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CHAPITRE III

§ l". ÉLISA BONAPARTE

Sommaire. — Mariage d'Elisa avec Félix Bacciochi. — Misère du ménage. — Elisa reçoitdeNapoléonune dot de trente mille francs. — Napoléon, devenu premier consul, Bacciochi est nommé sénateur. — Caractère d'Elisa. — Son portrait. — Parmi ses favoris, Fontanes est le préféré. — Son influence sur Chateaubriand. — Elle affecte de protéger les hommes de lettres et les artistes. — Jugement de Napoléon sur elle.

Autant que leurs frères, les sœurs de Napoléon furent vicieuses, emportées en leurs exigences et leurs passions. Des trois, Elisa, l'aînée, fut la plus maltraitée du destin. Moins belle que Pauline et que Caroline, elle dut se contenter, pour mari, d'un obscur capitaine, Félix Bacciochi, un Corse, qui habitait Marseille, dans la même maison que la famille Bonaparte. On le disait hls d'un marqueur de billard, et lui-même, jadis, tailleur de « trente et un ». Ce ménage commença donc dans l'indigence, et il fallut les subsides du général de l'armée de l'Italie, que l'on avertit après le mariage seulement, pour mettre un peu à l'aise, la vie de ces deux époux. Napoléon leur donna trente mille francs et après avoir fait obtenir de l'avancement à son

incapable beau-frère, il ne le perdit jamais de vue. A mesure qu'il s'élevait lui-même, augmentant son pouvoir, il élevait aussi l'inutile Bacciochi dont il fit, à la lin, un sénateur, quand il fut consulàvie, après lui avoir fait présider le collège électoral des Ardennes. Il l'avait emmené avec lui, en Egypte; il l'avait envoyé en Corse, ensuite, commander le fort de Bastia ; puis à Sedan ; et Lucien l'enrôla comme secrétaire, en son ambassade d'Espagne. Elisa se trouvait ainsi débarrassée de ce mari gênant devant ses amis, une pléiade d'écrivains déjà célèbres dont elle s'était fait la muse inspiratrice.

Sa première jeunesse s'écoula au pensionnat de Saint-Cyr oii elle avait été admise par la protection du marquis de Marbeuf, comme ses frères, Napoléon et Lucien, avaient été reçus à Autun et à Brienne, toujours par la même intluence. Saint-Cyr fermé après la déchéance de Louis XVI, Napoléon, alors en congé, la ramena dans sa famille. De ses études en ce pensionnat renommé, de ses conversations avec son frère Lucien, dont le caractère et l'esprit lui étaient sympathiques, elle avait gardé un grand respect pour la littérature française qu'elle aimait et qu'elle favorisa, dès qu'elle devint puissante, près du Premier Consul.

Presque toujours séparée de son mari, elle vivait dans la maison de Lucien où elle agissait en maîtresse, recevant les philosophes, les poètes, les artistes, et, pour eux seuls, se montrant courtoise, aimable, généreuse, elle que M'"' d'Abrantès appelle la femme « la plus désagréablement pointue » qu'elle eût connue. Après la mort de Christine Boyer, lorsque M™" Jouberthou fut entrée chez Lucien et s'y fut installée en conquérante, à ce moment-là seulomonl, Elisa se sépara de son frère (ju'elleado-

rait et dont elle embrassait toutes les résolutions. Avec lui, elle s'était liguée contre Joséphine, contre tous les Beauharnais du reste ; contre Fouché, enfin, qu'elle savait le partisan de sa belle-sœur. Et Fouché lui reproche, en ses Mémoire^^, de n'avoir pas peu contribué à sa déchéance du ministère de la police, de concert avec Joseph et Lucien.

Ses ennemis la disent laide, grande, maigre, d'une maigreur pitoyable et d'une physionomie reveche. Ses amis ne vantent point sa beauté, mais exaltent son esprit, son intelligence, sa perspicacité politique, sa ferme volonté. Chez les uns, on dit quelle ressemble de visage beaucoup à son frère Napoléon; chez d'autres, qu'elle est le portrait de Lucien. A dire le vrai, tous les Bonaparte se ressemblent entre eux. Jamais on ne vit les enfants d'une même mère porter à ce point l'empreinte distinctive de leur origine. Elle était brune, très brune, avec une magnifique chevelure, des yeux forts, éclairant un visage très expressif et très mobile. Une petite toile du musée de Versailles ne donne point d'elle l'impression ressentie par ses contemporains. Elle n'y est pas jolie; mais le profil que l'on voit ne dénonce point la femme passionnée et violente, dissolue même, que l'on a voulu dépeindre. Elle eut cependant des amants. On a cité leurs noms : Hainguerlot, le banquier, en première ligne, et Fontanes, surtout, dont elle ne se séparait point; et plus tard, en Toscane qu'elle gouvernait, des magistrats et des chambellans, et de simples valets suisses, par qui elle se faisait porter.

Il y a certainement outrance de calomnies. Fontanes reste le seul, le moins discutable, louangeur

jusqu'à l'hyperbole, adorateur dune grâce qui n'existait pas. Sans cette femme, il eût été perdu dans la foule des écrivains de l'époque, moins célèbre que d'autres qui avaient plus de talent. Il savait les compliments qu'il fallait émettre, les qualités qu'il fallait enguirlander, et il plaisait ainsi. Il fut député, ensuite président du Corps législatif, par la protection d'Elisa. Il eut, en outre de son traitement, cinq mille francs par mois, sur la cassette privée du Premier Consul, grâce toujours à cette amante dont il comblait les désirs persécuteurs, sans jamais se lasser.

Alors, par l'entremise de Fontanes, le jeune René de Chateaubriand fut admis également à faire sa cour à la puissante personne. En retour, elle le fit envoyer à Rome, comme secrétaire du cardinal Fesch, ambassadeur près le Saint-Siège; elle se chargea de remettre au Gouvernement consulaire le mémoiie où le secrétaire dénigrait les errements de son chef et dénonçait sa sottise ; elle paya la voiture du jeune attaché et lui fournit les fonds nécessaires aux œuvres qu'il livrait à l'impression ; elle le maintint à Rome, malgré son aventure avec M"" de Beaumont, que le poète avait su idéaliser, comme une tendre amoureuse, tandis qu'elle ne possédait aucune de ces éminentes qualités, demandant tout ou rien, a dit un contemporain; elle, enlin, Elisa, après l'esclandre de l'écrivain contre le Premier Consul au sujet du duc d'Enghien, lui épargna les suites de sa lettre insolente, rendue publique.

Elle se croyait des qualités d'artiste, une intelligence d'homme de lettres. Ainsi que Lucien, elle jouait les tragédies de Corneille et de Voltaire,

avec un accent corse, il est vrai, dont Bonaparte se moquait, disant que jamais on n'avait si outrageusement offensé la langue française. Elle n'en continuait pas moins à se montrer en public, à présider des sociétés littéraires, à poser pour la grande dame protectrice des lettres et des arts. C'était, au surplus, la qualification que lui donnait Cliateaubriand, assez bien payé pour lâcher ces grands mots. M™" d'Abrantès rapporte qu'elle s'affublait alors d'un coslume de circonstance. « Elle était coiffée, dit-elle, avec un voile de mousseline brodée, en soie de toutes couleurs brochée d'or, tortillé autour de sa tête; et puis une guirlande de laurier à la manière de Pétrarque et de Dante, juchée ladessus. Une tunique fort longue avec une jupe à demi-queue par dessous ; peu ou, je crois, point de mouches et, pardessus tout cela, un immense chàle en manière de manteau ^ » Le vêtement d'une muse ou d'une Corinne^ d'un goût tapageur, d'un goût '< cabotin », dirait-on aujourd'hui; un peu celui de tous les Bonaparte, qui furent de grands comédiens.

« Dès son enfance, a dit Napoléon à Sainte-Hélène- Elisa fut fière, indépendante. Elle tenait tète à chacun de nous. Bille avait de l'esprit, une activité prodigieuse. » Bien plus que ses sœurs, enfin, elle sut se maîtriser ; et tandis que les deux autres se livraient à toute la fougue de leurs émotions, elle se contenait, hautaine et sèche, ne laissant rien percer des évolutions de son àme. Dans un dîner à Saint-Cloud, quelques jours après la proclamation de l'Empire, alors que les titres et les qualifications

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