‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 37 sur 144 · Mémorial, t. \\\. li. lU · texte numérisé non relu

Mémorial, t. \\\. li. lU

LES FRKRES DE BONAPARTE Ml

rent très fréquentes. Il y eut un grand bal où Hortense, dans tout Ti'clat de sa jeunesse, rieuse et folâtre, finit par prendre ce cœur d'homme, mort d'avance aux joies d'un mariage. Caprice très éphémère, amour d'une nuit, d'une heure peut-être!... Louis explique, en ses Mémoires, écrits en Hollande, comment il se laissa convaincre. Sa belle-sœur l'appela dans l'embrasure d'une fenêtre, lui montrant sa 11 lie radieuse de beauté, d'élégance et de rires. Napoléon vint se joindre à sa femme. Etainsi travaillé, sermonné, cajolé, il prononça le oui fatal, qui devait faire le tourment de sa vie. « C'est de là que datent ses malheurs, écrit-il, ses peines physiques et morales. Il était âgé de vingt-deux ans. Sa constitution s'était formée de bonne heure ; mais son esprit, son caractère, ne l'étaient pas entièrement. Il avait cette naïveté, cette extrême bonne foi, qui appartiennent essentiellement à l'enfance, résultat d'une éducation privée et du caractère grave et réiléchi d'un homme forcé de s'habituer à vivre en soi-même. Cette fâcheuse situation changea tout. Elle altéra sensiblement sa santé, sans ([u'il s'en aperçût. 11 n'eut plus de repos depuis lors. "

Il est certain qu'il fut malheureux et que sajeune femme le fut autant que lui. Pendant b^s cérémonies du mariage, ils sentaient mutuellement, contre eux-mêmes, une répulsion qui les devait avertir de leur erreur. Et, pourtant, ils se laissent faire; ils vont jusqu'au bout; ils n'ont pas le courage de protester, ni d'échapper aux tristesses qui les attendent. Leur entourage est satisfait. Sur tous les visages la joie est empreinte. L'avenir sourit à tout le monde, excepté à eux. Ils cèdent, comme tous les jeunes gens à qui on a fait croire que, dans

Funion de deux existences, le temps parvient à mettre à l'unisson les deux cœurs.

Un jour, cependant, le Premier Consul a paru hésiter. Ce n'est plus Louis qu'il veut marier à Hortense, c'est Duroc. Il connaissait l'inclination du jeune aide de camp pour sa belle-fille, qui ne repoussait point cette adoration empressée, et qui, d'une oreille complaisante, écoutait les madrigaux de l'officier. Il entre, après son dîner, dans le cabinet où Bourrienne travaille, pensant y rencontrer l'amoureux. « Où est Duroc ? dit-il à son secrétaire.— 11 doit être à l'Opéra! — Dites-lui, lorsqu'il sera de retour, que je lui ai promis Hortense; il l'épousera. Mais je veux que ce soit au plus tard dans deux jours. Je lui donne cinq cent mille francs; je le nomme commandant de la huitième division militaire. Il partira le lendemain de son mariage, pour Toulon, avec sa femme, et nous vivrons séparés. Je ne veux pas de gendre chez moi. Comme je veux en finir, dites-moi, ce soir même, si cela lui convient. — Je ne le crois pas. — Eh bien ! elle épousera Louis. — Le voudra-elle? — Il le faudra bien. » Duroc rentre. <( Puisque c'est comme ça, mon cher ami, dit-il, il peut garder sa fille. Je vais voir les... » « Et, avec une indifférence que je ne puis m'expliqner, il prend son chapeau et s'en va^ »

L'anecdote est vraisemblable à l'égard de Napoléon. Elle l'est peu à l'égard de Duroc. Il aimait Hortense. 11 lui écrivait des lettres que Bourrienne se chargeait de lui remettre, des lettres fort bien accueillies, quoique sans réponse. Il pouvait donc espérer une fin heureuse pour son amour. Et, tout

i. Bourrienne, Mémoires, t. IV, p. 320.

(11111 cou[), parce que Napoléon veut supprimer les lenteurs des fiançailles, il se pique et se retire!... Un prétendant n'a point de ces caprices fantasques; loin de là, il devait être flatté de cette hàto. Il résulte, néanmoins, de cette page de Bourrienne, ({ue Napoléon était aussi pressé que Joséphine de marier Louis et de marier Hortense, et c'est pour- ([uoi il ne put se soustraire aux remords que lui causa ce mariage si mal assorti.

La meilleure excuse des deux fiancés est leur jeune âge, leur inexpérience de la vie, leur naïveté, écrit Louis Bonaparte. Ils n'osent pas; ils sont timides; et encore est-ce bien exact d'Hortense? Elle avait su résister à sa mère pour refuser le fils de Rewbell; pour refuser le jeune comte de Mun, qu'elle savait avoir aimé M""" de Staël, en Allemagne'. Dans Fabandon que fait Hortense de sa personne, il faut chercher une autre raison que la timidité. Elle sait qu'ils ne se conviennent pas. Mais elle sait aussi qu'ils vivront dans le rayonnement d'une cour brillante et joyeuse; qu'ils seront riches ; qu'ils seront favorisés de l'affection de l'homme devant qui, déjà, l'Europe se replie, attentive. En outre, on lui a fait entendre que sur elle repose la perpétuité d'une grande race et l'hérédité du pouvoir dans la famille des Bonapart(\ Comment ne se soumettrait-elle pas à des considérations si élevées, à une politique dont les intérêts sont si énormes? Assurément, Hortense eût pu se dégager de l'étreinte de sa mère. Elle a

1. Gi-iiL'i-al (loui'gaud, Mémoires, t. I. p. 498. Bonaparte disait à Gourgaud a Sainte-Hélène :

« Joséphine voulait marier Hortense avec M. de Gontaut-Biron ; mais la famille de celui-ci craignait que les terroristes ne reprissent le dessus, et comme alors ils étaient très animés contre moi, la famille Gontaut ne voulut pas risquer d'avoir de nouveau affaire à eux. »

plus d'empire sur Joséphine que Joséphine n'en a^. sur elle. Elle est bien maîtresse d'elle-même. En épousant Louis, elle suit le courant de son ambition. Et il suflit de considérer Tiniage de sa personne, aux estampes de la Bibliothèque nationale, pour comprendre, qu'en elle, domine toute la finesse d'une ambitieuse. Elle a le visage ovale, les lèvres minces, le nez épais et effilé à la pointe, et cet ensemble donne à son portrait la physionomie d'une personne très avisée, d'une jolie belette au museau pointu en quête d'une aventure. Loin de résister aux projets de sa mère, elle a dû s'y associer. Seulement, il s'est trouvé que son mari était soupçonneux, inquiet, bizarre, un de ces esprits qu'aucun autre ne peut asservir, qiioi qu'on fasse; et ils seront toujours étrangers l'un à l'autre.

Napoléon les a installés en son petit hùtel de la rue Ghanlereine. C'est là qu'ils passeront leur lune de miel. Les fêtes du mariage ont été magnifiques. M""" de Montesson a donné sa première soirée de grande cérémonie, servie par des valets en livrées superbes; — ce que l'on n'avait pas vu depuis la Révolution. Hortense est très avenante, très empressée pour son mari. Elle veut s'emparer de son esprit et de son cœur. Aussitôt, ce jeune mari, devant qui elle coquette, s'effarouche de cet empressement amoureux. 11 fait le renfrogné ; il se recroqueville sur lui-même ; il résiste à ces agaceries. « Elle s'essaye sur moi, disait-il, pour mieux me tromper ensuite. »

Et pourquoi ne penserait-il pas ainsi? Les Bonaparte, ses frères, déjà furieux du mariage de Napoléon avec une Beauharnais qu'ils n'ont pu mater, .le sont bien davantage de ce mariage de Louis avec la fille de Joséphine. C'est dorénavant la su-

^rématie assurée aux Beauharnais sur la famille corse; et les femmes de celte famille deviennent des ennemies, tandis que les frères, par leurs insinuations perfides, empoisonnent l'esprit du nouvel époux et le disposent à croire aux infamies dont les royalistes couvrent Napoléon.

Que fallait-il de plus à Louis pour le séparer de sa femme ?

Alors, les noces terminées, lorsque les deux époux s'abordent face à face, Louis se découvre dans toute lliorreur de son caractère : mystérieux, capricieux, ombrageux, despote, déclarant à sa femme que, dès ce jour, elle est toute aux Bonaparte et ne doit plus avoir de relations avec sa mère. Avec sa mère!... Ces mots indignent Hortense. Et pour quelles raisons ces ordres barbares? Que lui avait fait Joséphine, à lui? Rien. Mais il révèle, à ce moment, de point en point, tout ce qu'il sait de cette mère, sa vie besogneuse et dissipée, ses légèretés, ses liaisons, ses brouiileries, ses réconciliations avec ses amants. Ne se rappellet-elle pas, au surplus, la scène de la rue Chantereine, à la porte du général revenu d'Egypte? A-t-elle oublié que le général refusait d'ouvrir sa porte, et qu'il ne céda qu'aux supplications en larmes de Joséphine et de ses enfants? Si elle veut qu'il l'aime, elle doit se borner aux simples relations de convenances avec cette femme, et se défier de ses conseils qui ne peuvent être que détestables. Et de même de Napoléon? Ignore-t-elle les bruits infâmes qui ont couru et qui persistent toujours? Non, jamais, elle ne couchera sous le même toit que le Premier Consul. Telle est sa volonté!

Oh ! l'atroce peine qui dut accabler le cœur de cette

jeune illusionnée, après ces révélations outrageantes ! A quel homme venait-elle d'associer sa vie? Puisqu'il ne croyait à aucune vertu, comment lui inspirer confiance? Entre ces deux cœurs, plus d'accord possible ! Et à qui se plaindre? A sa mère!... Elle la respectait beaucoup trop. Elle l'aimait toujours, repoussant, avec colère, la terrible accusation qu'elle venait d'entendre. Elle renferma donc, en elle-même, son immense douleur. Sa vie était brisée à jamais ; sa vie, au milieu d'une solitude inquiète, d'une tristesse désolée et insurmontable, que rien ne pourrait dissiper, ni guérir. Son teint se llétrit; ses joues se creusèrent. Elle n'eut désormais qu'une seule atïection. «Je ne vis que de la vie de mon frère », disait-elle à M"" de Rémusat. Cependant elle est, à cette époque, dune pureté de mœurs qui exclut la possibilité dune faute. Bourrienne et ceux qui ont vécu près du Premier Consul, les valets et les chambellans, les amis aussi bien que les ennemis, affirment qu'il n'y eut jamais, entre le beau-père et la belle-fille, le moindre signe qui \)i\t donner créance à cette calomnie. Les éloges de M™" de Rémusat sont plus explicites encore. Elle loue la sévérité des principes de la jeune femme, la rigidité de sa morale. Hortense est stupéfaite d'apprendre, dit-elle, que les femmes obéissent à leurs caprices bien plus qu'à leurs passions, et que leurs faiblesses coupables ne s'accordent point avec les élans de leur cœur. Hortense n'osait pas même adresser la parole au mari de sa mère. Elle le redoutait, et, pour obtenir une faveur, c'était par l'entremise de Bourrienne quelle y arrivait. « Elle s'adressait à moi. dit-il, et lorsque j'éprouvais une résistance, je la nommais comme la solliciteuse'.»

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