‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 66 sur 144 · D'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 308 et suiv · texte numérisé non relu

D'Abrantès, Mémoires, t. III, p. 308 et suiv

« Voici le portrait que trace la duchesse d'Abrantès des généraux et des hommes que l'on voyait alors aux Tuileries :

'< Le général Lannes venait de se marier avec M"« Louise Ghéèneuc, personne d'une ravissante beauté. Lui, taille de cinq pieds, six pouces, svelte, élégante même, le pied, la jambe, la main d'une remarquable beauté. Figure pas belle, mais expressive, un grand sang-froid au feu.

i< Duroc, de la même taille que Lannes, svelte comme lui, mais avec plus de distinction dans les manières ; les yeux trop à fleur de tète pour que son regard fut jamais en harmonie avec son sourire, ce qui faisait dire à ceux qui l'ignoraient qu'il n'était i)as franc... avait des moyens remarquables fort appréciés de Bonaparte. Après douze ans, le czar Alexandre I" se le rappelait encore et en faisait l'éloge. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux; son nez, son menton, ses joues, tout cela avait le défaut de ses yeux, était trop arrondi.

« Le colonel Bessières, plus grand que Lannes, accent du Midi, de belles dents, des yeux qui louchaient un peu. Comme le général Lannes, il avait la manie de la poudre. Ses cheveux coupés de chaque côté, ses oreilles de

Parmi les femmes, MM""'' de Ghauvelin, d'Hoiidetot, de Larochefoucaiilt, d'Aiguillon, de Castellane, de Vergennes, de Luçay, d'Harville, de Nicolaï ; parmi les hommes, quelques miembres de l'ancienne noblesse, ceux qui n'avaient pas émigré, les de Caulaincourt, de Girardin, de Ségur, de Montesquiou, auxquels se joignirent bientôt leurs amis, les Noailles, les de Mun, de Praslin et de Mouchy.

chien, et sa queue longue et mince comme une queue à la jirussjenne, remplaçait, chez lui, le cadogan de Lannes.

« Eugène, des dents affreuses comme sa mère. Ensemble d'élégance, franchise et gaieté dans tontes ses manières. Moqueur sans être impertinent, dansant comme avait dansé son père.

« Rapp, homme bon, àl'écorcenon pas rude, mais mal travaillée, gauche, maladroit pour jouer à l'homme du monde.

« Berthier, petit, mal bâti, sans être cependant contrefait, ayant une tète un peu trop forte pour son corps: des cheveux crépus plutôt que houclés, d'une couleur qui n'était ni noire ni blonde ; des yeux, un nez. un front, un menton, tout cela à sa place, mais formant uh ensemble qui n'était pas beau. Des mains naturellement laides et qu'il rendait effroyables en rongeant continuellement ses ongles, au point d'avoir des doigts presque toujours saignants ; des pieds à l'avenant. Ajoutez qu'il bredouillait fort en parlant, et faisait non pas des grimaces, mais des mouvements tellement singuliers par leur vivacité, qu'il en était fort amusant pour ceux qui ne prenaient pas un intérêt direct à sa dignité.

« De La Valette, bâti en manière de Bacchus, avec de petites jambes soutenant un ventre qui promettait et puis une figure comique à cause de ses petits yeux, de sou nez pas plus gros qu'un pois, placé au milieu de deux grosses joues. Et tout cela entouré d'une chevelure dont on pouvait compter non pas les mèches, mais les individus. Homme d'esprit, contant avec grâce une foule d'anecdotes qu'une mémoire heureuse lui fournissait abondamment... épousa Emilie de Beauharnais, qui eut la jietite vérole pendant que son mari était en Egypte avec Bonaparte. »

T. II, p. 3b~. Elle avait écrit sur l'infortunée jeune femme :

« Elle fut désespérée et voulut mourir. Elle se trouvait hideuse, et, en effet, elle était fort changée. Mais ensuite les rougeurs s'effacèrent, les trous devinrent moins visibles, et elle finit par s'habituer à son changement. Le fait est qu'il n'était pas tellement fort qu'elle dût s'en désoler autant, et beaucoup de femmes se seraient fort bien arrangées des restes de sa beauté. Elle avait toujours une peau éblouissante, de belles dents, un doux regard, une belle taille : enfin, tout bien considéré, elle était encore une belle femme, mais elle n'était plus celle qu'avait épousée M. de La Valette. Elle eut l'attention de lui envoyer son portrait en Egypte. Je crois que les Anglais le prirent. Elle s'imaginait que son mari l'aimait moins. Et M"" d'Abrantès ajoute: « Des larmes continuelles, des tristesses profondes, un dégoût de la vie fortement exprimé ont souvent fait passer de mauvais moments à ce bon et excellent La Valette, qui aurait voulu, au prix de son sang, que sa femme fut heureuse. »

JOSÉPHINE DE BEADHARNAIS 183

Le cercle, quoique élargi, restait quand môme très circonscrit. On consacra des jours aux artistes, aux hommes de lettres, aux musiciens, aux poètes, et Napoléon se faisait un plaisir de se montrer parmi eux. Tous rivalisaient de bonne humeur et d'esprit. C'étaient Lebrun, Legouvé, Baour-Lormian, Parny, Bernardin de Saint-Pierre, et Barthélémy, et encore David, Gros, Gérard, Girodet, Lesueur, Chérubini, Méhul, plus tard, Michaud qui avait abandonné ses montagnes du Jura, Raynouard, puis Boufflers qui était accouru de Berlin pour s'associer aux courtisans du pouvoir naissant. Quelques-uns, au contraire, s'éloignèrent; de ceux qui, au 18 Brumaire, avaient accepté le gouvernement consulaire, Chénier, Lemercier, Ducis, que jamais le général ne put se concilier tout à fait, malgré ses cajoleries i.

1. Bouilly {Mes Récapitulalioiis, t. Il, p. 121). rapporte une conversation tenue aux Tuileries après un déjeuner.

Siéyés, dit-il, causait avec Talleyrand, Fouché, Merlin, Rœderer et autres grands politiques. « Il remplit l'Europe entière de sa gloire et de son nom, disait l'un. Il règne déjà par le fait, ajoutait l'autre. Rien ne saurait plus l'arrêter dans son vol rapide. — Oui, disait un ancien sectateur de la république, c'est un aigle qui s'élève au-dessus de nos tètes, et tient dans ses serres la liberté française. Je ne sais pas ce qu'il en fera. — Il fera bien de la respecter, s'écrie un ancien membre de la Convention, nouveau conseiller d'État. Le Sénat ne souffrirait pas qu'il portât la moindre atteinte à notre indépendance. — l..e Sénat, répond un tribun plus clairvoyant que les autres, le Sénat ne fera que ce qui pourra plaire au maître qu'il s'est donné. — Eh ! que voudriez-vous faire, ajoute un officier général, contre un honmie de génie et de forte volonté qui commande à huit cent mille guerriers qu'il s'est attaché par les lauriers de la victoire. C'est un nouveau César dont il nous faut tous supporter la puissance. — Il n'osera jamais se faire proclamer empereur, disait Merlin. — Qui l'en empêcherait, lui répliqua Rœderer II commanderait à l'Europe s'il en avait la fantaisie. — Pourquoi pas au monde entier, dit Siéyès avec humeur. A vous entendre, il pourrait se faire Dieu. — Dieu! Bah! Cul-desac, laisse échapper de ses lèvres machiavéliques, un cy-devant ministre des autels, devenu conseiller intime de Napoléon.

« Je demeurai plus que jamais convaincu, ajoute Bouilly, que la plupart de ces intrépides publicistes, qui se font une célébrité populaire, ne sont bien souvent que d'adroits jongleurs qui sacrifient, quand il le faut, leur profession de foi et même leur popularité, pour courir après le rang et la fortune, leurs divinités chères.

>i Je rejoignis le groupe des femmes qui entouraient M"' Bonaparte, et

Cependant la paix s'était consolidée sur le continent ; des ambassadeurs nouveaux arrivaient à Paris, et la société parisienne attendait les fêtes officielles où ils lui seraient présentés. Le moment parut propice au rétablissement de l'étiquette, à l'organisation d'une maison militaire et d'une maison civile^. Les projets ambitieux du chef du Gouvernement y trouveraient un appui sérieux, dans le surcroît de prestige qui en résulterait. Il y eut donc un gouverneur du palais des Tuileries, le général Duroc, à qui fut dévolue la police du château et le contrôle des dépenses ; quatre préfets tenant lieu de chambellans, MM. de Luçay, de Rémusat, Didelot, de Cramayel ; quatres généraux commandant la garde consulaire, Lannes et Bessières, Davoust et Soult ; huit aides de camp, les colonels Lemarrois, Caffarelli, (^aulaincourt, Savary, Rapp, Lauriston, Fontanelli, ofiicier italien, et le capitaine Lebrun,

là, jt' vis une autre tactique pour arriver à la faveur. On sollicitait d'abord avec une modestie étudiée le titre de dame de charité, c'est-à-dire l'honorable emploi de répandre dans la classe indigente les nombreux bienfaits de cette Joséphine si propice à tous les malheurs. Ensuite on flattait les goûts de la future souveraine, en parlant de la riche collection de tableaux ([ui ornaient sa belle galerie de la Malniaison ; on lui proposait de l'enrichir encore par l'offrande de certains objets d'art très curieux, conquis sur les puissances étrangères. Les femmes de nos généraux surtout s'empressaient de concourir à la riche et rare collection de Joséphine pour obtenir son intercession auprès de Bonaparte, qui déjà préparait les bâtons des maréchaux. »

1. " Bonaparte (dit Bourricnne, t. IV. p. 78) ne travaillait que j)Our lui. En exerçant le Consulat, il faisait l'Empire. La preuve en est dans toutes ses actions, dans tous ses discours, dans les paroles que la discussion des lois l'entraîna à prononcer au Conseil d'Etat, enfin dans ses confidences du soir... Dans sa pensée, il était roi, le soir même où il coucha au lAixembourg. Sur cela, je ne crains pas de faire des redites, parce que si une grande idée doit sortir de mon livre, c'est l'idée même qui prédominait dans la tête de Bonaparte, c'est l'assiduité de son esprit à se faire un grand nom dans la postérité, et à créer un Gouvernement à sa guise, c'est-à-dire un gouvernement dans letiuel, lui, chef d'Etat, serait tout. Sous le Consulat, les deux autres consuls étaient tellement effacés que, malgré les gardes dont il leur permettait encore l'usage, M. de Talleyrand, selon la volonté du Premier Consul, était de fait le second personnage du Guuver nement consulaire. »

.TOSliPlIINIi: DE BEAUHARNAIS iSîi

fils du troisième Consul. Pour M™" Bonaparte, on nomma quatre dames cliargéos de l'accompagner, de lui présenter les femmes des ambassadeui's et les grandes dames de la société étrangère et de la société parisienne ; M"" ' de Rémusat, de Talhouet, de Luçay, de Lauriston, jeunes, jolies aussi, parmi lesquelles M™' de Rémusat^ avait la modestie de se mettre au dernier rang, se contentant d'être aimable, avenante, de s'insinuer dans l'esprit du Premier Consul, par Tagrément et la facilité de sa conversation, et dans l'estime de ses compagnes par la simplicité de sa mise que i-éhaussait, seule, la fraîcheur de sa jeunesse. Chaque préfet et chaque dame avaient, à tour de rôle, une semaine de service, et le gouverneur les recevait à sa table ainsi que les aides de camp.

Bourrienne, le secrétaire de Napoléon, encore avec lui, dirigeait les subalternes : Pfister, intendant de la Maison, Vénard, chef des cuisines. Danger et Gaillot, chefs d'emploi. Colin, chef d'office,

1. M""" de Rémusat, Mémoires. Sou portrait pnr ello-mrmo (T. II, p. 375) :

« J'avais vingt-trois ans, quand j'arrivai à cette cour ; je n'étais point jolie ; cependant, je ne manquais pas d'agréments. La grande parure m'allait îjien, mes yeux étaient beaux ; mes cheveux noirs, mes dents belles, mon nez et mon visage étaient trop forts, pour une taille assez agréable, mais un peu petite. Je passais à la cour pour une personne d'esprit. C'était presque un tort. Au fait, je n'en manquais point, non plus que de raison. Mais il y a beaucoup dans mon àme, et un peu dans ma tête, un certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me fait faire des fautes qu'une personne moins raisonnable peut-être et plus froide éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour. J'étais active; on me crut intrigante. J'étais curieuse de connaître les personnages importants ; on me taxa d'ambition... M""" Bonaparte se fiait un peu plus à moi (ju'à une autre. Elle m'a compromise. On s'en aperçut assez vite, et personne ne m'envia beaucoup l'avantage onéreux de ses confidences. L'empereur, qui commença par m'aimer assez, causa plus d'inquiétude. Je ne tirai guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait et m'inspira de la reconnaissance. Je cherchai à lui plaire tant que je l'aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai. La feinte est absolument hors de mon caractère. »

Ripeau, bibliothécaire, Vigogne père, écuyer, Hiimbert, premier valet de chambre, Hubert, valet de chambre ordinaire, enfin Roustan, le mameluck ramené d'Egypte, préposé à la garde de Napoléon, couchant la nuit en travers de la porte de son maître. Dans les antichambres, dans les cuisines, dans toutes les dépendances du château, une foule de valets coopéraient au service, et les écuries contenaient près de trois cents chevaux.

Pour suffire à ces dépenses, le traitement du Premier Consul, d'abord de cinq cent mille francs, après Brumaire, fut élevé à six millions, lorsqu'il devint consul à vie. Mais il eut l'adresse de tripler cette somme, et, chaque année, son budget des recettes s'élevait à plus de quinze millions. Masson (T. II, p. 171) écrit : « Si faute des comptes de Pfister, on ne peut évaluer les recettes accessoires en l'an VIII et en l'an IX, y compris les six millions fixés par la loi des finances, la recette s'élève à 18.728.002 francs, et c'est ainsi que la dépense peut monter à 16.516.139 francs. »

Et maintenant que le Gouvernement consulaire rayonnait de gloire, en Europe, la Malmaison était considérée comme demeure trop mesquine, pour celui qui se plaçait au rang des potentats les plus fiers du continent. Napoléon accepta Saint-Cloud pour son palais d'été. Six millions furent consacrés à la restauration de cette résidence royale où désormais il passa la plus grande partie de l'année K Mais, en quittant la .Malmaison, ce ne fut pas seu-

Page 1