Fr Masson, Napoléon et sa famille, cf. 1, p. "27'J
« Ce salon n'est pas indifférent, et pour les gens qu'on y voit et pour les bruits qu'on y recueille. Dès que Joséphine en entrouvre la porte, il arrive, pour y frapper, de ces hommes toujours à la recherche de ces endroits où l'on trouve, les soirs, du feu, de la lumière, des femmes, ce qu'on appelle le monde. Voici les Caulaincourt, les Ségur, les de Mun, M"" Monpetit, de Montigny. Turpin, les personnes les plus élégantes, sans jiarler des généraux et des gens de lettres. Gela fait un centre, et cela fait aussi un paravent, car du salon de Madame, on passe dans le cabinet du général. »
empoisonnement, et c'est à peine s'il goûta aux mets qu'on lui servit.
Barras, enfin, le reçut avec empressement et devant lui démontra la plus grande conliance en l'avenir du Gouvernement. Barras ne doutait pas que ce petit homme d'épée ne fût revenu pour usurper un pouvoir que, depuis longtemps, il désirait ^ ; et puisque l'ennemi était là, il fallait le dérouter, se montrer hors d'atteinte, solide avec de nomhreux partisans. Alors il trace un tahleau mensonger, — il le saithien, Barras, — de la situation rassurante de la République. Elle n'a besoin de personne; elle est assez fort:e pour se défendre. Les armées se reforment. Les généraux qui les commandent, il les connaît, Bonaparte, — Masséna, Moreau, — de vaillants capitaines, sur lesquels la patrie peut compter. Et prenant un ton supérieur, pour l'humilier. Barras s'asseoit, laissant debout l'orgueilleux général qu'il toise de sa hauteur.
Oh ! Bonaparte s'en souviendra le jour de son action décisive. A son tour, il humiliera Barras, lui arrachant violemment sa démission, le forçant à signer devant Talleyrand et Bruix, qu'il lui a envoyés, une lettre aux Anciens et aux Cinq-Cents, une lettre plate et lâche, suant la peur en tous ses mots, exaltant la grandeur et la gloire du général qui le chassait presque ignominieusement du Luxembourg^. Certes, il devait le haïr, ce petit
\. Général Thiébault, McmoirKS, III, p. liO.
« Ses habitudes (de Napoléon), ses goûts, ses manières, ses discours, ses prf)clainations,ses moindres paroles, sa figure, son regard, sa nature, enfin, et jusqu'au dédain qu'il affecta longteuîps pour la tenue militaire révélèrent partout ses idées, ses espérances et ses désirs d'usurpation. Ainsi, on ne pouvait se dissimuler (jne, par son retour môme, il n'eût arboré l'étendard de la révolte. »
2. Ba.Yra.s, Mémoires, cf. IV, préface de Georges Duruy, p. xxiv.
11 disait à la fin de cette lettre... « La gloire qui accompagne le retour
homme corse, appelé ironiquement « le débarqué de Fréjus, » qui, le matin même aux Tuileries, avait assailli Botot, son secrétaire à lui Barras, des plus violentes paroles, rappelant en quelle situation il avait laissé la France, à son départ pour l'Egypte, en quelle anarchie il la retrouvait, les frontières ouvertes, les caisses vides, le peuple mécontent et frondeur, la confiance perdue, le crédit éteint. Et la foule des généraux assistant à l'apostrophe semblait approuver silencieuse. Une s'éleva parmi eux aucun murmure. Bototne protesta point. Qu'eût-il pu répondre?
Deux hommes, pendant ce temps, Talleyrand et Fouché,deuxministres, s'insinuaient dans les milieux politiques, tàcbant de s'orienter en cette confusion inextricable des partis. Fouché, ministre de la police, soutint, dès le lendemain, le triomphateur de Saint-Gloud. Il l'aurait fait arrêter aussi bien, et même fusiller, si, le Directoire vainqueur, on eût mis le général hors la loi. Talleyrand, ministre des relations extérieures, apporta plus de rondeur et de bravoure à son adhésion, parce qu'il était plus perspicace que Fouché, et qu'il avait jugé promptement de quel côté étaient les chances. Quant aux deux frères deNapoh'on, quoique écartés et négligés pour Joséphine, ils n'en soutinrent pas moins le coup de force de Brumaire. Avant tout, il fallait vaincre ; ils verraient ensuite. Grâce à Lucien, il faut le reconnaitre. Napoléon sortit avec honneur de
du guerrier illustre à qui j'ai eu lebonheur d'ouvrir le clieaiin delà gloire, les mar(jues éclatantes de confiance que lui donne le corp.î législatif, le décret de la représentation nationale m'ontconvaincu que, quel que soit le poste où l'appelle désormais l'intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés, et les intérêts des armées sont garantis. Je rentre avec joie dans le rang de simple citoyen, heureux après tant d'orages de remettre entiers et plus respectables que jamais les destins de la République dont j'ai partagé le dépôt. »
cette audacieuse aggression contre la représentalion nationale. Mais cette victoire pesa toujours entre les deux frères. Lucien n'oublia jamais qu'il avait été le principal artisan du succès. Ne l'avait-on pas vu, dans le tumulte des voix, au milieu des menaces et des insultes, garder son sang-froid et dominer par la parole l'exaltation d'une foule que la colère ou la peur pouvaient rendre terrible et inexorable? Il ne se crut jamais assez payé.
L'habileté de Napoléon fut d'exploiter son triomphe en véritable tragédien. Ses proclamations à la France furent emphatiques, attaquant sans mesure ceux qu'il venait de terrasser, les accusant d'un crime imaginaire, parlant de poignards levés sur luiqueses grenadiers d'un geste avait abaissés. Il persévéra dans cette légende, il l'exploita, il l'accrédita, à ce point qu'elle parut véridique. Joséphine, quelques jours après, fit venir près d'elle Thomé, le soldat déclaré sauveur, l'embrassa, le félicita sur son courage, et lui fit présent, dit Barras, d'un diamant qui valait six mille francs. L'infortuné Directeur, joué et berné par le vainqueur, ne put se consoler de son échec. Ses Mémoires débordent de son • dépit, de sa rancune, de sa haine. II accuse Napoléon, avant l'attentat de Saint-Cloud, d'avoir fait sonder le comte de Frotté, qui combattait furieusement en Bretagne contre la République, et de lui avoir proposé de renverser le Directoire. Frotté refusant, le général s'était livré à la bande des médiocrités que dirigeaient, avec Joseph et Lucien, trois prêtres apostats, dit-il, Sieyès, Talleyrand et Fouché. Et voyez encore l'ingratitude du Corse, ajoute Barras! Beaudoin, l'imprimeur, dont les ateliers avaient fourni le travail des proclamations, vint, peu de temps après, solliciter la bienveillance de Bonaparte
pour des travaux à venir. « Nenni », répondit le général, « ce que vous avez fait pour moi, dans celte circonstance, vous pourriez le faire pour un autre. Je n'ai plus besoin de vous. » Ce qui n'était pas trop mal répondu et démontre amplement le caractère deNapoléon, toujours enclin aux soupçons et toujours incrédule à l'honnêteté.
GHAPn RK II
§ 1". — Joseph Bonaparte
Sommaire. — L'enfance de Joseph ; sa prépondérance dans la famille, comme chef, après la mort de son père. — Son mariage à Marseille, avec M"" Julie Clary. — La sœur, M"° Désirée, est refusée à Napoléon, et elle épouse Bernadotte. — Joseph, pendant l'expédition d'Egypte, s'efforce avec son jeune frère, Lucien, de constituer un parti pour arriver au pouvoir. — 11 emploie la fortune que lui a laissée Napoléon en partant. — Il achète un hôtel, rue Rodier ; une terre magnifique à Mortefontaine. — Ses amis, ses visiteurs. — Les distractions qu'il offre à ses invités. — Joseph, jaloux de son frère, ne cesse de conspirer contre le pouvoir du général. — Discussions orageuses avec celui-ci ; son orgueil, son hypocrisie. — Napoléon, enfin averti, pose ses conditions à son frère Joseph. Il le hrisera s'il ne se soumet; et Joseph se soumet.
La famille de Napoléon e'tait nombreuse, quatre frères et trois sœurs, dont il n'eut jamais à se louer. Il dut pourvoir à leur situation, à leur fortune, et se débattre toute sa vie contre leur égoïsme, leur jalousie, souvent môme contre leur hostilité. Aucun ne soutint franchement sa politique ; aucun n'accepta ses idées. Ses frères lui furent nuisibles, jamais utiles; et il confessait à Sainte-Hélène que la qualité de bâtard lui aurait mieux convenu, en le délivrant des revendications incessantes et des critiques intéressées de sa gênante parenté.
L'enfance de Joseph, son frère aîné, ne ressemble point à celle de Napoléon. Ni insubordonnée, ni volontaire, elle s'écoula très paisible. Joseph, enfant, était joli, avec des traits fins et délicats, avec nn sourire agréable, un mélange de la beauté aristocratique de son père et de l'altière ligure de sa mère. On l'admirait, on le vantait, de préférence à ses jeunes frères. Napoléon et Lucien, criards et maussades, parce qu'ils souffraient de maladies infantiles, et que Joseph, toujours radieux, présentait aux baisers un visage gracieux et câlin. Sa mère. M"'" LaHitia, était donc hère de cet aîné, qui ne lui causait aucun souci, et il fut le plus choyé des enfants, jusqu'à ce que Napoléon eût tracé son sillon lumineux dans le monde. 11 obtint même sur sa famille, quoique très jeune encore, un ascendant que lui reconnurent ses frères en toutes circonstances, lorsque la mort du père, Charles Bonaparte, lui eut transmis l'autorité du chef, parce qu'il était l'aîné ; et, par cette prérogative du droit d'aînesse que les mœurs de la Corse érigent en dogme, Joseph eut toujours, envers son cadet, son franc-parler que Napoléon respectait. Enfin, — nouvelle cause de sa suprématie, — Joseph, s'étant marié de bonne heure, reçut de sa femme une dot, qui l'atTranchit de la misère à laquelle était condamnée toute la famille, ruinée par les dissensions politiques de Tile.
Napoléon s'incline devant cette situation prépondérante de son frère, alors que lui-même souffre cruellement de la pauvreté. Il cherche à être agréable à Joseph, lui conseille de placer la dot de sa femme en acquisitions territoriales dont il se fait l'indicateur, et à mesure qu'il s'élève en ses grades militaires et que son influence augmente,
il s'empresse de penser à l'ainé. Veut-il un consulat en Italie? Joseph fait du commerce à Gènes. Un consulat lui donnerait, tout de suite, plus de relief. Dès qu'il le peut, il l'adjoint à Chauvet, comme aide-commissaire, pour l'armée d'Italie, avec un traitement de 6.000 francs, et d'un bond, ensuite, il le fait envoyer à Parme, puis à Rome, représenter, comme ambassadeur, la République Irançaise. Joseph ne refuse Jamais. 11 est persuadé de sa supériorité, autant que Napoléon de la sienne. C'est la marque caractéristique de cette famille. Tous s'illusionnent sur eux-mêmes; tous ont l'appétit des grandeurs. Ils tiennent de leur père ce goût de l'éclat, ce besoin de faste et cette croyance en soi. Commerçant, consul, ambassadeur, roi, Joseph se juge apte à surmonter toutes les difficultés inhérentes à ces divers états. Et pour cette raison, pendant la campagne qui se termina par la victoire de Marengo, on le vit se concerter avec ses amis et mener des intrigues très louches, pour s'emparer du pouvoir si Napoléon eût péri dans un combat.
Il est aimable, disent ses contemporains, poli, brillant causeur, et spirituel. Il a les mœurs insinuantes et caressantes de l'homme du Midi, voire d'un homme de cour; non le verbe cassant, autoritaire du soldat, n'ayant jamais eu de penchant pour la carrière militaire où son frère se crée un nom si redoutable et si glorieux. Il a voulu être magistrat, et il a fréquenté à Ajaccio et à Marseille les offices des hommes de loi, — sans résultat. Mais il sait se faire des amis et les conserver. Ils lui sont dévoués; ils prennent ses intérêts et les défendent contre ceux de Napoléon.
Cependant M"' de Rémiisat ' l'accuse de n'être point loyal et d'atTecter le mensonge et la fausseté. C'est de Ihypocrisie qu'il eût fallu dire. Devant son frère, il n'ose pas être lui-même; il dissimule. Il a de raml)ition et s'en cache. Il veut paraître détaché de toutes les grandeurs, aimer sa retraite familiale, son foyer, n'avoir que des goûts modestes, tandis qu'il désire ardemment la place la plus éclatante partout où il se trouve. Que n'a-t-il pas combiné pour se faire attribuer l'hérédité, lorsque Napoléon se vit décerner le Consulat à vie; pour obtenir des honneurs dans les cérémonies publiques; pour garder la première place à table lorsqu'il reçoit le Premier Consul àMortefontaine ? Il asa cour comme un prince ; des amis qui sont les ennemis de son frère, comme jadis un d'Orléans contre les Bourbons '. Il protège M""" de Staël que poursuit la police de Fouché ; il défend Bernadotte qui complote contre l'autorité consulaire ; il reçoit àMortefontaine Benjamin Constant qui stimule et excite l'opposition naissante au ïribunat; ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, de se montrer agréable devant son puissant cadet.
Son mariage, dit Barras, ne réussit que par ses intrigues. A Marseille, il a rendu un service à la famille Clary où il y a deux jeunes filles et délivré leur oncle qui avait été emprisonné. Anciens fabricants de savons, les Clary sont riches. Dès qu'il eut accès en ce foyer, il ne l'abandonna plus. Il a vingtsix ans, est beau garçon et porte le titre de comte; et l'une des jeunes filles, la cadette, M'" Julie, est éblouie par ce beau plumage et les jolies phrases de roman ([ue son adorateur lui débite tendrement