Bourieinic, Mémoires, XI, p
« Un hoinnie qui n'avait jamais vu Bonaparte et qui le vit à cette opogue écrit : J'ai vu avec un vif intérêt et une extrême attention cet homme extraordinaire qui a fait de si grandes choses, et qui semble annoncer que sa carrière n'est pas terminée. Je l'ai trouvé fort ressemblant à son portrait : mince, pâle, ayant l'air fatigaé; mais non malade couune on l'a dit. Il m'a paru qu'il écoutait avec plus de distraction que d'intérêt, et iju'il était plus occupé de ce qu'il pensait que de ce qu'on lui disait. Il y a beaucoup d'esprit dans sa physionomie. On y remarque un air de méditation habituelle qui ne révèle rien de ce qui se passe à l'intérieur. »
Et encore à propos de son portrait : Lavalette, Mémoires, I.p. 103.
« C'est pendant ce court séjour à Milan, que le jeune peintre Gros, alors si célèbre, fit le premier portrait qu'on eut du général. Il le représente sur le pont d' Aréole, au moment où, armé d'un drai)eau, il s'élance en avant pour décider les troupes à le franchir. Le peintre ne pouvait obtenir un moment d'audience. M""" Bonaparte prenait son mari sur ses genoux après le déjeuner, et le fixait pendant quelques minutes. J'ai assisté à trois de ces séances. L'âge des épotix, la modestie du peintre et son enthousiasme pour le héros, excusaient cette privante. «
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l'intéressaient. Et quels rois furent si pompeusement adulés ?
Enivré de louanges, entouré de ce faste royal, est-il possible que son orgueil ne grandisse pas démesurément? Ouel autre, à sa place, n'eût pas caressé l'ambition de se maintenir en cette situation prestigieuse "MYashington, qu'on lui oppose souvent, avait-il été, comme lui, vainqueur des généraux les plus célèbres de l'Europe? avait-il traité de paix avec les princes des plus vieilles monarchies, les voyant s'empresser au-devant de sa femme, reçue par eux à l'égal d'une reine? Washington, enlin, avait-il brisé le despotisme séculaire pesant sur les peuples et, dans les villes affranchies, avait-il entendu les vivats délirants des citoyens devenus libres ? Qu'eût-il fait, le vieux général américain, s'il eût vécu dans notre aristocratique Europe, obéi aveuglément par d'autres généraux dont le passé était glorieux ? N'était-ce rien, pour inciter Bonaparte à barrer par l'audace le cours des événements, que de commander à une grande armée victorieuse, émerveillée des prouesses de son chef; n'était-ce rien que de se savoir toutpuissant du fait de son génie ?ll avait auréolé de gloire le nom français; il s'était bâti de ses propres mains un piédestal où l'Europe le contemplait avec respect. Va-t-il en descendre et renoncer à toute inlluence sur les destinées de la France ?
Non. Car il l'aime, cette P^rance, qui déjà l'a rendu si célèbre. Il sent qu'elle a besoin de lui; que le Directoire est usé, déconsidéré, impuissant, incapable de maîtriser royalistes ou anarchistes, qui l'assaillent de toutes parts. Il ne voit à Paris que confusion, agitation et ruines, tandis que, partout
OÙ campent ses brigades, la confiance a reparu, le commerce et le travail ont repris leur essor. D'où la conclusion, force'e pour lui, qu'une autorité dirigeante, pre' voyante, énergique, vaut mieux, pour les peuples, que l'incohérence d'une direction soumise aux délibérations d'assemblées tumultueuses. Et son parti, dès ce jour, est arrêté. 11 est résolu à intervenir contre ce Gouvernement flétri et pourri, lorsque le moment en sera venu, lorsque, suivant ses paroles, « la poire sera mûre ».
Royaliste, certes, il ne lest pas, il ne l'ajamais été. 11 a été républicain ardent, égalitaire, démocrate, et, à ce moment-là, il l'est encore. Il ne comprend les privilèges dans une société que si le miérite les a fait naître. Les royalistes ne doivent point compter sur lui. Une monarchie soumise aux Parlements, il en a eu l'exemple sous Louis XVI. Il en connaît lesvices et les faiblesses. Une comprend que le pouvoir d'un chef, tempéré par les conseils d'hommes éclairés.
A mesure que le temps s'écoulera, ces idées s'affermiront en son esprit et sa confiance en soi deviendra plus forte. N'est-ce pas en chef d'Etat, maître de tout et seul responsable, qu'il traite alors des plus importantes questions touchant les peuples; qu'il diminue les territoires des vaincus, qu'il augmente ceux des vainqueurs? Etonvoudrait que cet homme se considérât ensuite comme un simple citoyen et se confondît dans la foule des impuissants et des médiocres ! 11 nest point d'humilité ni de renoncement pareils, si ce n'est dans l'Ame d'un saint qui veut quitter le monde.
Ah ! ceux qui ergotent sur sa nature et son caractère, qui lui reprochent ses réflexions, ses jugements, arguant qu'il semble tenir d'un empereur
romain, ne démontrent que l'envie des petits esprits contre les grands. Avec le temps, sans doute, il s'est montré despote. C'était fatal. Fût-il un despote sanguinaire ?Les actes de rigueur que Ton blâme ont eu pour cause une raison politique et non un caprice. Son despotisme n'était qu'une nécessité de gouvernement. Il ne futjamais cruel par plaisir. Prenons en exemple le récit de Ménageot, directeur de Rome, cité parM"' Vigée-Lebrun. Après Lodi, sur le champ de bataille couvert de morts, le général aurait dit au peintre: « Voilà qui serait un beau tableau à faire ! » Horreur! s'écrie-t-on. Que de cruauté! Il était heureux devant l'amoncellement des cadavres. Est-ce ainsi qu'il faut l'entendre? Bonaparte ne sentait et n'aimait que les grandes choses; les situations tragiques dans les drames, tout ce qui frappait l'âme humaine d'une forte émotion. Et il voyait dans un tableau de cette bataille un motif puissant d'exciter, au plus haut degré, l'émotion du spectateur. L'art du peintre était pour lui d'autant plus beau et d'autant plus admirable qu'il agitait l'àme davantage. Et la vérité est là, en cette appréciation plutôt qu'en la perlidie de M"' Vigée-Lebrun^
1. Au sujet de la cruauté de Bonaparte, voici ce qu'a écrit Ludovic Sciout, dans son Histoire du Directoire, IV, p. 62L
« Le 7 mars, les Français prirent la ville d'assaut (Jaffaj; pendant trente heures massacrèrent, sans distinction, soldats et habitants. Il restait à peu près 3.000 hommes de la garnison qui s'étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu'il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient violé leur sermentdene plus servir contre les Français. »
A Sainte-Hélène, Bonaparte disait à O'Meara : « Wellington, dans ma place, aurait agi comme moi. »
Et Thiers, à son tour : « Napoléon se décida à une mesure terrible, et qui est le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'épée les prisonniers qui lui restaient: l'armée consomma, avec obéissance, mais avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était commandée. »
Pour achever d'exalter son orgueil, sa mère, ses sœurs accourues en Italie, se courbent devant son autorité et l'entourent des déférences accordées au ciief de famille. Elisa s'est mariée avec un obscur capitaine, Félix Baccioclii, qu'elle connut à Marseille. Elle est venue solliciter une approbation, un pardon peut-être, et même une dot, de ce frère, illustre aujourd'hui, qui dispose à sa guise de la destinée des peuples et de leurs trésors. Pauline est en correspondance avec Stanislas Fréron qui la voudrait épouser. Elle l'aime ; elle lui écrit des lettres aussi enflammées que celles de Napoléon à Joséphine, avec plus de caresses attendries, plus de douceur insinuante qu'elle traduit en italien' pour les mieux appuyer. Elle a suivi sa mère au château de Mombello, afin d'obtenir, elle aussi, l'assentiment de ce grand frère. S'il cède à ses supplications, le mariage se fera. Mais Napoléon s'y refuse. Il pressent déjà sa grandeur future, et ses sœurs et ses frères lui doivent de ne point diminuer l'illustration de sa famille par des mariages très sots. Pauline subit ce refus avec chagrin, mais s'y soumet. Elle lui affirme qu'elle préfère vivre malheureuse que de lui désobéir. N'est-ce point assez que Lucien se soit allié à une famille d'aubergistes? Etant à Saint-Maximin, en pension à l'auberge, n'a-t-il pas eu la faiblesse d'être amoureux de Christine Boyer, la sœur du maitre delà maison, et il l'a épousée ? Napoléon n'a pas voulu reconnaître ce mariage; il a éloigné de lui ce jeune rnénage. Il
L Ti amo semprc, lui écrivait-elle en post-scripluin, e passionnalissamenle per sempre H amo, sbeliiilol mio, sui cuore mio, lenero amico, ti amo, amo, amo, si amalissimo amanle.
Fi'LTon. à qui elle écrivait de si tendres lettres, était le fils du Fréron de Voltaire, laid, avec un nez très gros, et l'amant d'une demoiselle Masson de l'Opéra, de laquelle il avait eu tiois <'nfants.
n'a jamais reçu la femme de son frère. Lucien vit donc à l'écart des siens; ce qui touche peu le jeune excentrique. Il a trop de vanité pour ne pas croire que l'approbation de ce frère tout-puissant lui est inutile. Christine, toutefois, ne pense pas de même, et la première elle s'efforce de lléchir la colère du général. Elle a appris à lire et à écrire, afin de se rendre plus digne de ceux qui la repoussent. Il se trouve en elfet qu'il y a, en cette jeune femme, une àme d'élite, un cœur excellent, une nature aimante, exquise, délicate, une nature supérieure ; et, sur le point de mettre au monde son troisième enfant, elle vient s'humilier devant la grande idole des Bonaparte, devant Napoléon, avec l'espérance qu'enlin il absoudra cette mésalliance'. Elle y réussit. Lucien ne désavoue pas sa femme, et à son tour il fait amende honorable.
A ce moment, le Directoire a voulu envoyer Napoléon à Rastadt où sont réunis les plénipotentiares autrichiens. Les conciliabules interminables