ses toilettes lui importent i)ien davantage.

>^OMMAinE. — Joséphine est appelée en Italie par son mari, qui, ])rivé délie, n'a cessé de lui écrire des lettres débordant d'amour. — Elle se décide à le rejoindre. — Situation mafiniflque du général vainqueur, en Lombardie, au château de Mombello, avan Léoben. — Son ascendant sur ses lieutenants. — Les idées présentes de Bonaparte. — Sa mère, ses sœurs viennent lui faire hommage en Italie. — Refus du général d'aller à Kastadt poursuivre les négociations entamées par le Directoire avec l'Autriche. — Retour de Bonaparte à Paris. — Sa vie à l'hôtel de sa femme, rue Ghantereine.

Cependant Joséphine, appelée en Italie par son mari, s'apprête à partir. Les Bonaparte la suivront. Ils ne veulent point la laisser seule près de lui. La mère arrivera suivie de ses deux filles, — les plus jeunes. Joseph rejoindra l'état-major de l'armée, pour recueillir les fruits des éclatantes victoires de son frère. Il devait être consul en Italie. Il sera d'abord envoyé au Directoire pour lui présenter les

drapeaux conquis sur les Autrichiens par son cadet. Il part pour Paris, dîne ciiez Carnot qui lui montre le portrait du jeune général posé sur son cœur. « Il est là, lui dit Carnot, parce que je prévois qu'il sera le sauveur de la France. » [Mémoires du roi Joseph, t. I, p. 61.) Peu de temps après, Joseph se dirigeait comme ambassadeur de la Uépublique vers les Etats romains. Lucien, lui, jette au vent des routes les échos de son humeur vagabonde. Il désire tout ; il voudrait être partout, pétri de vanité plus encore que son illustre frère. Il voudrait être avecSémonville, allant en mission à Constantinople ; à l'armée du Nord, comme commissaire des guerres ; en Corse, en la même qualité. Il s'agite. I! part pour le Nord, s'arrête à Paris dont il ne peut plus s'arracher. Il pérore partout, commet de nombreuses sottises; aucune ne l'émeut. Il attend toujours quelque chose de meilleur : caractère inquiet que rien ne satisfait.

Mais, en ce moment, Napoléon ne pense qu'à sa femme. La séparation a exacerbé son amour. Il lui a écrit des lettres incendiaires, comme « un berger arcadien, » dit Walter Scott, des lettres que Des Grieux n'eût pas écrites à Manon. Elles ont fait sourire Joséphine. Elle en a laissé beaucoup sans réponse. Et l'imagination du jeune Corse agissant, croyant être déjà oublié, il a expédié vers elle des courriers, et encore des courriers. II a menacé de rentrer en France, car il ne veut aucun délai. Il ordonne que Joséphine parte sur-le-champ, et le vienne rejoindre en Italie.

Ses plans de i)atailles ne souffrent point de ces troubles de cœur. Il semble môme que cette passion exaspérée fournit à son cerveau un renfort de puissance. Il veille; à peine il dort. En ce petit corps

Ijiun, uni' tlamme de génie seule brillo et maintient la vigueur. Son esprit, toujours en ébullition, enfante des conceptions d'une extraordinaire lucidité. Pas un de ses adversaires ne résiste à ses coups. 11 accumule les victoires. lia fait périr de fatigue Irois de ses chevaux. « Ses joues sont caves et livides », dit Stendhal, et les royalistes qui surveillent sa santé autant que sa conduite, le pensant [jcrdu, s'écrivent entre eux. « 11 est jaune à faire plaisir. » Mais son regard magnétique, son beau regard fascinateur persiste malgré tout. C'est là ce ([ue les soldats admirent en lui, soldats méridionaux, eux aussi, épris de gloire. Alors, les plus grandes villes ouvertes à son armée, il descend à Milan au palais Serbelloni où il va recevoir Joséphine. Les princes qu'il a vaincus, les peuples qu'il a délivrés d'un joug oppressant, l'acclament et lui font cortège. Ses lieutenants, Masséna et Augereau, lui {)rodiguent leur dévouement. Il les a fascinés par son génie. « Depuis longtemps, lui écrit Masséna, vous connaissez la justice que je rends à vos talents militaires. » (Lettre du 29 mars 1796.) Le lendemain, c'est le tour d'Augereau : « Je me IVdicite, ajoute celui-là, d'être sous vos ordres, connaissant votre civisme et vos talents militaires. » ('arnot lui écrit de Paris : « Toute la France, toute l'Europe ont les yeux fixés sur vous. » Et Joséphine, témoin de cet enthousiasme univ<n'sel, commence à admirer, à son tour, cet homme qu'elle n'aime point encore, qu'elle n'aimera que plus tard, lorsque, sous le Consulat, elle se voit la plus grande dame do France.

S'il a tant de puissance sur les hommes, c'est qu'il les connaît merveilleusement. 11 sait qu'il faut frapper leurs yeux, leur imagination. Au début

de son commandement, il a fait promener, au milieu de ses troupes, une voiture entourée de gardes. Au fronton était inscrit : « Trésor de l'ar/ziée, » quoique la voiture fût vide. L'armée croyait à ce trésor, et confiante en sa solde, elle marchait au feu vaillamment. Danslasuite, il a fait exécuter un commissaire des guerres, au sujet d'une distribution de pain, dont se plaignaient les soldats ^ Le commissaire était innocent. Qu'importe ! 11 fallait que les soldats crussent bien qu'ils étaient protégés contre les voleurs. Les princes lui offraient des millions, il les refusait -, mais il frappait les villes de lourdes redevances, dont il se réservait la plus grosse part. Il s'emparait des chefs-d'œuvre des Musées, mais il expédiait les plus beaux au Louvre de Paris. Et Joséphine recevait du Pape et des princes italiens des bijoux d'une étonnante richesse, des œuvres d'art dont elle embellira la Malmaison 3. L'armée ne voyait, en tout cela, qu'un juste hommage à la beauté de la femme et à la gloire du mari ; elle n'y trouvait rien à redire.

Larévellière-Lépeaux, le collègue de Barras au Directoire, s'est vengé, en ses Mémoires, du dédain persistant de Bonaparte pour sa nullité. 11 accuse le général d'avoir pillé effrontément, en Italie, les trésors des villes et des églises, et d'avoir laissé sa famille piller à son exemple^. « Une nuée de vautours, dit-il, à la tête desquels il faut mettre les membres de la famille Bonaparte, tomba sur la

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