‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 28 sur 144 · LUCIEN BONAPARTE · texte numérisé non relu

LUCIEN BONAPARTE

SoMMAiHE. — L"enl'ance de Lucien; ses études au séminaire d'Aix. — 11 est destiné à la prêtrise; la Révolution le rend libre. — Il a dix-sept ans ; il revient en Corse, et s'y livre aux manifestations les plus exaltées. — Il pérore, à Ajaccio, dans les clubs, et cfuand sa famille est chassée de Corse, il obtient une place de garde maj^^asin, à Saint-Maximin, dans le Var. — (1 s'y marie avec .M"° Christine Boyer, la sœur de l'aubergiste, chez qui il loge. — Napoléon part pour l'Egypte. — Lucien se fait nommer député aux Cinq-Cents. — Sa maison, rue Verte ; sa terre à Plessis-Chamant. — Au retour du général, il aide son frère dans la perpétration du coup d'Etat à Saint-Cloud. — Il est nommé, quelques semaines après, ministre de l'Intérieur. — Son veuvage ; sa mauvaise conduite. — Il est envoyé, comme ambassadeur, en Espagne. — Il en revint immensément riche. — Ses nouveaux plaisirs; ses dépenses exagérées en construction d'hôtel. — Il se laisse ensorceler par la veuve Jouberthou, qu'il épouse. — Colère de Napoléon. — Résistance de Lucien pour une rupture, par un divorce avec sa deuxième femme. — Brouillerie entre les deux frères; Lucien part pour Rome.

Lucien, enfant, ne partagea ses jeux avec aucun de ses frères, ni aucune de ses sœurs. Elisa, dont l'âge se rapprochait le plus du sien, avait été conduite, en France, au pensionnat de Saint-Cyr. Ses deux frères aînés ne l'attiraient pas à eux, et Louis était trop jeune. Plus tard seulement, Elisa, dont le caractère s'alliait à celui de Lucien, devint sa meilleure amie et sa consolatrice en ses jours d'épreuves.

Etait-il taquin comme Napoléon, patient comme Joseph".' On l'ignore. On ne remarquait, en lui, qu'une vue très basse qui le forçait à pencher la tète, une tète petite, plus petite que celle des autres

Bonaparte. Mais, comme chez ses frères, son sourire gracieux, s'accordant avec l'expression du regard, produisait une séduction irrésistible en sa personne. Les estampes de la Bibliothèque nationale ne répondent point à ce portrait. Il a le profil de sa famille, nez effilé et droit, lèvres saillantes, menton proéminent plus développé que celui de Joseph, et, parce que sa vue est courte, l'image de sa personne garde une apparence de maussaderie et d'inquiétude.

Son père l'emmène d'abord à Autun, comme son frère Napolione,puis on l'envoie à Brienne. Ensuite, il est conduit à Aix, au séminaire, pour y recevoir des leçons de théologie, qui le prépareront à la prêtrise. La Révolution LatTranchit de cette destinée. Il sort du séminaire, revient en Corse. Il a dix-sept ans. A cet âge, on pense souvent aux jeux, aux plaisirs volages. Lui, brûlant d'un zèle ardent pour la Révolution, animé d'une imagination qui s'enflamme aux exemples des grands acteurs de l'histoire, il se joint aux orateurs des clubs, fait des motions patriotiques, parle avec assurance, avec abondance, et finit par acquérir, à Ajaccio, une réputation d'éloquence. Lorsque Truguet, l'amiral, arrive en Corse, au nom du Gouvernement républicain; lorsque Sémonville ensuite y débarque, c'est Lucien qui les harangue et devient leur interprète. Il sait si bien se faire valoir que Paoli, rentré en sa patrie, l'accepte comme secrétaire. Bientôt, pourtant, Lucien se sépare du vieux général, et le dénonce même à la Convention, dévoilant ses intrigues pour livrer Tîle aux Anglais. La ruine de sa famille s'ensuit. Les partisans de Paoli brûlent les vignes et saccagent la maison des Bonaparte. La mère, forcée de fuir avec ses enfants, se réfugie en

France. Lucien n'éprouve aucun regret de cet acte Je patriote; et personne, dans la famille, ne le lui reprocha jamais.

En France, Lucien se lit envoyer, comme gardemagasin des vivres, à Saint-Maximin, dans le Var. Le traitement ('tait de douze cents francs. C'était peu ; mais il avait vingt ans. Là, comme en Corse, il se livre à tonte l'exubérance de sa nature. 11 change son nom en celui de Brutus; il débaptise la commune et la nomme Marathon; il s'afhlie au club révolutionnaire oii il est élu président. Ce club, il le gouverne à sa guise, parce qu'il y a pris une autorité qu'aucun orateur ne lui pouvait enlever. Les aristocrates un peu instruits, traités de suspects, étaient emprisonnés; d'autres avaient émigré. 11 ne restait plus à Marathon que des ouvriers, des vignerons et un moine défroqué, le seul qui sût lire et écrire, très écouté avant l'arrivée de Lucien, et qui s'efface devant lui, pour une place dans les bureaux du aarde-magasin. I^e moine adopta le surnom d'Epaminondas et devint le fidèle séide du jeune Brutus.

A Saint-Maximin, il logeait à l'auberge, tenue par un nommé Boyer. Dans la maison, comme servante, il remarqua une personne très agréable, svelte, admirablement faite, le visage troué de petite vérole, mais avec des yeux si attachants et si doux, marquant une bonté si caressante, que Lucien éprouva tout de suite pour elle le plus violent amour. C'était la so'ur de l'aubergiste. M"'' Catherine Boyer, qu'avec sa manie de baptême il nomma Christine- Eléonore. 11 n'eut pas de peine à gagner le cœur de la jeune fille. 11 savait lui dire des paroles qu'elle n'avait jamais entendues en sa bourgade ignorante, puisqu'elle ne put signer son nom à son acte de

mariage. Mais elle aimait passionnément son mari, et elle s'efforça de se hausser à son niveau, en complétant son éducation.

Marié, Lucien cherche à rendre sa situation meilleure, et il obtient une place d'inspecteur des charrois à Saint-Chamond ; ce qui ne l'empêche pas de passer, à son tour, pour suspect, et d'être emprisonné. Qui ne l'était, en ce temps-là? Napoléon réussit à le tirer des geôles républicaines, et il l'appelle près de lui, à Paris. Seulement il refuse d'accueillir, comme une alliée, la jeune femme de son frère ; son obscure naissance lui semble inacceptable. Il devait revenir, un jour, sur ses préventions, et se donner affectueusement à cette parente dont l'amour avait transformé la nature presque sauvage et l'éducation trop sommaire. Grâce encore à la protection de son frère, Lucien est nommé commissaire-ordonnateur à l'armée du Nord, ensuite à Bastia. En partant pour l'Egypte, le général lui propose de se joindre à cette expédition lointaine. Il refuse. Il est devenu populaire à Ajaccio, et, quoique trop jeune pour être député aux Cinq-Cents, il préfère encourir les chances d'une élection, plutôt que de s'exiler en Orient. L'avenir lui donne raison. II est nommé député. L'Assemblée l'agrée, malgré son jeune âge, et il s'installe à Paris.

Il s'installe en une maison, rue Verte, oij il attire ses collègues, puis des hommes de lettres; oii il écrit un roman signé de ses initiales, la Tribu indienne, peinture contre les mœurs dissolues des peuples trop civilisés; maison, enhn, oii il travaille avec acharnement, préparant ses discours aux Cinq- Cents, harangues enflammées en faveur de la liberté. Il acquiert ainsi une grande influence, en

cette assemblée de jeunes répuMicains, comme celle acquise naguère clans les clubs de Corse; et, bientôt, ses collègues, imitant le club de SaintjVlaximin, en font un président.

A cette maison de la rue Verte, ce troisième Bonaparte ajoute bientôt la terre et le château de Plossis-Chamant, achetés au général Leclerc, son beau-frère ; château de grand air, ancienne propriété des ducs de Saint-Simon, et ensuite d'un écuyer du roi. Tout cet apparat, tous ces signes de richesse accentuaient l'autorité prise sur ses collègues et donnaient une haute envolée à ses espérances. Mais Napoléon, de retour d'Egypte, n'était pas homme à subir un rival parmi ses frères. 11 accepta leur concours, non le partage du pouvoir.

Quoique Lucien eût été le grand machinateurdes journées de Saint-Cloud, il fut écarté au moment des premières récompenses. Après plusieurs semaines seulement, on lui accorde le ministère de l'Intérieur. Provisoirement il s'en contente, s'en emparant, au surplus, en homme supérieur dont les projets et les idées ne devront point être discutés. Il s'attribuait, dans les affaires politiques, le génie que montrait le général dans les affaires militaires. Et, pénétré de cette présomption, il abandonna à ses courtisans, — écrivains et autres personnages quelque peu brouillons, — la direction de ses bureaux ', besogne qu'il jugeait au dessous de son intelligence, s'occupant de préférence du maniement des hommes dans les assemblées, de

1. Il tenait éloignés de son ministère, Duquesnoy, qui avait été constituant, collaborateur de Mirabeau, maire de Nancy et directeur des postes; Lausel, qui savait à merveille les parties de l'agriculture, des manufactures, du commerce; Barbier-Neuville, si compétent en matière d'administration. Mais, à la vérité, son extrême jeunesse excusait bien des choses. Masson, Napoléon et sa fmnille.)

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leur classement en coteries, de la préparation d'une politique qu'il rêve d'imposer au Gouvernement consulaire. 11 accumule les circulaires aux préfets; les conseils aux maires des communes. Il préside les solennités où l'on glorifie les héros morts dans les combats. Il parle aux foules assemblées en ces fêtes patriotiques, car il a le don de la parole et il aime à parler. II fait l'éloge de Turenne, le jour de la translation des cendres du grand capitaine aux Invalides; il annonce l'ouverture du arand siècle, et il jure que les destinées de la France républicaine seront accomplies. Il trouve le temps encore d'être père, d'embellir son château, de décorer ses galeries de chefs-d'œuvre, venus d'Italie, ou achetés chez les brocanteurs qui ont, en ce tempslà, leurs boutiques pleines du butin de la Révolution. Les peintres, ses amis, lui indiquent de bonnes occasions, et il sait les saisir. On le voit enlin affecter la désinvolture et la générosité du grand seigneur, lorsque, recevant le duc de Luynes pour des affaires d'émigrés et apprenant que deux tableaux de sa propre galerie sont au duc, il les lui renvoie le lendemain, heureux, fait-il dire, de lui restituer son bien. Dans l'hôtel du ministère, ancien hôtel Brissac, il ouvre les splendides galeries à la foule de ses invités, qui vient y chercher les danses, la bonne musique, les belles femmes de ce temps, le mouvement joyeux du monde, alors si divers et si agité. II organise chez lui des spectacles oîi Ton joue la tragédie ', où il joue lui-même avec sa

i. Lucien, Mémoires, t. II, p. 2àG.

« Notre maître en déclamation était Dugazon, l'acteur comique ; c'était le plus drôle d'homme en donnant ses leçons. « Lâchez tout, Messieurs, « disait-il; lâchez tout, Messieurs; plus fort; lâchez donctcut, vous dis-je ; « sinon, j'aurai beau faire, vous ne serez jamais que des mijaurés et des « mirlitlon-s. » Le moyen de ne pas se rendre à cette éloquence 1 Arnault l't

sœur Elisa. Il se pose en protecteur des arls et de la littérature. Il pousse à la reconstitution de l'Académie. Il s'entoure de littérateurs et de poêles', car lui-même se sent une vocation de rimeur, et, en son exil à Rome, il composera un poème sur Charlemagnc'^.

Ce changement de vie, cette haute situation, qui faisaient atilucr autour de Lucien les hommes les plus éminents et les femmes les plus brillantes de Paris, avaient mis en relief le tact et l'élévation d'esprit de Christine Boyer. Par ses etïorts d'intelligence, elle eut tout d(i suite l'intuition de ce qui fait le fond des causeries de salon. Elégante, de manières félines et gracieuses, ses toilettes la paraient comme une grande dame de l'ancien régime. Son timbre mélodieux de voix donnait à ses paroles un charme captivant. On l'admirait, et Lucien en était ravi. Elle ne se plaisait point cependant aux grandes réceptions du ministère, aux invita-

Funtanos étaient mes deuxjjlus mauvais acteurs: le premier, par sa prononciation pesante et saccadée ; Fontanes, par principe d'aristocratie sociale. »

1. On rencontrait chez lui Fontanes, La Harpe, Chateaubriand, Esménard, Bout'flers, avec Suard et Morellet.

2. « Que de travail, que desprit, que de temps perdu, observait Napoléon à Sainte-Hélène, en lisant ce ])oéme.Que de décousude jugement et dégoût ! Voilà vingt mille vers dont quelques-uns peuvent être bons, pour ce que j'en sais, mais ils sont sans couleur, sans but, sans résultat. C'est dans l'auteur une vocation forcée, sans doute, mais encore elle est mal suivie. Comment Lucien, avec tout son esprit, ne s'est-il pas dit que Voltaire, maître de sa langue et de sa poésie, à Paris, au milieu du sanctuaire, a échoué dans une pareille entreprise. Aussi n'a-t-il fait qu'une histoire en vers, et non un poème épique. Et quel sujet encore a-t-il été prendre ? Quels noms barbares il a introduits? A-t-il cru relever une religion qu'il pensait abattue? Son ouvrage serait-il un poème de réaction? 11 sent, du reste, tout à fait, le sol sur lequel il fut composé. Ce ne sont que des prières, des prêtres, la domination temporelle du pape, etc. A-t-il pu consacrer vingt mille vers à des absurdités qui ne sont plus du siècle, à des jiréjugés qu'il ne peut avoir, à des opmions (jui ne sauraient être les siennes? C'est prostituer son talent. Quel travers! Que ne pouvait-il pas faire de mieux, car il a certaineinont de l'esprit, de la facilité, du faire, du travail : »

tiens mondaines qui les suivaient. Elle eût aimé vivre, en une modeste maison, tout à sa famille. Mais elle se soumettait joyeusement à son autre destinée, puisqu'on cela elle se conformait aux désirs de son mari.

M°" dAbrantès rapporte qu'elle était l'amie de cette aimable femme. Elle la voyait souvent chez jyjme jg Permon, sa mère, quêter des avis pour les fêtes du soir, quoiqu'elle eût pu s'en passer, sa clairvoyance très ouverte sur toutes les petites intrigues de la société la guidant avec siireté dans le droit chemin. Un jour, elle arriva tout heureuse. Le Premier Consul, éclairé sur cette métamorphose étonnante de la jeune femme, l'accueillait maintenant avec affection, et Joséphine lui avait envoyé une parure magnifique, un peu à regret peut-être, tenant toujours Lucien pour son ennemi et celle qui était sa femme pareillement. Christine, <( la bonne Christine, » écrit M"" d'Abrantès, s'empressait néanmoins de tout son cœur autour de sa belle-sœur, la choyait, voulant lui plaire, lorsque, au contraire, la belle créole ne pensait qu'à la froisser par quelques remarques désobligeantes. Christine supportait en silence ces piqûres blessantes, afin de ne pas chagriner son mari, et surtout afln d'éviter à Lucien une démarche de colère aux Tuileries.

L'infortunée était atteinte d'une maladie de poitrine. Elle dut s'aliter. Ses derniers jours furent très douloureux. Elle s'était fait placer sur un lit de sangles pour respirer plus à l'aise et, plusieurs fois par jour, on la transportait en une pièce nouvelle où elle respirait un air plus pur. M"'' d'Abrantès a laissé sur cette mort une page

touchante*. Quand elle fut près de la mourante étendue sur les sangles :

« Ce lit me rappelle celui de Saint-Maximin, di- « sait-elle. Je ne puis ni dormir, ni respirer sous « ces grands rideaux (en montrant sa couche d'ap- « parât), ni dans ces lits de duvet. Laurette. me « dit-elle encore, approchez-vous de moi, car je « sais que le lit dune mourante ne vous efîraie « pas. » Elle me prit la main. La sienne était décharnée. Elle s'aperçut de l'effet que fit sur moi la pression de ses os brûlants. « Je vous fais peur, « n'est-ce pas? » Je pleurais et ne lui répondais qu'en l'embrassant... Nous ne l'avons plus revue; elle est morte le lendemain. »

Le désespoir de Lucien fut profond. « Immense et première douleur de ma vie, écrit-il. Christine Boyer, ma femme, vient de mourir. C'est avec sa cendre inanimée que j'entre dans le manoir acquis pour elle, et embelli à son intention! Ame douce et pure! >• Dans le parc du château, il lui fit élever un mausolée en marbre blanc entouré d'une grille, et il y venait avec ses deux petites filles raviver sa douleur et prier-.

Le Plessis perdit, en Christine, lame de ses fêtes charmantes. L'humeur de Lucien, très inégale, était tempérée par les manières câlines et affectueuses de sa femme. Elle se donnait à tous ; vers tous elle s'ingéniait à plaire. M^^d'Abrantès s'étend sur la douceur du séjour au Plessis. Le rire y éclatait à tous les instants, et les élus de ces visites s'y laissaient aller avec un abandon étourdi. Elle note à cette époque la présence au château de M""' de Frécheville, la femme du général qui avait prêté

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