‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 46 sur 144 · Général Thiébault, Mémoires, t. IH, p · texte numérisé non relu

Général Thiébault, Mémoires, t. IH, p

à la société nouvelle qui dominait à Paris, elle produisit sur toutes les femmes une sensation très vive, et sa beauté excita de grandes jalousies. On épia ses mots et ses gestes; on détailla sa personne et ses toilettes. Ses toilettes étaient irréprochables, séduisantes, de grand luxe, et, dans ces atours, sa beauté acquérait une splendeur irrésistible. Mais un tout petit défaut en sa personne suffit à lui causer, un jour, le chagrin le plus amer. Elle avait été invitée à un bal chez M"' de Permon, et, parée d'une toilette éblouissante, s'harmonisant à la nuance de ses cheveux, elle s'était retirée en un petit salon où elle jouissait, en silence, de l'admii-ation qu'elle avait soulevée. M""' de Contades, une des élégantes du Directoire, qui le fut également du Consulat', en était jalouse et cherchait par oiielle pourrait attaquer cette rivale qui lui enlevait l'attention des hommes. Elle prit le bras de l'un de ses amis, entra dans le petit salon avec lui, et, regardant Pauline nonchalamment étendue sur un siège, elle dit a voix assez haute pour être entendue : « C'est dommage ; toute cette beauté est gâtée par les oreilles. » Pauline avaitdes oreilles fort laides : un cartilage nacré, luisant et sans couleur, plat et manquant d'ourlet tout autour, bizarrement attaché au crâne. Elle fut donc cruellement blessée de

1. Sur M"" de Conlades, M'"' d'Abrantès {Mémoires, t. II. p. '21). écrit :

ic La première fois qu'on voyait M"' de Contades, elle frappait vivement. Cependant elle n'avait pas une beauté remarquable. Mais tout en elle était fantastique. Son regard, son rare sourire, avaient une expression que je n'ai jamais vue qu'à elle et à une autre femme. Elle n'était pas mélancolique. Il s'en fallait certes de beaucoup. Et pourtant ou n'aurait pas ose rire dans la chambre où elle se trouvait, si elle-même n'en avait donné l'exemple. En tout elle commandait les impressions, et lorsque sa tête couronnée de sa belle chevelure noire se tournait vers vous avec un air de déesse et qu'elle donnait un regard, ce regard commandait, il fallait obéir. (On lanommail Mérote.)

celte remarque, elle qui ne vivait ({ue pour faire admirer sa beauté. Elle quitta le bal, troublée et pleurante.

Elle était si vaine de cette beauté que, revenue d'Italie après son mariage avec le prince Borghèse, lorsqu'elle abandonnait sa personne à ses femmes de chambre pour être habillée, elle laissait venir à elle ses dames de compagnie, et, pendant qu'on lui préparait sa chemise, elle se promenait nue devant toutes de façon à montrer laperfection de ses formes corporelles, et avec une parfaite impudeur: « avec la même aisance, dit Constant, que si elle eût été totalement vêtue'. »

Cette vie de Paris l'absorbait. La coquetterie dominait toutes ses actions, et une intrigue d'amour s'était nouée avec Lafon, l'acteur éminent du Théâtre-Français. Quand il remplissait un rôle dans une pièce, Pauline, accompagnée de sa plus jeune sœur Caroline, ne manquait pas d'assister au spectacle, et elle n'avait d'yeux que pour l'homme aimé, à qui elle s'était donnée avec cette fougue méridionale dont Fréron avait eu la primeur. Le tragédien, en retour, ne jouait que pour elle, tourné du côté de la loge où les deux yeux de Pauline l'attiraient. Lorsqu'on apprit quelle suivrait son mari à Saint-Domingue, M"'" Duchesnois s'écria :« Lafon ne s'en consolera pas. Il est capable d'en mourir. » Lafon n'en mourut point. Pauline pas davantage. Ces grandes tensions de nerfs, en ces amours si expansifs, s'affaissent tout d'un coup.

Napoléon, en effet, envoyait le général Leclerc en la grande île révoltée, autant pour ses talents militaires que pour ses qualités d'administrateur,

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