‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 21 sur 144 · Le roi Joseph, Mémoires, L P · texte numérisé non relu

Le roi Joseph, Mémoires, L P

travail des Bourbons, des étrang^ers, soutenu par le souvenir de 93, a réuni contre le système républicain une majorité imposante. Sans le 13 vendémiaire, sans le 18 fructidor, cette majorité eût triomphé depuis longtemps. La faiblesse, les dissensions du Directoire ont fait le reste. Aujourd'hui, c'est sur moi qu'on a les yeux; demain ce sera sur un autre. En attendant que cet autre arrive, s'il doit arriver, mon intérêt me dit qu'il ne faut pas violenter la fortune. Laissons-lui le champ ouvert. Beaucoup de personnes espèrent encore dans la république; peut-être ont-elles raison. Je pars pour l'Orient avec tous les moyens de succès. Si mon pays a besoin de moi, si le nombre de ceux qui pensent comme Talleyrand, comme Sieyès, comme Rœderer, s'accroit, que la guerre se rallume, qu'elle ne soit pas heureuse pour la France, je reviens, plus sûr de l'opinion de la nation. Si, au contraire, la guerre est heureuse pour la république, si un guerrier civil comme moi, s'élève et réunit autour de lui les vœux populaires, eh ! bien, je rendrai peut-être plus de service au monde, en Orient, que lui. Je ruinerai probablement la domination anglaise, et arriverai plus sûrement à la paix maritime que par les démonstrations que fait le Directoire sur les côtes de la Manche. Le système de la France doit devenir celui de l'Europe, pour être durable. Voyons donc bien évidemment ce qu'elle veut. Tu sais que je fais toujours mon thème, en divers modes. Je veux ce que veut la nation. Je ne sais pas en conscience ce qu'elle veut aujourd'hui. Nous en saurons davantage un jour. Jusque-là, étudions sa volonté et ses besoins. Je ne veux pas m'exposer à rien usurper. Je trouverai au pis aller de la gloire en Orient, et si elle peut être utile à

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mon pays, je reviendrai avec elle. Alors je tâcherai d'assurer la stabilité du bonheur de la France, en assurant, s'il est possible, celui de l'Europe, par la paix maritime, et eu répandant nos principes libéraux dans les Etats qui nous avoisinent, dont notre exemple pourrait Unir par faire des amis, s'ils proiitaient de l'expérience de nos malheurs. »

Sommaire. — Le jeune général se décide à une expédition en Egypte. — Intrigues de ses frères durant son absence. — Conduite blâmable de .loséphine. — Joseph et Lucien s'agitent contre le (jouvernement et font appel à leur frère en Egypte pour renverser le Directoire. — Débarquement du général à Fréjus. — Atlolement de tous les partis. — Les frères de Bonaparte sont partis à sa rencontre pour l'empêcher de revoir sa femme. Joséphine, attérée, de même. — Elle n'a pu le rencontrer, et revient à Paris. — Elle se présente à l'hôtel, rue Chantereine, avec ses deux enfants. — Elle implore son pardon. — Le jeune général, touché de ses larmes, se réconcilie avec sa femme. — Triomphe de Bonaparte à Saint-Cloud.

Il n'étaitpas facile, toutefois, d'aborder en Egypte. Le manque d'argent dans les caisses publiques, la pénurie des armes et des chevaux, l'insuffisance des navires, tout contribuait à faire obstacle à ses projets. Il triomphe quand même de ces multiples difficultés. Bourrienne nous le montre se chargeant seul d'organiser cette extraordinaire expédition, choisissant le chef d'escadre et les navires de transport sur lesquels ses troupes seront embarquées, quêtant partout des ressources et des collaborateurs. En son orbite il entraine les plus récalcitrantes volontés, et les savants, et les artistes, et les fonctionnaires convaincus par cette vibrante parole sousla-

quelle se dressent vivants les rêves les plus gigantesques. L'argent est trouvé ; les soldats sont équipés sous la conduite de ses jeunes lieutenants les plus hardis, attirés, comme lui, vers ces rivages pleins de soleil, que les Croisades ont auréolés de leurs séduisantes légendes. Pour tous, l'Orient est un inconnu grandiose, paré des plus étincelantes chimères. Toutes ses jeunes troupes, en grande partie venues d'Italie, si crédules quand leur héroïque chef les harangue, ne doutent point qu'elles n'aillent à la conquête d'un monde oii elles se partageront d'immenses trésors.

Il part.

La traversée est longue, est difficile. Sur le point d'atterrir. Napoléon aperçoit, au lointain, perdue dans les vapeurs de l'horizon, une voile qu'il croit lui dénoncer l'avant-garde de la flotte ennemie à sa recherche. Et, alors, écrit-il au Directoire, il lit mentalement une prière à <( la Fortune », la suppliant de lui accorder cinq jours, jusqu'à ce que ses armées aient pu fouler du pied la terre ferme. Il croyait, en effet, à sa mission providentielle, et il élevait ses prières, comme il le dit dans ses hulletins de victoire, << rrrs lo ^enl arbitre qui lient dans sa main la con//tinaison de tons les érênenients ». Joséphine doit le suivre. Elle a consenti, sans réfléchir à s»^s promesses, espérant que, lui parti, elle saura se dégager et rester en France, au milieu d'amis qui lui sont chers. En attendant, elle ira à Plomhic res, sous l'égide de la mère de Napoléon, et sur le conseil des médecins qui pensaient favoriser ainsi une nouvelle maternité, qu'elle désirait ardemment. Le désastre d'x\boukir, la capture des autres bâtiments par Nelson, empêchèrent son départ; et peu à peu, l'absence effai^ant le souvenir

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(le celui dont elle portait le nom, Joséphine reprit son ancienne vie de dissipation, sa vie incolu'rente et peu recommandable, donnant contre elle des gages à ses ennemis, les Bonaparte qui la jalousaient. Elle aurait dû, pourtant, se garantir contre les frères de son mari, surveillants rigides dont elledépendait. Napoléon avait conlié à Joseph toute sa fortune, le priant d'assurer l'existence de sa femme, par quarante mille francs chaque année. Mais comment résister aux séductions ? Barras était là encor<>, et tous ceux dont elle avait été Tinstrument de plaisir; et la tentation était trop grande pour qu'elle ne se livrât pas tout entière à ses caprices, comme autrefois. Ainsi s'élargissait chaque jour la distance qui la séparait de la famille Bonaparte.

Et cette famille n'était plus négligeable. Joseph et Lucien avaient rallié autour d'eux les grands meneurs de l'assemblée des Cinq-Cents, où ils représentaient la Corse. Leur influence allait en croissant, si bien qu'ils purent former un parti, baptisé de leur nom. 11 y eut le parti des Bonaparte. Depuis les campagnes d'Italie, au surplus, ils étaient sortis de la pauvreté, les uns et les autres. Joseph avait acheté, pour l'habiter, un hôtel rue du Bocher, que l'architecte (Jabriel avait construit pour une célèbre danseuse de l'Opéra, M"' Grandi. Ensuite il était devenu propriétaire de la belle terre de Mortefontaine, qui bientôt égala, en splendeur et en importance, les plus beaux domaines de l'aristocratie; et, quelques années auparavant, on l'avait vu à Marseille simple clerc de procureur! Ce n'étaient pas ses enjambées, si grandes qu'elles eussent été dans ses fonctions politiques, ni son mariage à Marseille avec M"" Glary, la fille d'un fabri-

cant de savons, magnifiquement dotée; ce n'était pas non plus son traitement de député, qui justifiaient cette richesse subite, démontrée à tous les yeux. Lucien de môme, et le général Leclerc aussi, le mari de Pauline, avaient de belles terres autour de Paris. M"" Lœtitia, enfin, reconstituait son patrimoine en Corse et faisait de gros placements d'argent chez les notaires. D'où leur venaient ces ressources nouvelles, qui leur permettaient de faire grande figureà la ville, d'avoir des amiset des partisans '/L'accusation de Barras et de Larévellière-Lépeaux seraitelle vraie? La famille Bonapai'te se serait-elle servie du glorieux général pour s'enrichir, en Italie, dans les fournitures de l'armée, et Napoléon lui-même, malgré ses dénégations a Sainte-Hélène, ne seraitil pas rentré les mains nettes ? La rente constituée à sa femme pendant son absence exigeait un capital de beaucoup supérieur aux trois cent mille francs avoués.

Des deux frères, — Joseph et Lucien, — le plus ambitieux et le plus vaniteux était assurément Lucien. Il avait pris le ton des grandes Assemblées, au club de Saint-Maximin, pendant qu'il y séjournait comme garde magasin ; et les interruptions ne l'émouvaient plus. A peine éclos du séminaire d'Aix oii il avait achevé ses humanités, pour entrer dans les ordres, il avait su tirer un grand parti de ses souvenirs classiques, et il remuait les foules et les dominait par sa chaude parole. Tous les deux nourrissaient les mêmes projets, et sans l'avouer à personne, sans se l'avouer peut-être à eux-mêmes, ils préparaient sourdement la chute du Directoire. Joseph, par ses relations mondaines, par son aménité, par son atîectation de douce philosophie, aug-

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mentait silencieusement le nombre de ses amis. Lucien, par son activité et ses harangues aux Cinq- Cents, se faisait une place chaque fois j)lus considérable parmi ses collègues, qui l'avaient choisi comme président Cbez Joseph, à Mortefontaine, se rencontraient, avec M"" de Staël et Benjamin Constant, — le fidèle chevalier de la célèbre intrigante, — des hommes politiques tels que Sieyès, Talleyrand, Rœderer, Boulay de la xMeurthe et d'autres qui furent les premiers artisans de la révolution de Brumaire ; chez Lucien, venaient surtout les hommes de lettres et les artistes, influents aussi sur l'opinion publique. De cette manière les deux Bonaparte exerçaient une action puissante sur tons ceux qui pouvaient seconder leurs desseins.

On sentait, alors, que quelque chose de nouveau était proche. Quoi? on l'ignorait. Mais on sentait aussi qu'il fallait un général assez prestigieux pour renverser le Gouvernement et faire agréer ce changement par la nation. Les deux Bonaparte préjugeaient que cette révolution attendue leur serait prohtable à eux-mêmes. Pourquoi ne remplaceraientils pas les Directeurs renversés ? Pourquoi pas eux plutôt que leur frère, qu'on laisserait à la tête des armées, après lui avoir fait accomplir la plus dure besogne? Il n'avait que son épée, et son éloignement avait brisé les liens qui le rattachaient naguère aux hommes considérables de tous les partis. Au surplus, on ne savait rien de lui que par les récits des journaux anglais, auxquels on refusait créance, intéressés à propager des bruits calomnieux ou des mensonges. Tantôt ils le disaient mort; tantôt ses troupes mutinées se dérobaient à ses ordres ; tantôt il s'était laissé battre en de grandes batailles, ou bien il avait fait massacrer ses prison-

o't LA SOt'IF.TI'. FRANC \ISE l'KNDANT ],E (H^NSULAT

niers ot ^'nl[)oi^()luu'l• ses malades. Aux yeux de bien desgens, il passait déjà pourunaventurierqui n'avait pas réussi. Ses frères, enlin, ne savaient rien de précis sur sa vie héroïque. Et cependant ils songent à le rappelei- eu France où ils ont besoin de lui, ne redoutant plus la grande autorité dont il jouissait après ses premières victoires . Les temps ont changé. Les hommes dominants ne sont plus les mêmes qu'à sou départ. Ht eux possèdent une prépondérance incontestée, qu'ils doivent à leur cnlreii'ent et à leur tahuil.

Us avaient d'autant i)lns de raisons de s"al)aiidonner à leur rcve ambitieux que la nation était désabusée sur toutes ses idoles. Les hommes d'autrefois étaitMil déconsidérés: leurs idées presque honnies. Il fallait, à la tète du Gouvernement, des hommes nouveaux. Lt n'étaient-ils pas des jeunes, eux, apportant au service de leur patrie une énergie nullement détlorée et l'appui d'une épée glorieuse, celle du général Bonaparte, qu'ils se tlattaient de dirigera leur guise? Us eu étaient convaincus parce qu'ils le savaient tout à fait retourné, ou aigri contre sa femme, l'esprit détaché d'ambition, mettant désormais son bonheur dans une vie obscure à la campagne. Les quelques lettres écrites par lui à Joseph étaient empreintes d'une mélancolie profonde, d'un dégoût du pouvoir et des grandeurs, qui indiquaient un autre homme que celui de Lodi et d'Arcole'. Il n'était plus amoureux sur-

1. Voici quelques parties d'une lettre écrite à Joseph, le 2ô juillet 1798 : « Je le recommande mes intérêts. J'ai beaucoup de chagrins domestiques, car le voile est entièrement levé. Toi seul me restes sur la terre. Ton amitié mest bien chère. 11 ne me reste plus, pour devenir misanthrope, qu'à te perdre et te voir me trahir. C'est une triste position que d'avoir, à la fois, tous les sentiments pour une même personne dans son cœur. Tu m'entends:... Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arrivée. Je compte y passer l'hiviT et m'y enterrer.

tout. Joséphine demeiii'ait muette ù son égard, et ce silence lui avait dessillé les yeux. Des confidences maladroites, enlin, durant ses longues nuits d'insomnie sous la tente, avaient bouleversé son cœur et l'avaient accablé de chagrin'. Et Joséphine répudiée, le Directoire renversé, Joseph et Lucien deviendraient, avec leurs amis, les arbitres de la situation.

Ils lui font écrire par Talleyrand que sa présence est nécessaire à Paris. Eux-mêmes, par de petits bateaux marchands, qui servent au trafic marseillais avec les Echelles du Levant, lui expédient des lettr*^s que les navires anglais ne pourront saisir. Ils ont usé de ce stratagème plusieurs fois et on se ligure aisémentce qu'ils rapportaient sur Joséphine, sur ses débordements, ses folles dépenses, ses dettes, et sur l'opposition qui se levait terrible contre les Directeurs méprisés. Ils en appelaient à son épée, mais lui cachaient l'intime fond de leurs pensées oîi il aurait saisi, tout do suite, la duplicité et l'égoïsme. Xe furent-ils pas toujours hostiles à son autorité, complotant même, au début du Consulat, avec Carnot. avec Sieyés, désirant pour eux un partage du pouvoir qu'ils se croyaient plus aptes que lui à exercer?

Ces belles machinations devaient s'évanouir en fumée, à la nouvelle du débarquement de Fréjus. Lui aussi. Napoléon, malgré ses heures de décou-

« Je suis ennuyé de la nature humaine. .J'ai besoin de solitude et d'isolement. La grandeur m'ennuie. Le sentiment est desséché. La gloire est fade. A vingt-neuf ans, j'ai tout épuisé. U ne me reste plus qu'à devenir bien vraiment égoïste, etc. »

\. Quelques contemporains prétendent que Junot, dans une veillée avec Napoléon, lui avait révélé toutes les intrigues amoureuses de .Joséphine. Napoléon avait insisté pour connaître la vérité et .Junot avait follement cédé à cette prière. M"' d'Abrantès. en ses Mémoires, dément cette assertion. Mais son témoignage est ici très suspect.

ragement et de mélancolie, avait résolu d'être, en France, le chef de l'Etat. Pouvait-il oublier les nobles jouissances éprouvées en Italie, à gouverner et à régenter les peuples, et celles que lui avait données l'Egypte où il était encore plus puissant? De sa main de l'er conduisant ses armées, il contenait des foules d'hommes qu'il avait domptées, de grandes foules guerrières, qui, aujourd'hui, le respectaient à l'égal d'un Dieu. Il ne tenait qu'à lui d'en être le roi, d'en être le sultan, parvenu à un sommet oi^i s'étaient hissés seulement les plus grands capitaines. Et de là rayonnait à ses yeux la perspective des routes suivies par Alexandre pour aller aux Indes, ces Indes qui le fascinaient, 11 les aurait franchies, toutes ces routes, plus loin que Saint-Jean d'Acre, certes, s'il eût possédé quelques canons de siège pour abattre les murailles qui l'avaient arrêté, et il aurait marché vers ces terres lointaines, qu'en ses rêves de jeunesse il s'était promis de conquérir, pour frapper au cœur la domination anglaise. Etant cet homme, en Egypte, qu'irait-il chercher en France, si ce n'est encore le pouvoir, qui était un besoin de sa vie?

Des journaux annonçant la défaite des armées françaises en Italie lui furent remis parles Anglais ahn dhumilier son orgueil. Ces journaux et toutes les lettres venues de France précipitèrent son départ. L'Egypte était conquise et, sous la main de Kléber, qu'il allait y laisser, notre conquête ne courait aucun péril. Celte terre des Pharaons, les flottes françaises ne peuvent plus la ravitailler; pour son activité et pour sa gloire, son rôle est fini, tandis qu'une nouvelle et brillante destinée lui apparaissait soudain, là-bas, aux bords de la Seine, où le Gouvernement ne vivait plus que d'expédients,

incapable d'empêcher les ruines de s'étendre et l'anarchie de re'gner en maîtresse. L'Italie, et pour toujours sans doute, allait retomber sous le joug de l'Autriche. De ses victoires, il ne resterait plus qu'un souvenir ! N'était-ce pas une honte ? Il n'hésite plus, et en secret il quitte l'Egypte.

Tout à coup la nouvelle se répand, troublante pour tout le monde, qu'il a débarqué à Fréjus. Aux cris d'allégresse qui l'accompagnent sur la route, à l'empressement du peuple à le saluer à son passage, à toute cette rumeur de foule qui l'acclame, il comprend l'intluence de l'auréole qu'il a gardée. Que pourront, contre lai, les beaux parleurs des assemblées? Plus il approche de Paris, plus son nom soulève d'enthousiasme. Et pourtant il n'est point tout à fait heureux. Ses frères sont venus l'attendre. Us ont voulu devancer Joséphine, alin de le prémunir contre cette femme indigne, qui, pendant son absence, a vécu d'intrigues, de tripotages et d'emprunts et s'est affichée comme une fille avec ses anciens amants. Il est disposé à les croire. Il aftirme qu'il la chassera de son foyer, qu'il ne la reverra plus, qu'il divorcera, et quand il rentre en son hôtel de la rue Chantereine, l'absence de sa femme corrobore cette résolution, qui semble inébranlable.

Joséphine, en effet, voyage à sa rencontre. Affolée par cette nouvelle inattendue que son mari est de retour, se sachant coupable et redoutaat pour elle les accusations de Joseph et de Lucien, elle est partie en toute hâte pour le recevoir. Mais elle a suivi la route que ne suivait pas Napoléon. De Lyon, il a passé par la Bourgogne; elle, parle Bourbonnais. Il remontait; elle descendait. Et elle

revient sur ses pas avec une pi'écipitation fébrile. Elle sent bien que son avenir dépend de cette première entrevue, qui ne pourra plus avoir lieu, peut-être. Que va-t-il advenir?

Elle arrive. Elle court avec ses enfants, rue Chantereine oîi elle trouve son mari enfermé dans sa chambre. Elle l'appelle en vain; elle prie, elle supplie. Elle demande qu'on lui ouvre la porte. Elle se justifiera. Et les pleurs inondent son visage; sa voix est coupée de sanglots. Lui, inflexible, répond qu'il ne peut pardonner ; qu'il y a des injures inoubliables; que la cassure entre eux est irrémédiable. 11 ne l'aime plus, d'ailleurs. Et pourquoi serait-il indulgent envers celle qui l'a oublié si pleinement, et a desbonoré son nom? Uien n'y fait. Elle persiste à demeurer à cette porte interdite, devant cet huis infranchissable qui reste fermé. Elle pleure toujours ; elle pleure, elle pleure, demandant pardon de cette voix câline qui a tant de charme, avec de ces mots très doux, entre eux seuls échangés. Un silence se fait. Napoléon se montre. Joséphine, tout de suite, a compris quelle reprendra sur lui son empire. Napoléon est ému; son visage est bouleversé. Hortense et Eugène s'attachent à ses genoux. Ils implorent pour leur mère la pitié de celui qui est encore leur père. Il leur répond que, s'il ne pardonne point à leur mère, il ne les abandonnera pas, qu'il les aimera toujours, lui Eugène, surtout, dont il a connu, en Egypte, près de lui, le dévouement et le noble caractère. Mais Eugène suivra le destin de sa mère et l'accompagnera dans sa retraite. Il le lui dit; il ne le reverra plus.

Alors, traversé d'un souvenir qui lui rappelle ses jours de bonheur, cet amour qui le possédait tout entier, Napoléon relève Joséphine toujours âge-

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nouillée et la presse sur son cœur ainsi que ses deux enfants. C'est fini; les Bonaparte sont vaincus et toutes leurs combinaisons et toutes leurs espérances anéanties. Joséphine va revenir au foyer conjugal. Il n'y aura plus de volonté assez forte pour l'en chasser, et elle se constituera le Lop génie de cet homme contre qui vont se tourner, dès maintenant, et sa famille et la coalition de tous les intérêts qu'il aura contrariés *.

L'hùtel de Bonaparte devint aussitôt le centre de Tagitation mondaine. Les généraux s'y montrèrent empressés, si ce n'est Bernadotte et Moreau, et ensuite, les hommes de lettres, les savants de l'Institut, les amis de Joséphine ', qu'un conrant d'admiration attirait vers le général dont l'absence avait agrandi la renommée. On commentait ses confidences. On s'inquiétait de ses projets, et il affectait de n'en point avoir. Il se défiait de cette curiosité accablante, de cet empressement suspect. Tous les partis venaient à lui, en lui offrant le pouvoir. Il se taisait. Ni les Jacobins, ni les royalistes ne réussirent à le faire sortir de sa réserve. Les patriotes organisèrent, en son honneur, un grand banquet. Il y assista, mais ne dit mot, se borna aux politesses usuelles. 11 se défiait de tout le monde, même d'un

1. 11 expliquait à Ri'al pourquoi il avait pardonné. « Les guerriers (l'Kgyi)te, disait-il. sont comme ceux du siège de Troie; et leurs femmes leur ont gardé le même genre de fidélité.

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