LAETITIA RAMOLINO
riches tout à coup et ne peuvent s'habituer à une existence luxueuse.
Sa vie, passée dans sa pauvreté à Ajaccio, l'avait faite Corse pour toujours. Elle y revint dès qu'elle eut le moyen de rebâtir sa maison détruite. Elle y plaça de l'argent, dès qu'elle en eut en sa possession. Et Corse elle resta jusqu'à la fmde sa vie, favorisant, en France, tous ceux qui venaient à elle de cette patrie aimée, surtout ceux qui se recommandaient d'une alliance avec sa famille. Elle ne comprenait pas autrement les bienfaits du pouvoir. Corse à ce point que, dans son langage, elle amalgame les mots italiens avec les motsfrançaiset conserve la prononciation et l'accent de son pays. C'était une sorte de «baragouin », heurté et saccadé, où les mots dissimulaient très mal la pensée toujours corse « Me
croyez-vous houreusel disait-elle sous l'Empire ; je ne le so^rLS pas, quoique mère dou quatre rois. De tant d'enfants, je n'en ai pas o?me seul auprès de moi. Ce povero Luigi es[un honnête homme, maila bien du chagrin ; il en a par dessus ia teste. Jouseph ne m'écrit tnai. WuQpou avoir pour moi que des attentions, car il m'offrirait des présentsque je n'en voudrais pas. iesouispii/ riche que mes enfants. J'ai ow/ie millione l'année. Je mets plus de la ineta à l'épargne. VEmperoirr me dit que je soins une vilaine, que je ne donne jamais à mangiare ; je le laisse dire. »
Ce qui frappe, en cette existence de femme, c'est l'abnégation et le dévouement à sa famille. Elle est mère, avant tout; bonne mère pensant aux siens ^,
\. « Je l'avais beaucoup connue (M°"= Laetitia), dit M"' Ducrest (t. II, p. 126), à la campagne, à l'époque du retour d'Egypte. Elle nous paraissait alors une bonne femme sans prétention, plus que simple dans sa toilette. Elle n'avait apporté, pour dix jours, qu'une simple robe de cotonnade. 'i Taisez-vous, dépensière que vous êtes », disait-elle à Paulette. •< Il faut
thésaurisant quand la fortune lui sourit, alin de parer aux désastres pressentis. Ce fut son idée obsédante quelle devait être malheureuse encore, les siens ou elle; et lorsque l'événement arriva, on la vit offrir à son lils, l'Empereur, tout ce qu'elle possédait, afin qu'il pût récupérer son diadème perdue Mère prévoyante, mère dévouée, mais ne tolérant point qu'ilfûlporté atteinte à sa dignité maternelle, et, à l'égardde Napoléon tout puissant, aussijalouse de son autorité qu'au temps où il était écolier à Brienneet demandait de l'argent.
Lorsqu'un désaccord sépara Lucien du Premier Consul, elle suivit Lucien à Rome, protestant par cette absence contre la sévérité du fils implacable. Lucien était le plus faible. C'est avec lui qu'elle allait. Elle ne l'abandonna jamais, et garda une pré-
'< iiien que je pense k mettre île coté pour vos frères. Ils ne sont pas tous '( é<rt/y//.ç. Vous ne pensez qu'aux ])laisirs de voulrc àf;e; je moccupe des « soulifiili's du mien. Je neveux pas que Buonajiarte (seul nom dont elle « appelât le Consul) se plaigne que nous lui nmnyions tout ce (ju'il a. « Vous abousez de sa bonté. » Elle se prêtait de fort bonne grâce aux parties proposées, se contentait de tout, s'arrangeait de diner à des heures différentes, lorsque nous rentrions tard de quelque course amusante, dont elle voulait connaître les moindres détails. Le vrai moyen de lui plaire était de lui parler de ses enfants et de les louer devant elle. Elle enchérissait sur le bien qu'on en disait, et sa figure, ordinairement froide, s'animait extrêmement, en s'entretenant des objets qui lui étaient chers. »
1. De Stendhal sur Napoléon (préface), au sujet de la mère de l'emperrur :
« Cette femme rare, et l'on peut dire d'un caractère unique en France, eut, parmi tous les autres habitants des Tuileries, la croyance ferme, sincère, et jamais ébranlée, que la nation se réveillerait tôt ou tard, que tout l'échafaudage élevé par son lils s'écroulerait, et pourrait le blesser en s'écroulant.
Rien ne imt troubler cette ànie élevée, jias plus les mépris des Marseillais, en 1793, que les honneurs si imprévus de la cour de son tils, sept ans jilus tard. Parvenue au dernier terme de la vieillesse, réfugiée chez des ennemis de son nom et de sa patrie, au milieu de la joie que leur inspire la mort de son fils et de son petit-fils, elle supporte ce malheur avec une dignité naturelle et facile, comme jadis les menaces de Paoli. Jamais de i)laintes ; jamais elle ne tomba dans aucune des misères de vanité qui tarissent tout enthousiasme iiour les princes et princesses que, de nos jours nous avons vu tomber du trône. Cette àme ferme s'est interdit même de nommer ses ennemis et de parler de son fils. »