I. De Réinnsài, Mémoires, t. I, p. 3jl
léon, qui ne renonça jamais à reprendre son frère.
Ces manifestations bruyantes devaient forcer Lucien à quitter la France. Il résolut de se retirer à Rome avec sa famille. Joseph lui avait conservé son amitié. Il vint passer avec lui la dernière soirée de Paris, dans le salon oii étaient entassées les caisses contenant les effets du fugitif. Entre eux, plus d'une fois, le silence suspendit la causerie. Ils se considéraient avec tristesse. Une foule de pensées accablaient leur esprit, ému par le même chagrin. Ils auraient pu être heureux, très heureux, bien sûr, si leur frère n'avait point été si ambitieux. Le sort en était jeté. Lucien s'éloignait pour toujours. Son hôtel était vendu à sa mère, qui le lui avait payé comptant ])rès d'un million.
On rapporte de lui une exclamation qui ne paraît pas vraisemblable. Ce départ précipité était causé, dit-on, paria nouvelle de rcxécution du duc d'Enghien. C'était le moment des grands complots de la chouannerie, de Moreau et de Pichegru, et Lucien serait rentré chez lui en disant à sa femme : « Alexandrine, fuyons; il a goûté du sang! » Si M""' de Rémusat, une observatrice implacable, rapporte le chagrin du Premier Consul de n'avoir pu amollir la rigidité de son frère, peut-on admettre qu'il l'eût fait fusiller? Le vrai, c'est que le cœur de Lucien pour sa famille était très grand, très noble, et qu'il ne voulut jamais laisser toucher « à cette chose sacrée, le foyer », ainsi que l'a écrit un de ses descendants'.
L Yung, Lucien; ses Mémoires, t. ÏI, p. 122.
" Voici, d'aprè.s le secnHaire de Lucien, quel était l'iHat de sa fortune en 1804, au moment de son départ en Italie; 200.000 francs de rentes diverses; 500.000 francs placés en Amérique; ôOO. 000 francs prêtés au S. -G. ; 05.000 francs comme sénateur (dotation de Popelsdorff) ; 15.000 francs comme membre de l'Institut. Ces deux derniers traitements cessèrent de
i; 3. LOUIS liONAPARTE
Sommaire. — Caractère de Louis Bonaparte. — Napoléon le place dans l'artillerie. — 11 l'emmène en Italie comme aide de camp, puis en Egypte où Louis tombe malade. — Il rentre en France et sa maladie change totalement son caractère. — De retour à Paris, Napoléon, espérant dissiper cette humeur chagrine, fait voyager son jeune frère en Allemagne. — Louis, n'y trouvant aucune distraction, revient en France. — Il achète le petit château de Bâillon et y vit presque cloîtré, allant le moins possible à la Malmaison. — Pour éviter les prévenances de Joséphine, qui voudrait faire de lui le mari d'IIortense. il demande à suivre le régiment que commande le général Leclerc, se dirigeant vers Giudad-Rodrigo. — Toujours mécontent et toujours inquiet, il quitte le régiment et revient à Paris. — Ses visites à la Malmaison. — Joséphine recommence ses cajoleries, pour arriver à ses fins. — Louis cède à ces sollicitations, et le mariage est célébré avec une pompe éclatante. — Après les noces, les deu.K époux s'aperçoivent de leur incompatibilité d'humeur. — Louis abandonne sa femme ; chagrin d'IIortense ; son entourage compatit à sa douleur. — Louis persiste dans son éloignement à l'égard de sa femme. — Jugement de Napoléon à Sainte-Hélène sur les deux époux.
C'était un enfant très doux, bon et studieux, Louis Bonaparte, le troisième frère de Napoléon. En revenant de Corse à Auxonne, sa garnison, il l'avait emmené avec lui, et il partageait sa chambre avec l'enfant, sa modeste solde et tout son cœur avec celui qu'il espérait façonner à son image. 11 le destine à l'artillerie, parce qu'il considère l'état
lui être payés en 1810. II avait en outre sa propriété de Saint-Cliamant et l'iiôtel de Brienne qu'il vendit à sa mère 900.000 francs comptant. En Italie, il acheta ou occupa successivement la propriété de Bassano, le palais Lancelotti, â Rome ; le palais Miguez, via Condotti, à Rome, pour l.jO. 000 francs : la Rufficolla ou Tusculum en 180i; la villa Mécène à Tivoli : la RoccaPriora ; la Dragoncella, la terre de Canino en 1806, rapportant 80.000 francs ; l'Appollina. Qu'on ajoute à ces richesses la galerie de tableaux, de statues et d'objets d'art divers, dont le frère de Bonaparte était possesseur, et l'on aura un a[)erçu de l'importance des sommes qu'il avait pu rapporter d'Espagne. »
militaire comme le plus noble ; ensuite parcequ'il ne saurait lui apprendre que ce qu'il sait bien lui-même. Dans la même chambre les deux frères travaillent côte à côte; et souvent Louis, pour faire plaisir à son aîné, lui recopie des manuscrits que la mauvaise écriture de l'auteur eût rendus indéchiffrables. Ainsi, l'un par l'autre, ils sont heureux. Ils se soutiennent dans leurs moments de tristesse. Louis est caressant, dévoué. Lorsqu'il écrit à son grand frère Joseph, il s'applique à lui être agréable. 11 veut lui envoyer un foulard de soie qui lui est pourtant nécessaire, et, comme il y a longtemps qu'il ne l'a «vu, il s'abandonne en son style naïf: « Vous n'avez qu'à me demander, et j'irai près devons, et je resterai si vous m'ordonnez de rester. AprèsNapolione, vous êtes celui de mes frères qui m'êtes le plus cher. » Et Napolione ajoute d'Auxonne, très fier de son élève: « Il sera le meilleur de nous quatre. Toutes les femmes d'ici en sont amoureuses. Il a, dès maintenant, un petit ton très français. Il sait se présenter avec distinction dans le monde. Il entre dim air leste, dégagé, salue et dit les paroles qu'il faut dire, et, quand il sort, on s'aperçoit qu'il a plu à tout le monde. »
Il doit achever ses études avant d'obtenir un brevet d'ofhcier. Napoléon le place au collège de Chàlons. Louis travaille avec zèle, et son tuteur écrit encore à Joseph: (( Je suis content de Louis. Il répond à mes espérances età l'attente que j'avais conçue de lui. C'est un bon sujet. Mais, aussi, c'est de ma façon. Cbalour, esprit, santé, talent, commerce exact, bonté, il réunit tout. » Les Mémoires qui parlent du jeune homme, àl'époque du Consulat, affirment que les deux frères avaient, entre eux, la plus grande ressemblance. Ce sont même visage,
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mêmes linéaments de figure; seul, le regard dominateur du Premier Consul, ses yeux qui s'éclairent d'un l'eu sombre, sa bouche qui exprime le commandement irrésistible, cctle physionomie géniale, enfin, que les dangers de la guerre et l'habitude d'une prompte décision lui avaient donnée, déterminent une différence de l'un à l'autre. Et c'est pourquoi Napoléon adorait son frère.
En partant pour commander l'armée, en Italie, il se fait accompagner de Louis comme aide de camp. Louis avait seize ans, et, malgré son jeune âge, se montrait plein d'ardeur aux combats, d'une bravoure téméraire, toujours prêt aux missions les plus périlleuses. Le général ne l'épargnait pas. 11 usait de lui comme de tous ses aides de camp, sans s'inquiéter des hasards de la bataille. A Arcole, il faut porter un ordre à l'un des généraux engagés au-delà d'une chaussée que la mitraille balaye en rafales. C'est Louis qui y est envoyé. 11 part, revient sain et sauf, rend compte de son équipée, avec un imperturbable sang-froid. Napoléon le considère avec étonnement. « Je vous croyais mort », lui dit-il pour toute réponse. La bataille terrible continuait, et le moment n'était point à l'apitoiement.
La paix est signée. Louis ne quitte pas son frère. Il habile avec lui à Paris, toujours bon camarade, d'humeur joviale, de cœur enthousiaste. Ses sens s'agitent. Lorsqu'il va chez M""" Campan, à Saint-Germain, visiter sa sœur Caroline, il aperçoit Emilie de Beauharnais, une nièce de Joséphine, amie de sa sœur et pensionnaire, comme elle, en cette grande maison, déjà célèbre. 11 la remarque, revient souvent pour la voir. Il en est amoureux.
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Napoléon, qui ne veut pas de ce mariage, s'empresse d'unir la jeune fille à Tun de ses aides de camp, Chamant-Lavalette. D'ailleurs l'expédition d'Egypte est décidée, et Louis y prendra part.
Mais, en Egypte, ce jeune amoureux est malade. Personne n'a précisé la nature de sa maladie. On la devine. 11 rentre en France pour se soigner, s'efforçant, dès qu'il est à Paris, de réveiller les sympathies du Gouvernement, en faveur de l'armée qui se bat si courageusement en Orient et se couvre de gloire. Dos ce moment, sa santé vigoureuse décline; son caractère se transforme; son humeur s'assombrit. 11 n'a point d'autre souci que celui de sa santé, et il essaye de tous les remèdes dont il espère saguérison, jusqu'à porter des chemises salies par des £:aleux.
11 n'abandonne pas cependant le service militaire. Dès que Napoléon est devenu Premier Consul, il se fait nommer chef d'escadrons du 5" dragons ; ensuite colonel du même régiment. Il était alors en garnison à Verneuil. 11 y reste jusqu'à la pacification de la Vendée, qui est proche. Peu de temps auparavant, l'infanterie avait arrêté quatre chefs de chouans et les avait amenés au chef-lieu de la garnison. Ils furent traduits devant un conseil de guerre, condamnés et fusillés. Le chef de corps avait insisté pour que Louis, colonel, présidât le tribunal. Louis s'y refusa, protestant, de toute son énergie, contre cette condamnation et cette exécution précipitées. 11 expédia même un courrier au Premier Consul, demandant grâce. Le courrier, au retour, manqua l'heure. Le drame sanglant fut accompli. Ce jour-là, Louis, en signe de deuil, s'enferma chez lui, ne sortit point et ordonna àses officiers de suivre sou exemple. 11 le raconte en
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ses Sof/renirs de Hollande, el il ajoute que « cette catastrophe commença à le désenchanter du service militaire ».
Napoléon se tourmentait de cette humeur atrabilaire, de ces accès de misanthropie qui rendaient ce jeune homme haïssable. Il lui proposa un voyage en Allemagne, pour divertir ses sombres pensées et lui faire oublier son mal. Louis accepta. Il part, visite les grandes villes d'Allemagne, s'arrête à Berlin, est admis à la cour du roi de Prusse, s'y fait remarquer. Mais, repris bientôt d'une sorte de nostalgie, il rentre à Paris. On le voit alors à laMalmaison, redevenir gai près dHortense de Beauharnais, qu'il poursuit dans le parc en jouant avec les aides de camp, ses camarades. Hortense était dune beauté séduisante, avec des nattes blondes qui accrochaientà leurs pointes et Duroc et Bourrienne dont elle se moquait, et d'autres encore. Ce n'étaient que jeux légers et très innocents. Louis la traitait en petite fille insignifiante. Il pensait à une autre personne, rencontrée aux Tuileries, dont il avait appris le nom, à force de recherches, M"^ Lefebvre, qu'il oublia, et qui devint plus tard la femme d'un M. d'Arsenne, à Troyes.
Il fut de mode, en ce temps-là, de consulter les grands médecins de Montpellier, de séjourner en cette ville pour se soumettre à leur observation et suivre leurs prescriptions. Louis, toujours inquiet, V va en cette intention, s(; lie avec le général Frécheville, qui commandait le département, avec la famille Durand Saint-Maurice, avec l'abbé Coustou, qui avait assisté, jadis, Charles Bonaparte à son lit de mort. Sur les indications de l'abbé, il fait exhumer les ossements de son père, qui reposaient dans
Téglise des Cordeliers, devenue un temple protestant, les fait désarticuler, mettre en boîte entourés de coton, et les ramène avec lui à Paris sous une étiquette mensongère. On avait inscrit le mot « pendule » sur la boîte. Plus tard, quand il eut, à la campagne, une résidence digne de son nom et de sa situation, il fit placer les restes de son père en un cercueil, et lui éleva dans son parc un toml)eau.
Fuyant le monde, il achète une maison, enfouie au milieu de la foret du Lys, entourée de huttes de fagotiers;, le petit château de Bâillon, qui avait appartenu à M. Le Normand d'EtioUes, l'infortuné mari de M"' de Pompadour. Là, toujours en proie à ses tourments, Louis ne rompt sa solitude que par quelques apparitions à la Malmaison. Mais il entretient une correspondance suivie avec des amis inconnus à tout le monde, et dont il ne prononce jamais le nom en public. Le plus aimé fut Mésengère, qui lui servait de commissionnaire quand il était loin de Paris, et de confident, lui écrivant de longues lettres retentissantes, pleines de ses réllexions découragées et de lécho de ses souffrances.
Enfin, il part pour Barèges, afin d'y suivre un traitement. La correspondance avec Mésengère continue. Il a besoin d'argent, lui mande de lui en envoyer, ^lésengère use de l'intermédiaire du receveur général, qui doit compter la somme réclamée. Mécontentement de Louis qui ne veut pas se faire connaître à un fonctionnaire; renvoi de tous les papiers; lettres sur lettres très détaillées sur ses désirs. La correspondance est interminable, par suite de ces cachotteries méticuleuses. Chez lui, pour lui, tout prenait un air de mystère. Il se croyait surveillé, persécuté. Il n'était jamais heureux, ni tranquille. En ses demeures, les portes
étaient verrouillées, et dans chaque pièce une seule s'ouvrait, l'autre étant condamnée. îManie, ou déséquilibre d'esprit, il se persécutait lui-même.
Par goût, cependant, il visitait souvent, lorsqu'il était à Paris, un vieux philosophe, Urbain Domergûe, membre de l'Institut, sorte de Diogène civilisé, chez qui se réunissaient Menne val, Arnault et le vieux Palissot. On s'y entretenait de littérature, de théâtre, de beaux-arts, et c'était une causerie pleine d'attraits pour ce malade imaginaire, qui s'('tait attaché à la culture des belles-lettres, composant de menues poésies et de jolies nouvelles que, par déliance, il ne montrait à personne.
Autant qu'il le pouvait, à cette époque, il se tenait à l'écart de la Malmaison. Lorsqu'il s'y trouvait, il se voyait aussitôt entouré des prévenances les plus alîectueuses de Joséphine, qui avait résolu de lui faire épouser Hortense. Louis était loin de céder à ces avances. Il savait que pour Lucien pareilles manœuvres avaient été employées, et il n'était pas davantage ignorant des calomnies répandues, en sourdine, contre le Premier Consul, accusé d'avoir abusé de sa jeune belle-fille. Si bien qu'un matin, à l'insu de tout le monde, il s'esquive et rejoint son régiment qui allait à Ciudad-Rodrigo, à la suite du général Leclerc. En ses étapes, il s'arrête à Mont-de-xMarsan, descend à Thotel de la préfecture, oii les fonctionnaires briguent l'honneur de lui être présentés. Le président du tribunal, en sa présence, déplie un papier et commence un discours : « Jeune et vaillant héros!... » Louis, très opposé à ces simagrées, et sachant à quoi s'en tenir, prend texte de l'apostrophe, s'empare du papier du président et lui dit : " Je vois ce que c'est. Vous parlez pour
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mon frère. Je lui rendrai compte de vos bons sentiments. Il vous en saura ^ré... » Et cette réplique mit fin aux présentations et aux discours, au grand regret des fonctionnaires, ahuris de lincident.
Pas plus à Ciudad-Rodrigo qu'ailleurs, il ne se trouve satisfait. Après quelques mois, il revient à Paris. Rien n'a changé en lui. Il est toujours taciturne, angoissé d'inquiétudes sur sa santé qui lui échappe, parce qu'il se croit atteint mortellement. Sa pensée est plus malade que son corps. Napoléon disait de lui à Sainte-Hélène ^ : « Peut-être trouverait-on une atténuation au travers d'esprit de Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée, les circonstances atroces qui ont causé sa maladie, et qui ont influé sur son moral. Il faillit en mourir, et en a conservé toujours, depuis, de tristes infirmités. II demeura à peu près perclus de tout un côté. ))
(juimporte ! Joséphine poursuivie par la crainte dAin divorce, n'ayant point d'enfant de Napoléon, espère rendre sa situation inexpugnable par le mariage de sa fille avec Louis, si Napoléon adopte l'enfant à venir. Joseph n'avait que des filles. Lucien était constamment en révolte. Le troisième lui semblait donc le mari désirable. Elle ne tenait pas compte de cette jeunesse flétrie avant làge, de ce caractère sombre et défiant, de ces yeux toujours éteints qu'aucune émotion ne pouvait ranimer. L'homme lui échappait. Elle était trop étourdie et trop absorbée par son ambition et ses propres desseins, pour voir au-delà de sa pensée. C'était, en elle, une idée fixe, qu'elle n'abandonnait plus. Elle attirait donc de toutes ses grâces séductrices, son jeune beau-frère à la Malmaison. Les fêtes y devin-