‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 33 sur 144 · Bounienne, Mémoires, t. IV, p · texte numérisé non relu

Bounienne, Mémoires, t. IV, p

CI Joséphine, à qui Lucien avait fait la même observation, lui avait répondu: « Si vous êtes le frère de Bonaparte, l'appelez-vous ce que vous étiez. >'

« VOUS?... Qu'est-ce que cette femme qui... cette « femme que?... » Si vous voulez me promettre votre considération, je serai, de mon côté, toujours respectueux de votre pouvoir. »

Les deux frères se séparèrent en de bons termes, Lucien avait alors mille soins pressants qui occupaient sa pensée. Il venait d'acheter l'hôtel de Brienne qu'il faisait restaurer, et il dépensait, avec un faste inouï, la fortune rapportée d'Espagne. Son hôtel dépassait en merveilles la splendeur des résidences royales, et ses galeries étaient meublées de tableaux achetés à des prix fous. Aux enchères d'une statue, il fait offrir 10.000 francs; il monte ensuite d'un saut à 20.000. De même au Plessis qu'il embellit chaque jour. Quand il estlas de ce qu'il a trop vu, il change, il transforme l'ancien état de choses pour du nouveau. Il est riche, extraordinairement riche, au temps oi^i un million paraît une somme excessive; visitant assidûment une grande dame qu'il a ramenée de Madrid, la marquise de Santa- Cruz. Et des courtisans l'accablent d'adulations et de bassesses. Fontanes prône ses nobles qualités. Sa sœur Elisa tient sa maison et fait les honneurs chez lui. Elle y gagne d'être appelée « la noble protectrice ». Chateaubriand ne refuse point de s'humilier devant elle, de lui faire des courbettes, de solliciter son appui et son aide, pour la publication de ses œuvres. Au Plessis, on mène la vie du château, telle qu'on la comprenait alors, agrémentée de grosses farces qui l'ont rire aux éclats : jeux d'eaux, lits en portefeuille, poils à gratter sur les draps. Chez Lucien, veuf et débarrassé du souvenir de sa jeune femme, on s'amuse sans faiblir à ces jeux très vulgaires.

Au milieu de ces plaisirs, Fontanes suit toujours

son idée. Ce pédant personnage, vaniteux comme un gendelettre, possédé de ses réminiscences classiques, s'est mis en tète de relever un trône où il placerait un Bonaparte, et où son ambition trouverait sarécompense. Il écrit à Lucien^: « J'ai la riiistoire, et je n'ai jamais vu qu'un grandhomme s'élevât si haut pour manquer à sa destinée. Il faut que le dénouement soit digne de ce grand drame que j'ai va commencer et que j'espère voir linir. Je suis convaincu que tout ce que nous avons pensé se réalisera. De jour en jour, le grand événement se prépare. 11 est impossible de le retarder plus longtemps. » Lucien, soumis à ces excitations incessantes, réagissait à son tour, sur son frère. Si républicain qu'il voulût paraître, il ne refusait pas de coopérer à la restauration d'une monarchie où son orgueil et son importance seraient mis en relief. Et comme un monarque ne peut fonder une dynastie sans héritiei", il parlait, ainsi que tous les Bonaparte, d'un divorce qui aurait permis un second mariage au Premier Consul; sinon il fallait que Joséphine se prélat h un subterfuge, à une supposition d'enfant. Ne reculant devant aucune inconvenance, il osa même le proposer à la femme de son frère. Quelques jours plus tard, la malheureuse Joséphine indignée en faisait la coniidence à Bourrienne.

Opendant Napoléon sentait grandir une opposition menaçante. En vain, contre les mécontents, Cambacérès et Talleyrand s'étaient ligués. Leurs etïorts n'avaient pas eu plein succès. Lucien, au contraire, pouvait devenir un puissant auxiliaire, en entrant au Sénat. Avec sa grande habitude des

Page 1