Bi\;,Mn, Vie de Xdpok'oii, t. I. p. 14(j
camarades que j'ai, comme eux, les moyens de me les procurer.
En quittant Brienne, il n'a aucun ami; il a vécu seul; il ne s'est lié iiitimement avec personne. Il s'en va, sans regretter aucun de ses condisciples et aucun d'eux ne le regrette. Des amis ! il pense que l'on peut s'en passer. A quoi servent-ils? Il faut dire aux gens « mon ami », comme on leur dirait « Monsieur ». Et de même de la femme, il n'en voit point l'agrément pour l'homme. Il dit qu'elle ne doit être que « comme un verre où l'on boit quand on a soif ». Et ce caractère indépendant, fier, concentré, en impose à ses professeurs. Tous s'accordent à dire : <( Si la chance le favorise, ce jeune Corse ira loin ».
Le chevalier de Kéralio est venu présider aux examens de sortie. Ceux du jeune Corse ont été brillants. Il n'a point l'âge d'être admis, à Paris, parmi les jeunes gens qui seront officiers. L'examinateur, toutefois, a été si satisfait de son candidat qu'il exige sa sortie de Brienne et il le destine à la marine. Napolione résiste. Point de marine. Et par ses protecteurs et ses propres démarches, il réussit à se faire envoyer a l'Ecole militaire de Paris.
Cependant, pour ce voyage, il ne possède aucune ressource. Il écrit à sa famille ; il insiste ; il lui faut de l'argent ; et sa famille ne lui répond pas. Ce silence lui devient obsédant et cruel. Il est pressé d'avoir une solulion. Qu'imagine-t-il ? Il tire une lettre de change sur Ajaccio de ■( vingt pistoles » à un mois de date, et il écrit ensuite à son père : « Je me flatte, lui disait-il, qu'à la réception de cette lettre, vous m'enverrez les moyens de faire honneur à ma signature ; si je suis hors d'état de
rembourser cette dette,je serai à jamais déshonoré, et probablement votre fils sera perdu pour vous. Quant au style de cette lettre, j'ai la confiance que vous en excuserez la rudesse, en vous rappelant les humiliations de toute espèce que je suis forcé d'endurer, et surtout les nobles sentiments qui m'animent. Votre fils, Monsieur (c'est ainsi qu'il s'adresse à son père), n'a que seize ans, mais ses idées égalent celles d'un homme de cinquante. »
La mère reçoit la lettre. Elle la cache à son mari, et elle répond en termes très dignes à ce jeune fils si exigeant. Et, néanmoins, elle lui envoie l'argent nécessaire. C'était l'important pour Napoléon qui part enfin pour Paris. Ces résolutions héroïques et irréductibles n'indiquent-elles pas, dès cet âge, le caractère de volonté absolue que manifestera plus tard l'empereur Napoléon?
A l'école militaire, sa nature ne change point. 11 reste Corse, comme à Brienne, travaillant avec acharnement, recherchant la solitude, se suffisant à soi-même, sans amis, n'en désirant aucun, n'éprouvant nul besoin d'échanger ses pensées avec ceux qu'il coudoie. Et les mots blessants pour lui renaissent à tout propos. On l'appelle : « chien de corse; ours de corse ». Lui de répondre : « Vous verrez. Messieurs, ce qu'un Corse sait faire. Vous m'appellerez un jour aigle de Corse. » Sa jeunesse sévère, tournée vers l'étude exclusivement, persiste toujours. A l'heure présente, il est tout à lui, ne voyant que lui, ne pensant qu'à lui. Son père meurt, son chagrin n'est point bruyant. Il parle de cette mort comme d'un malheur prévu, comme de tous les malheurs de la vie. La lettre à sa mère, à ce moment-là, est pleine de sagesse, mais on
sent, à la lire, qu'il a déjà pris son parti de cette perte. Pour lui. elle n'est point irréparable.
A sa sortie de l'<'Cole, voici les notes qu'il obtint.
« Napolione Buonaparte, né en Corse, réservé et studieux, préfère l'étude à toute espèce d'amusement ; se plaît à la lecture des bons auteurs ; très appliqué aux sciences abstraites, peu curieux des autres ; connaissant à fond les mathématiques et la géographie. Silencieux, aimant la solitude. Capricieux, hautain, extrêmement porté à l'égoïsme. Parlant peu ; énergique dans ses réponses ; prompt et sévère dans ses reparties. Ayant beaucoup d'amourpropre ; ambitieux et aspirant à tout. Ce jeune homme est digne qu'on le protège. »
H est sous-lieutenant d'artillerie. Il a dix-sept ans ; est immatriculé dans le régiment de la Fère et envoyé à Valence. Son billet de logement lui indique la maison de M"" Bon, une vieille lille bienveillante, chez qui il se fixe à demeure parce qu'il s'y plaît. Possesseur d'un traitement de huit cents livres, que diverses subventions élevèrent à douze cents, il s'en contente, ne récrimine plus contre cette médiocrité. Et ce changement d'existence semble avoir modifié ses idées, sinon ses habitudes de travail. S'il demeure studieux, grave, point dissipé, il est moins sauvage, moins exclusif, fréquentant la bonne société de la ville, le salon d'une dame du Colombier où ses camarades l'ont présenté.
I3ientôt il s'attache à cette famille; il apprécie les idées et les conseils de la maîtresse de maison, femme de grand sens. Et, d'ailleurs, il a remarqué la lille de cette dame. M"" Caroline, dont l'aimable sourire et la franche gaieté produisent sur son cœur une impression durable. Il l'aime à la fin, et elle
répond h cet amour, car elle accepte des rendezvous clandestins et un échange de lettres qui ne peuvent être que des billets brûlants, des aveux de tendresse, avec des espérances de bonheur, si leurs désirs sont réalisés. Mais ils ne se réalisèrent point. M""" du Colombier apprenant ces relations épistolaires fit comprendre aux deux jeunes gens leur erreur, et ils se le tinrent pour dit. Lo jeune officier n'oublia jamais ce premier amour. ^Mariée plus tard à un jeune noble, M. de Bressieux, il la revit toujours avec une douce émotion, et il lit pour elle et pour sa famille tout ce qui put lui être agréable, tout ce qu'elle lui demanda. 11 eu fut de même pour toutes les familles qu'il avait connues à Valence, sous les auspices de M'"*" du Colombier, les de Tardivon, les de Josselin, les Laubérie de Saint-Germain, qui s'unirent, en 1797, aux de Montalivet, par le mariage de M"" de Saint-Germain avec son cousin. Et c'est ainsi que commença la fortune politique de l'homme d'Etat, qui brilla sous la monarchie bourgeoise de 183U.
Sommaire. — Napoléon demande un congé pour revoir sa famille en Corse. Il y reste près d'un an. — Quand il retourne en France, il emmène avec lui son jeune frère Louis et se rend à Auxonne, la ville de sa nouvelle garnison. — Sa vie solitaire ; son amour de létude ; ses travaux. — 11 apprend hientôt que sa famille, hostile à Paoli, l'agitateur de la Corse, quitte Ajaccio, après avoir vu la maison et les biens patrimoniaux des Bonaparte saccagés par les montagnards. — Elle se réfugie à Marseille. — Déception de M"" Lœtitîa, qui pensait y recevoir des secours et se trouve négligée par les patriotes républicains. — Siège, de Toulon. — Le rôle de Bonaparte. — Devenu suspect après le siège, il est emprisonné. — Après sa libération, il se dirige sur Paris. — Sa misère y est extrême, et il songe au sui-
cide. — La journée de « Vendémiaire » change sa situation et celle de sa famille. — De sa mansarde, il vient habiter l'hôtel du commandant des troupes de Paris. — Sa famille, grâce à lui et à son influence, obtient d'insignes faveurs. A tous leur situation est subitement changée.
Le désir de revoir sa famille ramène le petit officier en Corse. Il y arrive, en vertu d'un congé. Joseph, son frère aine, qui habite Ajaccio où il poursuit ses études juridiques, afin de parvenir à la magistrature, raconte, en ses mémoires, que son jeune frère, en s'installant dans la maison de famille, était suivi d'une malle énorme contenant beaucoup plus de livres que d'habits. Ces livres frappent son esprit et il en fait mention : Plutarque, Platon, Cicéron, Cornélius Nepos, Tite-Live, Tacite, Montaigne, Montesquieu, Raynal. Car, là aussi, Napolione étudie, travaille, écrit. 11 s'occupe d'une histoire de Corse pour laquelle, dans les vieilles archives, il fait d'importantes et judicieuses recherches. 11 enverra bientôt son manuscrit à Raynal qui est son auteur de prédilection. Celui-ci le communique à Mirabeau, et le puissant orateur le rend avec une mention très flatteuse. 11 y a découvert la marque d'un grand esprit.
A ce premier voyage en Corse, Napolione demeure parmi les siens près d'un an, se livrant à son caractère taquin, à l'égard du vieil oncle, le chanoine, qu'il contrarie et vitupère au sujet de ses chèvres, nuisibles, dit-il, à l'agriculture. Le plus souvent il se promène avec Joseph le long des rivages battus des vagues, et ils conversent ensemble sur l'avenir de leur petite patrie, toujours agitée parles intrigues de Paoli. Se déclareront-ils pour l'insulaire, ou pour les Français? Il n'y avait point alors, en cette île, de question plus brûlante. Les Bonaparte ne pou-
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valent se tourner contre la France dont ils avaient obtenu des bienfaits qu'ils reçoivent encore, qu'ils espèrent toujours. Napolione avait besoin de monter en grade. Lucien, tout jeune, jouissait d'une bourse d'écolier à Aix, où il étudiait la théologie, afin d'entrer dans les ordres. Aucun d'eux n'hésitait. Ils soutiendraient Paoli, tant que Paoli resterait favorable à leur nouvelle patrie.
Cependant il faut repartir, le congé de Napolione étant expiré. Il emmène en France son jeune frère, Louis, dont il fera l'éducation, et tous les deux se rendent à Auxonne, sa nouvelle garnison. Les mois qui suivirent furent très critiques. Les deux frères durent se partager la solde du jeune officier qui voulait cacher sa misère, ne sortant ({u'aux heures forcées, faisant chez lui sa cuisine, vivant de laitage pour diminuer ses dépenses, ne mangeant même qu'une fois par jour, et prétendant qu'il no s'en portait pas plus mal. Ils habitaient un petit pavillon annexé aux casernes, ne possédant que les meubles indispensables, un lit, une table, deux chaises, et, dans un cabinet, un matelas par terre, la couche du petit frère. Ce fut l'époque oii Napolione travailla le plus; oii ses lectures très sérieuses lui furent le plus profitables ; oij il apprit surtout, et à fond, son métier dartilleur. Aucune science, si abstraite qu'elle fi^it, ne le rebutait : économie politique, questions religieuses, législation, il les soumettait à son examen, discutant pour lui-même les auteurs ouverts sur sa table. Il veut savoir l'histoire de la Sorbonne ' et de la