‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 6 sur 144 · Montholun. t. I, p · texte numérisé non relu

Montholun. t. I, p

A Montholon, à Sainte-Hélène, il disait : " J'aimais les controverses en matière de religion. Je ne crois pas que personne ait étudié plus que moi

bulle Unigcnitus^ écrit Libri, et les trois cahiers, rédigés sur cette matière, et ses notes à dix-huit ans, sur la religion d'Etat, font pressentir le Concordat et l'expliquent. Bientôt après, ce sont les sciences morales et l'économie politique. Il lit les écrits de Filangieri, de Mably, de Necker, de Smith, puis de Rousseau, mais il ne se laisse pas prendre à ce génie.

Et discutant les opinions de Jean-Jacques sur l'état de nature, il écrivait :

'< Je pense que l'homme n'a jamais été errant, isolé, sans liaisons, sans éprouver le besoin de vivre avec ses semblables. Je crois, au contraire, que, sorti de l'enfance, l'homme a senti le besoin de se trouver avec d'autres hommes, qu'il s'est uni à une femme, a choisi une caverne qui a dû être son magasin, le centre de ses courses, son refuge dans la tempête et pendant la nuit. Cette union s'estfortifiée par l'habitude et ])ar les liens des enfants. Elle a pu, cependant, être rompue par le caprice. Je pense que, dans leurs courses, deux sauvages se sont rencontrés, qu'ils se sont reconnus à la seconde entrevue, et ils ont eu le désir de rapprocher leur demeure. Je pense qu'elfectivement ils se sont rapprochés et que, dans cet instant, est née la peu-

toutes ci's nialièrns. Qiirunl j'ttais ofticicr d'aitillorie, je passais mes nuits à méditer, à lire l'histoire de laSorbouue et tout ce qui a été écrit sur les querelles de l'Église gallicane et de Ronie. J'aurais pu me faire recevoir docteur eu théologie. Les questions l'eligieuses ont toujours eu beaucou)) d'attrait pour moi. Elles sympathisent avec mon àme comme avec ma i)eusé(>. J'ai l'ait pour chaque religion la part de l'œuvre de l'homme et des circonstances, et je suis arrivé à reconnaître que toutes témoignent de l'existence de Dieu. J'aime la religion catholique, parce qu'elle jiarle à mon àme, parce que, quand je prie, elle met en action tout mon être, tandis que la religion protestante ne parle qu'à ma raison. Sans doute, les jirotestants ont pour eux le raisonnement lorsqu'ils disent que la communion n'est que la représentation. Mais pourquoi comprimer l'élan de ma pensée qui me porte à m'élever jusqu'à Dieu et à croire à la réalité?»

plado naturelle. Je pense que cette peuplade a vécu heureuse, parce qu'elle a eu une nourriture abondante, un abri contre les saisons, et parce qu'elle a joui de la raison et des sentiments naturels. Je pense que la terre a été, un grand nombre de siècles, partagée ainsi en peuplades éloignées, ennemies, peu nombreuses, et qu'enfin les peuplades s'étant multipliées elles ont dû avoir des relations entre elles. Dès lors la terre n"a pu les nourrir sans culture. La propriété, les relations suivies sont nées; bientôt les gouvernements. Il y a eu des échanges... »

Cette vie de claustration, d'études ininterrompues, cette sobriété extrême ont amaigri son visage et creusé ses joues déjà très enfoncées, aux pommettes saillantes. De plus, suivant hi mode de l'époque, il a laissé pousser à sa chevelure des « oreilles de chien », qui tombent jusqu'à ses épaules et recouvrent le col de son habit. En cet état, il ne donne point, à le voir, l'impression d'un homme supérieur, enflammé d'une imagination débordante, d'une ambition excessive, mais plutôt d'un malfaiteur, que « l'on ne voudrait pas rencontrer au coin d'un bois », dit Stendhal.

Fatigué et malade, il demande un nouveau congé pour retourner à Ajaccio. D'ailleurs, Paoli tente de faire de la Corse une ile indépendante et autonome, et Napolione espère jouer, en cette aventure, un rôle considérable qui le mettrait de pair avec le vieux général. Mais Paoli trompe ses espérances, et ce deuxième voyage, ce deuxième congé, loin de lui servir, bouleversent toute la vie de la famille. Paoli est hostile à la France; les Bonaparte en sont partisans. Contre eux, alors, ils ont tous les mon-

tagnards ralliés à la politique du vieux patriote ; et leurs biens sont ravagés et pillés. La famille est forcée de fuir. M"" Lœtitia, avec ses jeunes enfants, passe en France, se réfugie à Marseille où elle arrive dénuée de tout. Pour comble de malechance, Napolione, qui a prolongé le temps de son congé, est menacé d'être exclu des cadres de l'armée. C'est une époque terrible pour cette nombreuse famille dont les épreuves s'aggravent au point de n'avoir pas de quoi manger. Elle croyait être accueillie en France comme une martyre du patriotisme, écrit Stendhal. Elle fut méprisée parce qu'elle était pauvre, et que les filles étaient obligées d'aller au marché.

Malheureux, personne ne les épargne. Barras se moque de la mère fricotant sa cuisine en une poêle à frire, comme une indigente. 11 ajoute que les hlles cherchaient et trouvaient des ressources pécuniaires, en offrant aux libertins l'appât de leur jeunesse. 11 se moque de Lucien, travesti en Brutus, au bourg de Saint-Maximin, oii il est garde magasin et l'ami de galériens de Toulon. Il se moque de Joseph, incapable et paresseux, qui n'a réussi près de Chauvet, commissaire ordonnateur pour l'armée d'Italie, que par ses plates flatteries et son obséquiosité : elles lui ont conquis, à la fin, une place dans les bureaux. Barras est impitoyable pour les Bonaparte, parce <{u'il fut la dupe du général, vainqueur au 18 Brumaire. Toutes ces rumeurs, qu'il rapporte, persistantes contre eux, dénoncent l'envie et la méchanceté. L'exagération en est encore plus évidente que l'apparence véridique.

Napoléon, — ainsi maintenant il orthographie son nom, — est triste de ces malheurs (jui ac-

câblent les siens. Il ne peut rien pour eux. Sans doute, le siège de Toulon Ta mis en vedette. Son plan accepté a fait triompher les républicains de la résistance des Anglais. Il a obtenu le grade de général de brigade et a été nommé inspecteur des cotes. Dénoncé bientôt comme ennemi des patriotes, parce qu'il a ordonné, autour de Marseille, la construction de forts qu'il juge nécessaires, il est arrêté et emprisonné.

Dt'livré, il vient à Paris, Mais il y est sans argent avec son petit frère, Louis, qu'il n"a point abandonné. Que devenir? Les bureaux de la guerre lui sont hostiles, depuis qu'Aubry est ministre, Aubry, sans talent, trop vieux et jaloux des jeunes. Napoléon songe alors à s'expatrier en Turquie où il irait offrir ses services au sultan. Si Féchaulfourée de Vendémiaire n'était pas arrivée, il devait quitter la France. On le voyait, en ce temps-là, vaguer au hasard, dans les rues, se montrant quelquefois chez M"' de Permon, une amie de sa famille, fréquenlant les clubs où, ne sacliant pérorer, il se faisait remarquer par ses cris et ses hurlements aux tirades des révolutionnaires. Barras l'accuse d'avoir dit : « Peut-on être assez fort en i-évolution? Marat et Robespierre, voilà mes saints. » Et ce fut sa ressemblance de visage, avec Marat, qui poussa Barras à le patronnera « Une raison toute singulière, dil-il, m'attirait vers Bonaparte. Ce n'était pas seulement, dans sa petite taille, le mérite de cette activité courageuse, de ce mouvement perpétuel, de cette agitation physique, qui, pleine d'énergie, commençait à la tête et ne s'arrêtait pas aux der-

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