JÉRÔME BONAPARTE
Sommaire. — Jérôme, adolescent lorsque Napoléon devient premier Consul, a pris les habitudes d'un jeune prince à Paris. — Ses escapades : sa frivolité. — Pour assaj^ir cette nature volage, Napoléon le lait embarquer avec l'amiral (jantheaume. — En Amérique, Jérôme épouse une jolie personne dont il est amoureux, M"'^^ Patterson. — 11 la ramène en Europe, espérant faire ratifier son mariage par Napoléon, qui, au contraire, exige un divorce. — Jérôme ne revoit plus sa femme.
Jérôme, le dernier des frères de Napoléon, n'était qu'un petit jeune homme, au commencement du
colie, son goût pour l'étude et j^onr la retraite lui nuisent auprès de Vdus. Je vous demande si c'est lui qui a tort. Est-il obligé de réformer sa nature sur les circonstances'? Qui lui aurait prédit sa fortune ■?I1 n'a pas le cnurage de la soutenir, selon vous ! Je crois que c'est une erreur. Mais il n'aura pas la force. Avec des inclinations casanières, un penchant invincible pour la retraite et pour l'étude, il se trouve déplacé dans le haut rang où il est parvenu. Vous voudriez qu'il ressemblât à son frère. Donnez-lui en surtout le tempérament Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que presque toute notre existence dépend di; notre santé, et celle-ci de nos digestions. Que ce pauvre Louis digère mieux, et vous le trouverez plus aimable. Mais, tel qu'il est, ce n'est i)as un motif pour le délaisser et jiour lui faire éprouver le sentiment désobligeant qu'il vous inspire. Vous que j'ai vue si bonne, continuez à l'être précisément quand il le faut davantage. Prenez pitié d'un homme qui se trouve à plaindre de ce qui ferait le bonheur d'un autre, et avant de le condamner, relisez les lettres de M""^(le Maintenon. Elle aussi gémissait de ses grandeurs et mouillait de ses pleurs un diadème qu'elle ne croyait pas fait pour son front. " L Mémorial, t. IV, ji. 122.
Li:S FRKRES DE BONAPARTE 1 2li
Consulat. Il soriail de pension et vivait aux Tuileries, près de son aîné, comme un fils de famille, s'abandonnant à ses caprices, sans aucun souci de l'avenir. Les plaisirs avaient, pour* lui, des tentations irrésistibles. Il était trop jeune, lorsque sa mère, émigrée de Corse, avait été réduite à la plus grande misère, et il lui semblait que les Tuileries avaient toujours été la demeure de ses ancêtres, quil était né grand seigneur, et que sa vie devait être pareille à celle d'un prince. Avait-il un désir, il n'hésitait point à le satisfaire. Passant un jour dans la rue Saint-Honoré, il aperçoit chez Biennais, à la devanture de l'étalage, un magnifique nécessaire dont toutes les [)ièces sont de l'or le plus fin Il l'achète seize mille francs, recommande de l'apporter aux Tuileries et de le faire payer par l'aide de camp de service. Duroc paye. Mais le soir, il dénonce ce paiementau premier Consul, qui se promet de tancer d'une belle façon le jeune dissipateur. Le lendemain, en etfet, Napoléon le mande près de lui et l'interpelle au sujet de cette dépense. Malgré son air sévère et ses yeux fulgurants, sur le petit frère qui est devant lui, le petit frère ne se déconcerte pas et répond d'un ton dégagé : « Mais, oui, je l'ai acheté, ce nécessaire; car moi, je n'aime que les jolies choses. »
Cette désinvolture de [u'écoce débauché plaisait à Joséphine, qui avait pour lui des indulgences incommensurables. Elle aimait à l'emmener à la Malmaison ; à le laisser jouer, courir et vagabonder dans le parc avec Hortense; puis à l'appeler aux salons au milieu de ses amies, ravies comme elle de taquiner ce jeune Bonaparte et de jouir de ses petites colères. Lui se plaisait à ces jeux féminins. Il comprenait fort bien qu'il intéressait toutes
ces jolies femmes; qu'il les amusait par ses rodomontades de jeune homme, ses reparties d'insouciance heureuse, et il y perse'vérait. Pendant la campagne de Marengo, Napoléon laissa Jérôme à la discrétion de Joséphine, et ces beaux mois de printemps et d'été, à la Malmaison, turent un temps de délices pour le bel étourdi qui se le rappelait toujours avec complaisance. A vivre ainsi près des femmes et en leur société, il avait acquis cette grâce, cette courtoisie, cette aménité, ce charme, qui le distinguèrent durant le cours de son existence. Nul ne savait mieux que lui parler aux belles dames, s'insinuer en leur confiance; leur dire des mots caressants, aimables, ceux qu'elles attendaient, ceux qui les pénétraient le plus intimement. Soit qu'il eût reçu ce don de naissance, ou qu'il l'eût gagné près de Joséphine, il était, de tous ses frères, le plus charmeur, le plus séduisant, le plus triomphant dans les salons.
A la fin, cette existence, décousue et trop efféminée, déplut à Napoléon qui résolut de faire de Jérôme un marin et de l'embarquer, sur un navire, avec un amiral, pour le mettre au fait de cette rude carrière. Jérôme résistait. Il voulait être aide de camp de son frère, ainsi que Louis l'avait été, ainsi qu'Eugène de Beauharnais. Quand Napoléon avait décidé d'une chose, il était difficile de regimber. « Vous, un aide de camp, blanc-bec! lui répondit son frère. Attendez qu'une balle vous ait traversé la figure. » Il fut confié à Gantheaume, avec lequel il accomplit sa première croisière.
Cette navigation ne changea point son caractère. C'était toujours le jeune écervelé, vaniteux et facile aux plaisirs, qu'on avait connu ; prêt à s'emporter, et, comme un turbulent hussard, vidant
ses querelles sur le terrain avec ses amis. Son duel avec le jeune Davout est mémorable : au pistolet, jusqu'à ce que l'un des adversaires eût été atteint. Ce fut lui. 11 reçut une balle dans le sternum. Elle s'y encastra, ne put être extraite : on la retrouva soixante ans plus tard, au moment de l'autopsie, après sa mort.
C'était lui, encore, qui arrivait à la table du Premier Consul, en bottes et en cravache, au retour d'une promenade, ce qui déchaînait la colère de son frère, si attaché au respect de la forme et au maintien de la discipline. Bourrienne dit, en ses Mémoires, que Napoléon, si bienveillant qu'il fût pour sa lamille, et toujours disposé à pardonner à ses frères, ne manquait jamais de qualifier le jeune marin de «• petit polisson ». L'autre, au surplus, avait une outrecuidance excessive, et parce qu'il avait navigué quelques mois, ilart'ectait un ton d'autorité insupportable, toutes les fois que, devant lui, on discutait sur les choses de la marine. « Vous êtes un tas de sots, disait-il à ses interlocuteurs. Vous vous figurez que vous pouvez parler de la mer, alors que toute votre vie s'est passée bien assise sur un fauteuil. »
Il s'embarqua, de nouveau, pour une seconde croisière, se rendit aux Antilles, et, de là, en Amérique, où, malgré l'opposition sourde du consul de France, pour empêcher une escapade inconsidérée, il réussit à épouser une jeune Américaine d'origine irlandaise, Elisabeth Patterson, de Baltimore, dont il était devenu amoureux.
Elle était d'une beauté rare, brune aux traits fins, spirituelle et tendre, ambitieuse aussi, aimant mieux, disait-elle, n'être que durant une journée
12fi LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
l'épouse d'un Bonaparte, frère du premier Consul, que celle d'un autre durant toute sa vie. Et elle se liait à sa beauté, et à l'empire qu'elle prendrait sur son impatient adorateur, pour rester toujours M"' Bonaparte. Elle se fit aimer certainement et sut s'attacher son premier mari. Mais son rêve fut vite déçu. A son voyage en Europe, elle connut l'envers du bonheur. Jérôme fut perdu pour elle. Il devait la rejoindre après une visite au Premier Consul. Il ne revint jamais. N'apoléon avait brisé sa résistance. Jérôme n'avait pas eu le courage moral de Lucien. Il consentit au divorce qu'exigeait son frère, devenu chef de famille ; et, pour la première fois. Napoléon éprouva la satisfaction d'être obéi par l'un des siens.