‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 26 sur 144 · Menneval, t. L p · texte numérisé non relu

Menneval, t. L p

im rjuos ego énergique, et la fureur des disputes s'arrêta subitement. Mais il fallait sécher Joseph. On sonna le valet de chambre. Constant vint, et voyant l'état des lieux, et le visage courroucé des trois frères, et les éclaboussures du bain découlant, en long filets d'eau, sur les habits de Jos(^ph, Constant s'évanouit. De nouveau on appela un valet. Houstan, le mameluck, arriva et emporta Constant.

Ces scènes violentes étaient beaucoup plus rares avec Joseph qu'avec Lucien. Joseph était lent à s'emporter; ses colères n'en étaient pas moins terribles, pas moins exaspérées. Lucien affirme quil le vit, à la suite d'un débat avec Napoléon, armer un pistolet et tirer à balle sur le portrait du Premier Consul, souhaitant sa mort à la minute où il commettait son acte irascible. Très doux ensuite, il revenait à son frère, surtout s'il espérait en recevoir une somme d'argent. C'était le grand moyen de Napoléon pour apaiser cette irritation perfide, qu'il sentait, en son aine, tournée contre lui.

Joseph devait forcément être hostile à la politique du Premier Consul, puisqu'il formait sa société de ceux qui encourageaient l'opposition au gouvernement. Avec ses amis, il déblatérait contre l'ambition de son frère; mais, chaque fois qu'il devait en recueillir des avantages, il agréait cette ambition, parlant alors de ses droits, tout à fait imaginaires, au surplus, puisqu'il n'était rien, lui Joseph, qu'un simple citoyen. Et lorsque, par quelques paroles, il trahissait soudain l'intime fond de son âme, c'était son égoïsme qu'il révélait, un égoïsme indéracinable en lui, qu'il savait dérober sous des dehors aimables. N'est-ce pas la marque de l'hypocrisie ?

Il suffit de rappeler quelques traits de sa vie.

7t LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

Lorsqu'il apprit que le Moniteur allait publier le rapport du général Sébastiani sur l'enquête, poursuivie en Orient contre les Anglais, il considéra comme une déclaration de guerre à l'Angleterre la divulgation de ce rapport. Se demande-t~il si la guerre est nécessaire ; si Malte doit rester à notre ennemie persévérante ? Ce ne furent pas les premières pensées de Joseph. La guerre éclatant, il n'y voit tout d'abord qu'une blessure à son amour-propre, une rupture du traité d'Amiens au bas duquel il a inscrit sa signature, et sa première exclamation est à Sébastiani : « Oh ! mon traité, mon pauvre traité, il ne tient plus qu'à un hl ! » Son œuvre allait disparaître, cette œuvre qu'il considérait comme personnelle. C'était l'unique préoccupation de son esprit. Moins pris par son exclusif égoïsme, il aurait pu discuter les conséquences de la guerre, en envisager les résultats heureux ou malheureux. Mais, non; ce qui l'inquiète, c'est la durée de son traité. Il n'en restera plus rien. C'est là tout son chagrin.

Plus tard, à la création de l'Empire, il découvre encore son incroyable vanité, — on est tenté de dire sa folie des grandeurs. Ce qui l'irrite, c'est que Joséphine de Beauharnais soit couronnée. Les enfants de son jeune frère Louis, le mari d'Hortense, seront petits-hls d'une impératrice. Napoléon pourra choisir l'un d'eux pour son héritieret son successeur à l'Empire, tandis que ses hlles, à lui, Joseph, ne seront que les petits-enfants d'une bourgeoise, de M""' Clary. N'avait-il pas droit à d'autres égards ; n'était-il pas le frère aîné de l'empereur?

Napoléon voulut connaître toute la pensée de Joseph. Il supporta jusqu'au boutune scène ridicule; et quelques jours plus tard il s'en expliquait devant ses intimes :

« Qu'il me parle de ses droits et de ses intérêts îi moi, et devant son frère même, comme pour éveiller sa jalousie et ses prétentions, c'est me blesser dans mon endroit sensihle. Rien ne peut ed'acer cela de mon souvenir. C'est comme s'il eût dit à un amant passionné qu'il a b... sa maîtresse, ou seulement qu'il espère réussir près d'elle. Il aurait beau courir le lendemain après cet aveu et dire que c'était une plaisanterie, le coup serait porté. Ma maîtresse, c'est le pouvoir. J'ai trop fait pour sa conquête pour me la laisser ravir, et souifrir même qu'on la convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m'est venu comme de lui-même, je sais ce qu'il m'a coûté de peines, de veilles, de combinaisons. 11 y a quinze jours, je n'aurais point eu l'idée de lui faire une injustice; à présent, je ne lui passerai rien. Je lui rirai du bout des lèvres. Mais il a b... ma maîtresse. »

Mêmes scènes aussi pour la cérémonie de la consécration de l'empereur à Notre-Dame. La femme de Joseph, les autres femmes de la famille Bonaparte, devront porter la traîne du manteau de cour de Joséphine. Joseph en est outré. Les deux frères de nouveau discutent et se fâchent; et l'aîné, toujours rabroué, se retire. Il va, dit-il, abandonner toutes ses fonctions honorifiques et voyager en Allemagne. Napoléon, qui attend le Pape à Fontainebleau, quitte Paris sur ces entrefaites. Mais, six jours après, la pensée tourmentée par cette rupture avec son frère aîné, il l'appelle vers lui, malheureux de cette brouillerie. Joseph lui tient plus au cœur qu'il ne l'a cru et qu'il ne veut le dire. lia pris une résolution suprême. Voici son ultimatum ;

« J'ai beaucoup rétléchi, lui dit-il, au ditïérend qui s'est élevé entre vous et moi, et je commence-

rai par vous avouer que depuis six jours que dure cette querelle, je n'ai pas eu un instant de repos. J'en ai perdu jusqu'au sommeil, et vous seul pouvez exercer sur moi un tel empire. Vous avez, continua-t-il, à choisir entre trois partis : celui de me donner votre démission et de vous retirer de bonne foi des atTaires publiques, de renoncer atout; celui de continuer à jouir du rang de prince et de rester cependant, comme vous l'avez été jusqu'ici, en opposition avec le système que j'embrasse; enfm, celui de vous unir franchement à moi, et d'être, tranchons le mot, « mon premier sujet ».

Avec une netteté et une rigidité désespérantes et inflexibles, il développe chacune de ses trois hypothèses. Il découvre ce qu'il fera si Joseph se retire à jMortefontaine. Il lui donnera un million, deux même, le laissera acheter une terre près de Turin, voyager en Allemagne, en Russie ; il fera déclarer successeur le lils de Louis avec une régence dont Louis sera le chef, Gambacérès et Lebrun les membres. Le système a des inconvénients, mais il est complet, et ce qui est complet est toujours bon.

Le second système ne peut plus se tolérer. Ce serait se montrer son ennemi, et alors il l'écraserait, lui, Joseph.

« Le troisième parti est le plus simple. Placezvous dans une monarchie héréditaire et soyez mon premier sujet. C'est un assez beau rôle à jouer que d'être le second homme de la France, et peut-être de l'Europe. Tout se justifie alors par l'importance du résultat et ce résultat, vous ne le connaissez pas encore tout entier. Je suis appelé à changer la face du monde. Je le crois, du moins. Tenez-vous donc dans un système monarchique héréditaire, ou tant d'avantages vous sont promis. Faites ma volonté ;

suivez les mêmes idées que moi. Ne tlattez pas les patriotes quand je les repousse; n'éloignez pas les nobles quand je les attire. Soyez prince, entin, et ne vous etlrayez pas des conséquences de ce titre. Quand vous me succéderez, vous reviendrez, si vous le voulez, à vos idées favorites, je neserai plus... A ces conditions, conclut-il, nous vivrons bien ensemble, et je veux bien vous dire encore que le troisième parti est celui que je désire que vous adoptiez, quoique, à la rigueur, je puisse m'accommoder du premier. Mais, je ne vous laisserai pas suivre le second. Vous avez entendu '. »

Plus d'échappatoire! Il fallait refuser ou accepter. Joseph accepta. Les avantages étaient trop précis et trop clairs, et sa fortune, déjà grande, en serait accrue, il n'en doutait pas. Pour sa famille. Napoléon était toujours large. L'argent ne lui coûtait rien. Sa main restait ouverte. Collot donnait à Joseph un million et demi par an, afin de conserver son privilège de fournisseur d'armée. Cette bonne aubaine serait perdue, sans doute, si Joseph résistait à son frère tout-puissant, et perdu aussi, le titre de prince qui lui semblait si beau, puisque Lucien, devenu intraitable, avait dû quitter la France, sans aucun titre, sans aucun honneur, simple citoyen, Lucien Bonaparte, tout court, un nom qu'on ne lui pouvait enlever, mais qui ne sonnait point à l'oreille, comme « le prince Joseph ».

Les estampes que possède la Bibliothèque nationale le montrent de prohl, ensuite de face. Les premières nous donnent une image très iine du visage, avec un beau front, une arête de nez régu-

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