CHAPITRE I
MiMMAiKE. — Naissance de Xapolt-on Bonaparte à Ajaccio. — Son caractère d'enfant. — Il est conduit à Aulun, puis à Brienne, par son père. Charles de Bonaparte. — Surnom que lui donnent ses camarades. — Son aptitude pour les mathématiques. — Ses succès d'école. — Ses examens. — Il est classé pour l'École militaire de Paris. — Bourrienne, son condisciple, dans l'impossibilité de justifier d'une noblesse avérée, sollicite son admission dans les ambassades. Les deu.x jeunes gens se quittent, non sans regrets. — Bonaparte est sous-lieutenant d'artillerie à dixsept ans et envoyé à Valence.
Le 15 août ITlil), naquit à Ajaccio Napolione Buonaparle, fils de Lœtitia llamolino et de Charles de Buonaparte, dont la famille noble, venue de Toscane, s'était jadis établie en Corse K Le père avait vingt-quatre ans, la mère dix-neuf, à la naissance de Napolione, leur quatrième enfant. Us devaient en avoir douze. Huit seulement vécurent. Et, tout de suite, dès les premiers ans, le caractère impétueux et dominateur de ce nouveau lils se révéla. Joseph, rainé, dut se soumettre à cette volonté
i. Dopuis (ui ail. lile èlnit devniiue finuçaise. Najinléoii était donc né fiançais.
d'enfant impérieuse, à cette jalousie absorbante qui ne pouvait souffrir aucune supériorité. Sur les bancs de l'école où ils allaient dans la môme salle, il fallut au petit frère la place la meilleure, la plus en vue près du professeur, — Napolione la désirant, la voulant et se l'arrogeant parce que tel était son plaisir.
La mère élevait sa maisonnée, avec l'aide d'un vieil oncle, goutteux et impotent, — le chanoine Lucien, — Charles, son mari, vaniteux et besogneux, étant presque toujours en route pour solliciter quelque subvention du roi, au profit de sa jeune famille. Ce petit gentilhomme corse s'en allait faire des courbettes près des seigneurs intluents à Versailles, recommandé par le marquis de Marbeuf, son protecteur, alors gouverneur de lile. Car les Bonaparte étaient pauvres, n'ayant pour tous biens que de chétives métairies et de petits vignobles. L'argent était rare dans le ménage, et Lœtitia Ramolino s'efforçait, non sans peine, avec des économies sévères, à traverser tous les mois de l'année. Ce fut, sans doute, les raisons de son avarice, lorsqu'elle vécut à Paris, mère de l'empereur. Elle avait connu les grandes détresses de l'existence, et, de ce passage dans la pauvreté, elle en avait gardé une peur inconsciente. « Belle comme les amours », dit quelque part Napoléon, en parlant d'elle en ses souvenirs, elle fut admirée et recherchée par le galant marquis, le tout-puissant gouverneur. Mais il est difficile d'admettre qu'elle lui céda et devint sa maîtresse, constamment grosse et trop occupée des soins de son ménage pour se donner à la coquetterie.
Tous ses enfants, d'ailleurs, se ressemblent. Ils ont au visage les mêmes traits caractéristiques,
l'empreinte qui indique la même origine, et leur esprit et leur cœur s'agitent des mêmes émotions. Ce sont tous des Bonaparte. On ne peut s'y méprendre. Les uns plus, les autres moins, ont eu les mêmes passions, surtout celle de la domination, une ambition démesurée, une croyance en soi, qui leur fait désirer la première place partout. 11 semble qu'elle leur soit due, et qu'on leur fasse un rapt, en les en privant. Ils ne reculent, au surplus, devant rien. De même que leur père, simple gentilhomme, allait à Versailles implorer la protection du roi, ses fils, plus tard, s'adresseront aux pouvoirs publics, à la Convention, aux ministres, à qui ils écriront, sans autre motif que leur convenance, ou leur besoin.
Napolione était mutin, bruyant, volontaire, cherchant noise à ses camarades, envieux de leurs jouets, qu'il leur enlevait, qu'il brisait, s'il ne les pouvait posséder. 11 aimait le bruit de son petit tambour, un présent de sa mère, et plus que le bruit, les batailles où il se servait du sabre joint au tambour. Peu lui importait le nombre des combattants. Il fonçait sur ses adversaires aveuglément, jusqu'à ce qu'un passanteût arrêté ces luttes désespérées. Enfin, on le voyait souvent, de la pointe d'un crayon ou d'un couteau, tracer sur les murailles des groupes de soldats, démontrant déjà quelle serait sa vie.
La maison se trouvant de plus en plus encombrée d'enfants, Napolione fut confié aux soins d'une mercenaire, Mammucia Catarina, criarde, pointilleuse, têtue, dont l'autorité s'évaporait en gronderies, perdant sur son pupille l'influence qu'avec plus de réserve elle eût gardée intacte. Et alors il vagabondait dans les rues d'Ajaccio, cognant aux
portes et aux volets, brisant les vitres et se disculpant par un mensonge, en accusant de ses méfaits ses petits compagnons. A cette exubérance de vie tapageuse, il ajoutait, par surcroît, la cueillette clandestine des fruits du verger de l'oncle Lucien, lorsqu'il y en avait qui le sollicitaient irrésistiblement. Ainsi, il adorait les figues, et il racontait à Sainte-Hélène, qu'un jour, il se rendit, en cachette, au verger oîi il mangea tous les fruits d'un beau iiguier que Ion respectait pour une grande occasion. M™" Lœtitia, avertie, courut après le jeune gourmand qui s'esquiva, pour éviter la correction menaçante; mais, sil usait de ruse, la mère, aussi experte que lui, finit par le surprendre dans la chambre où il s'était caché, et, par l'oncle Fesch, lui fit administrer le fouet quildut subir, malgré sa résistance.
Il ne voulait supporter, en effet, aucune atteinte à sa personne, aucune blessure d'amour-[)ropre qui froissât son orgueil et le rapetissât à ses propres veux, comme aux yeux de ses camarades. C'est pourquoi, jeune homme, il cachait sa misère, n'en laissant rien paraître que ce qu'il lui était impossible de dissimuler, parce que la misère est une déchéance. Officier, il restait chez lui, fuyant les humiliations et l'infériorité qu'impose une bourse peu garnie. Il ambitionnait d'être supérieur en tout état ; il s'obstinait à ne jamais céder à qui que ce lût. Il n'acceptait aucun aifront. Un qu'il subit, à Brienne, lui causa une attaque de nerfs et des vomissements, parce qu'après une faute il avait été condamnée se mettre à genoux au réfectoire, rempli de ses condisciples.
Durant ses dentitions, une inflammation d'intestins accentua son humeur revèche et grognonne.
Et pointant, à la pension des demoiselles, où on le conduisait, comme c'était Tusage pour les petits gardons, il se montra caressant pour Tune d'elles qui lui avait plu, à ce point que les grandes avaient composé une chanson dont voici deux vers :
Napolione di mezza collatla.
Fa Tamore a Giacomminetla.
Il était, en ce temps-là, maigre, chétit", laid, de teint noiraud, d'aspect rébarbatif, puisqu'on l'appelait, dans sa famille, « la petite chouette », dont il avait le masque, avec ses yeux brillants et fixes, ses joues creuses, le nez en bec d'oiseau de proie, effilé et mince, jusqu'à la pointe.
Dans la maison familiale, il partageait ses jeux avec une petite soeur, de deux ans moins âgée que lui, et ils ne se quittaient pas. Elle mourut, il avait sept ans. Dès lors il se rapprocha de son frère aîné, Joseph, avec lequel il prit ses ébats, se querellant avec lui, se brouillant, se raccommodant, jusqu'au moment où le père, Charles de Buonoparte. bénéficiaire de la pension qu'il avait sollicitée du roi, les emmena tous les deux en France. Napolione avait dix ans.
D'Autun, où il demeura trois mois, afin d'apprendre le français qu'il savait à peine et prononçait très mal, il fut conduit à Brienne. A l'instant de la séparation, lorsque Joseph, son frère aîné, se lamentait, suffoqué par le chagrin de partir, Napolione, se dominant, ne laissa échapper qu'une larme. Mais le professeur, assistant à cet adieu, examinait profondément les deux enfants. Il ne se trompa point à la raideur de cette petite àme. Il en discerna toutde suite la tendresse affectueuse à l'ai-
tération de la physionomie, et il dit que cette seule larme avait été aussi éloquente que toutes les autres, si abondantes, du grand frère.
Plus tard, que d'exemples pareils, lorsque Napoléon affectait la dureté, et, qu'au fond, son cœur était prêt à céder à l'émotion !
A Brienne, la nature du jeune Corse se transforme. Au milieu déjeunes gens inconnus, qui se moquent de sa petite taille, de son nom, de son origine, il se replie sur soi-même, parle peu, se livrant tout entier à l'étude. Les mathématiques l'absorbèrent, et il y excella, comblant d'aise son professeur, le P. Patraud, dont il obtenait toutes les préférences. Afin de mieux travailler, il avait choisi, dans les jardins de l'école, un coin silencieux, oij il se retranchait, fuyant la cohue bruyante des écoliers, méditant ses leçons, tandis qu'il considérait, avec une moue de dédain, leurs jeux retentissants. Ce coin de jardin, il le défendait envers et contre tous, et il ne tolérait point qu'on l'y dérangeât, le déclarant sa chose, sa retraite personnelle, exclusive, son domaine privilégié, ce qui n'était pas fait pour lui attirer les sympathies des autres internes, irrespectueux et taquins, comme tous les enfants. Son nom corse « Napolione », ils l'avaient transformé en Paille au nez, surnom qui lui resta jusqu'à l'école militaire de Paris, oii il fut appelé le petit Nicolas, par dérision aussi, parce qu'il se montrait singulier, cassant, amer, et toujours enveloppé de son air original qui lui attirait des remarques blessantes.
Néanmoins, ses succès en mathématiques, son aptitude à l'intelligence des nombres, ses prédilections pour tous les problèmes se rattachant aux études militaires, l'avaient mis à part des autres.
Et s'il n'était point aimé, il était respecté et considéré. On pariait de Ini ; on se le montrait. Il était quelqu'un, jouissant d'une autorité incontestée. Durant l'hiver, au temps des neiges, il put donc persuader à ses camarades de remuer toute cette masse glacée, pour construire des fortifications, que l'on attaquerait ensuite au moyen de tranchées et de circonvallations. 11 donna les plans, dirigea les travailleurs de bonne volonté, se constituant chef d'escouade, ingénieur, impatient d'emporter ces redoutes par lui élevées, et de les détruire selon les règles de la stratégie. Et quand la forteresse de neige n'exista plus, renversée par ses propres attaques, il en éprouva une joie intense. " Vous voyez bien, dit-on, qu'il aimait la destruction, qu'il avait, en lui, le génie du mal, et que, déjà, à peine adolescent, il se réjouissait des ruines qu'il avait faites. » Psychologie enfantine! N'y voit-on pas plutôt la satisfaction d'un orgueil héréditaire et qui ne s'est jamais démenti: orgueil d'avoir imposé sa pensée et son œuvre à tous ses moqueurs asservis, de les avoir commandés, dirigés, et, sous leurs yeux, d'avoir fait triompher ses combinaisons stratégiques.
Dangeais, devenu comte de l'empire, et son condisciple à Brienne, rapporte de lui cette réilexion, un jour qu'ils considéraient ensemble les récréations tumultueuses de leurs camarades... « Quel beau plaisir, disait-il, de lancer en l'air une balle, de la rattraper pour la relancer plus loin et la voir rebondir!... Est-ce que l'intelligence y trouve un aliment à son essor?... quel bénéfice pour l'esprit? Ne vaudrait-il pas mieux converser sur les merveilles de la nature et l'existence des mondes célestes »...
« En vérité, ajoutait-il', ces enfants me font sourire fie pitié... Venezavec moi, Dangcais, dans la partie la plus retirée des bosquets, je vous lirai la vie de (h'omwell. -) Et il vantait, de cette homme, Faudace, les vastes combinaisons, la puissance, désapprouvant néanmoins sa rigueur contre Charles I"' et sa signature au bas de la sentence de mort: faute inoubliable que l'histoire n'excuserait pas.
Ainsi, à Tàge ou d'autres restent encore enfants, il discourait comme un philosophe. Son effervescence, sa gaminerie polissonne de jeunesse, étaient tombées à Fécole. Létude seule occupait toutes ses heures, celles môme de la nuit. A ce point que sa mère, en le venant visiter à Brienne, ne put reconnaître son fils, en ce jeune garçon malingre, au teint bilieux, au regard sombre, qu'on lui présentait. Soit qu'il obéit à ses désirs, ou bien au mirage d'un avenir glorieux, au loin entrevu, soit qu'il eut compris la nécessité d'un travail acharné pour soulager sa famille en proie aux tiraillements de la pauvreté, il se dépouille subitement des instincts de son enfance. 11 ne rit plus; il ne s'amuse plus ; il n'a qu'une pensée, travailler et s'instruire pour devenir un homme supérieur. Il est pris d'une rage de lecture. Il dévore tous les livres dont il peut s'emparer; des livres sérieux, seuls. Ses cahiers en font foi, car il ne lit que la plume à la main. Libri -, qui lésa eus sous les yeux, dénombre les auteurs que Napoléon étudiait: livres de physique, de médecine, de géographie; l'histoire ancienne, l'histoire de la Grèce, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile ; l'histoire des Indes, celle des Arabes, l'histoire d'Angleterre et