Frédéric Masson, Bonriparte et sa famille, t. H, p. Iû
« C'était riiôtel de la Dorvieux, de l'Opéra, une maison entre cour et jardin, avec un jardin, de plus dun arpent qui va jusqu'à la rue Saint- Lazare, et qui, d('Coré de treilles et de statues, a des aspects ombreux de petit parc lointain. Et c'est la merveille, le pavillon élevé d'un étage sur le rez-dechaussée, qui, sur la cour, montre en façade ses quatre colonnes engagées, qui, sur le jardin, s'arrondit pour un de ces précieux salons ou rotondes qui restent la trouvaille suprême des architectes du dernier siècle. Trois pièces pour la réception sur la grande façade, puis le jardin s'étendant encore à droite derrière les écuries, une salle à manger ajoutée, s'ouvrant sur un parterre qui semble en continuer la perspective... Sur les murs nus de stuc d'un seul ton s'engagent des colonnes minces chargées de blanches arabesques, interrompues à places réglées par des médaillons de couleur. Au-dessus des portes, bas-reliefs blancs, sur fonds soutenus aux plafonds plus chargés, compartiments à décors de stuc, encadrant des tableaux. Très peu de meubles ; presque pas. Plus un décor est important et rare, moins on doit en cacher. C'est ici le chef-d'œuvre de Bellanger, l'architecte, l'ancien amant de Sophie Arnould, qui s'employa si bien à décorer la maison, qu'il devint parfaitement amoureux de celle qui en était la maîtresse; et, la Révolution survenant, comme il n'avait point de préjugés, il l'épousa. »
Ton a vue danser, quand même, à la dernière fête de la Malmaison.
Hortense continue à vivre seule près de sa mère; si seule que les valets se trompent et l'appellent encore mademois.elle . Elle a cependant, sur Tordre du Premier Consul, une action indépendante près de Joséphine. Dans les soirées de cérémonie, elle préside un cercle de dames, le groupe de ses amies, et unetable de jeu séparée. Si elle a des ennemis dans la famille de son mari, elle a conservé, en sa société, des amis bienveillants qui ne l'abandonnent point, qui lui font cortège, et, devinant ses chagrins, Festiment davantage pour sa persistance à cacher son malheur. Elle devient mère, et elle recueille, en sa maternité, quelque adoucissement à ses peines. Elle est tout à son enfant, son (ils, qui a eu pour parrain le Premier Consul. Lui Fadore, cet enfant. Il veut en faire son héritier, maintenant qu'il est consul à vie et qu'il a le droit de désigner son successeur. Louis de se rebiffer contre cette détermination de son frère. Il a toujours l'esprit aigri par ses aînés; par Joseph, qui réclame pour lui d'être le premier désigné ; par Lucien qui fait ostentation de son indépendance et de son exil volontaire à Rome.
« Pourquoi faut-il donc, disait Louis à Napoléon', qne je cède à mon lils une part de votre succession ? Par OLi ai-je mérité d'être déshérité? Quelle sera mon attitude quand cet enfant, devenu le vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne, indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant qu'avec inquiétude, ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y
1. Frédéric Masson. A''/?)o/po?i et xa famille, t. II, p. 373.
consentirai jamais; et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer dans votre héritage, plutôt que de consentira courber la têle devant mon fils, je quitterai la France, j "emmènerai Napoléon, et nous verrons si, tout publiquement, vous osez ravir un fils à son père. »
Et tellement était troublé son esprit, à l'égard de sa femme, qu'il en était arrivé à la faire espionner par ses domestiques. Pas une lettre ne lui était remise sans avoir été soumise préalablement à son mari. S'il eût pu l'empêcher de penser, il l'aurait fait, obsédé par son humeur acariâtre et son égoïsme qui exclut tout ce qui n'est pas lui. En ses Mfhnoires, il avoue que, pendant la durée du pouvoir de son frère, il vécut à peine quatre mois près de sa femme. Il en eut pourtant trois fils, et affirme qu'il les aimait beaucoup, autant que leur mère les pouvait aimer.
A Sainte-Hélène, parlant de sa famille comme si c'eût été outre-tombe. Napoléon a port(^ sur Louis et Hortense un jugement qui peut être définitif.
« Hortense, a-t-il dit, si bonne, si généreuse, si dévouée, n'est pas sans avoir eu quelque tort envers son mari. J'en dois convenir, en dehors de toute l'affection que je lui porte et du véritable attachement que je sais qu'elle a pour moi. Quelque bizarre, quelque insupportable que fût Louis, il l'aimait',
\. W'' I>ncre!it{Mt'moit'es sur Joséphine, L I, p. 52) cite cette lettre de Joséphine à sa tille Hortense... « Ce que j'appris, il y a huit jours, me fit une peine cruelle; ce que je vis hier la confirme et l'augmente. Pourquoi montrer à Louis cette répugnance? Au lieu de la lui rendre encore plus déplaisante par des caprices, par des inégalités de caractère, que oe faitesvous des etïorts pour la surmonter? Mais il n'est pas aimable!... Tout est relatif. S'il ne l'est pas pour vous, il peut le paraître à d'autres, et toutes les femmes ne le voient pas à travers leur haine. Pour moi, qui y suis fort désintéressée, je crois le voir tel qu'il est, plus aimant qu'aimable, sans doute, mais c'est une grande et rare qualité; généreux, bienfaisant, sensible et bon père surtout. Si vous vouliez, il serait lion époux. Sa mélan-
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ot en paroil cas, avec d'aussi grands intérêts, toute femme doit toujours être maîtresse de se vaincre, avoir l'adresse d'aimer à son tour. Si elle eût su se contraindre, elle se serait épargné le chagrin de ses derniers procès; elle eût eu une vie plus heureuse, elle eût suivi son mari en Hollande et y serait demeurée. Louis n'eût point fui d'Amsterdam. Je ne me serais pas vu contraint de réunir son royaume, ce qui a contribué à m'a (faiblir en Europe, et bien des choses se seraient passées différemment ^ »