‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 34 sur 144 · Maï^suii. BuncijHtrte et Sd famiUc, t. H, |). luO · texte numérisé non relu

Maï^suii. BuncijHtrte et Sd famiUc, t. H, |). luO

Assemblées, avec son autorité d'orateur, corroborée aujourd'hui par sa richesse qui augmentait le nombre de ses amis, il amortirait le choc des opposants. L'auxiliaire consentit et choisit la sénatorerie de Trêves, ponr y fixer sa résidence. Mais la sénatorerie ne possédait qu'un palais délabré, le château de Popelsdorff, oii les Electeurs de Trêves allaient jadis passer leurs vacances. Lucien ne s'y plut pas. Il fit enlever tout ce qui pouvait être détaché des murailles, les meubles anciens, beaux et magnifiques, et jamais il n'y reparut.

Ce fut le temps pendant lequel les deux Bonaparte vécurent le plus unis, le plus près l'un de l'autre. Napoléon se réjouissait de ce rapprochement. Quen'eût-il pas accordé à son cadet? Lejeune roi d'Etrurie venait de mourir. L'infante, sa femme, pour conserver le minuscule trône de Florence, convolerait certainement en secondes noces qui feraient d'elle la belle-sœur du Premier Consul. Pendant quelques semaines, Napoléon caressa ce projet. Lucien avait déjà refusé la fille de La Fayette, sans autre motif qu'un caprice. Quant à l'infante d'Espagne, si Lucien rejette la proposition de son frère, de plus graves raisons y concourent. D'abord, l'infante est une petite femme d'une laideur certaine, « contrefaite, bossue et boiteuse, » disent les mémoires du temps ; ensuite il s'est entiché de la veuve d'un agent de change, M"' Alexandrine de Bleschamp, femme Jouberthou, dont le mari est allé mourir au nouveau monde, presque ruiné. Après avoir vécu clandestinement avec elle, il a cru bon de l'épouser clandestinement aussi. Un fils lui est né avant le mariage. 11 l'a légitimé. Si Napoléon n'ignore pas ses relations avec la veuve Jouberthou, il ignore l'union

contractée à Plessis-Chamant par-devant un vieux prêtre, tout à la fois maire de la commune et desservant de la chapelle du château. Et qu'importe après tout; alors que Lucien parlait si souvent du divorce et le conseillait à son frère, quelle sérieuse objection l'amant de cette veuve Jouberthou opposerait-il à une rupture? Un trône, le titre de roi, valaient bien une maîtresse répudiée.

Mais la dame n'était pas de facile composition, et Lucien l'aimait assez pour lui sacrifier son avenir. Elle était ambitieuse, vaniteuse, de volonté forte. Lucien était pris autant par le cœur que par les sens; et il resterait enchaîné.

Fontanes a tracé le portrait de la belle en une lettre à Elisa : « Vous savez d'avance, mon aimable et excellente amie, tout ce que je puis vous dire, car un coup d'œil suffit pour juger les masques. La dame est belle, aussi coquette que belle, avide que coquette. Ce règne-là peut être long et cher.

« Tous les symptômes d'une passion vive se lisent dans les traits et les discours du patron. Il est discret, mystérieux. 11 concentre son bonheur; mais ce n'est pas le compte de la dame. Elle veut du bruit, de l'éclat et tous les avantages productifs de l'affiche en règle. Son i-egard noir a bientôt appris que c'était elle qui tenait la cour et à qui on devait la faire. Cet orgueil est tout à fait plaisant. Du reste, je n'ai pas trop mal joué mon rôle, cai' je sais déjà de la dame qu'elle a été la plus infortunée des créatures. Il ne tenait qu'à moi de pleurer. Mais, d'un autre côté, le patron m'a dit qu'elle était la plus vertueuse des femmes. Il ne tenait qu'à moi de rire. Je n'ai fait ni l'un ni l'autre, mais je me moque bien des deux in jjctto.

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moins de grâce, avec plus de beauté. J'avais envie de lui crier que la grâce est plus belle encore que la beauté; mais pendant qu'elle répétait son rôle, on a prononcé votre nom et ce nom exprimait ce que je voulais dire. Quelque envie que j'aie de vous voir je vous félicite de votre refus. Vous ne devez point paraître approuver, en vous montrant, ce choix qui fait bien regretter celui d'Espagne. Il paraît qu'on va s'entourer de quelques dames d'honneur, amies de l'amie de la rue de Grenelle. Je vous avoue que j'ai d'abord eu grande envie d'abandonner la place à la favorite et aux favoris. Mais j'ai jugé qu'on me taxerait d'impolitesse et de mauvaise humeur. Vous savez d'ailleurs que j'aime ces lieux qui me parlent devons. J'y reste donc, malgré les inconvénients, pour les souvenirs qui me sont chers. »

Toutes les démarches de Napoléon près de son frère n'amenèrent aucun résultat. Lucien s'entêtait en sa résistance. Il aimait à faire preuve d'indépendance, à l'égard du Premier Consul, par des actes éclatants, par des refus qui semblaient tenir de l'irrétlexion d'un enfant. Murât lui fut envoyé en instance d'arrangement. Cambacérès et Joseph s'interposèrent, lui apportant les pressantes prières du tout-puissant général. Rien n'y fit. Des deux côtés, les volontés s'irritaient et s'exaltaient. Ino rupture irrémédiable était imminente.

Napoléon soutirait de ces luttes continuelles. Ses démêlés avec Lucien rendaient ses nuits agitées de rêves cruels. Joséphine disaitque souvent elle l'entendait, la nuit, prononcer, en dormant, le nom de son frère prêt à envahir les Tuileries à la tète des sansculottes, le poursuivre, l'arracher violemment do

sa couche, le jeter à la rue, au milieu des vociférations époumonnées de ceshorribles agresseurs •. En l'esprit de Napoléon, c'était le renouvellement des scènes sanguinaires de la Révolution, oii le nom de Lucien alternait avec celui de Bernadotte, qui resta toujours un ennemi du Premier Consul, jusqu'à l'heure où il put le trahir, au déclin de l'Empire.

Lucien se raidissait d'autant plus qu'il était plus sollicité à faire preuve de condescendance, se plaisant aux actes qui blessaient vivement son frère. Il avouait publiquement son mariage. Mieux même, il en faisait parade, se montrant aux représentations de la Comédie Française, le jour où les loges étaient garnies de femmes élégantes, et M°" Jouberthou, sa femme, y étalait sa splendide beauté parée des toilettes les plus riches. Il recherchait les applaudissements du peuple, se disant républicain irréductible, décriant l'ambition du jeune chef du Gouvernement. On le vit aux prés Saint-Gervais, un dimanche de liesse populaire, se promener dans les groupes qui s'écartaient respectueusement pour lui, et louaient, à baute voix, la beauté incontestée de sa nouvelle épouse. Et il en tirait vanité. Mais la beauté ne fut-elle pas toujours acclamée à Paris ?

Napoléon, à la lin, manda l'entêté àSaint-Gloud. L'entrevue devait être décisive. Elle le fut, en etfet, détruisant les grands desseins du plus grand des Bonaparte, qui avait espéré un retour de Lucien vers lui. L'autre, toujours imprenable, lui avaitrépondu : « Ma femme, mon fils, mes filles et moi, nous ne sommes qu'un. » Encore une fois, ce fut un échec. Joséphine l'attendait au salon. Elle l'avait attendu longtemps. En revenant près d'elle, le grand homme

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