Stanislas de Girardin, t. I, p. 28G
Pour arriver à la chapelle, il fallait traverser une galerie. De Girardin écrit :
« A l'arrivée du Consul, toutes les conversations particulières cessent, tous les groupes se désunissent, tous les cercles se ronijient. Les fonctionnaires publics se rangent sur deux haies. Bonaparte passe au milieu. Il cherche à tixer le sourire sur ses lèvres; il distribue des petits saints à droite et à gauche, comme le Pape donne des bénédictions. Il se dandine en marchant, parce que le dandinement que l'on croyait être une propriété exclusive des Bourbons, appartient à la place qu'il occupe. Il naît de l'embarras involontaire et forcé, qu'éprouve celui (pii se trouve être, par sa position, le i)oint de mire de toutes les observations. Derrière le Consul, bien loin derrière lui, on apercevait Cambacérès et Lebrun. Le premier donnait la main à M"» Bonaparte et le second à M""' de Luçay. Encore derrière eux, mi remarquait un petit groupe d'hommes et de femmes, attachés à la maison. Le principal personnage allait se mettre dans une tribune en face de l'autel. »
'2. Général Thiébault, Mémoires, t. III, p. 68.
« Parmi les généraux et officiers qui avaient accompagné Bonaparte à Saint-Cloud, on se regardait, mais on ne se parlait pas. On semblait ne pas oser s'interroger et craindre de se répondre. »
188 LA SOCIETE FRAXCAISE PENDANT LE CONSTLAT
mier Consul. On bâillait; on dormait les yciix ouverts ; on n'applaudissait plus. 11 n'y eut d'exception que pour Talma, dont le grand talent emportait, malgré l'étiquette, l'explosion des bravos. Le Premier Consul y arrivait dans sa loge, celle du roi, parla porte d'honneur ; les invités par la porte basse ; et les auteurs des pièces jouées ne furent plus invités aux représentations. Napoléon seul se laissait aller à la joie. Il n'y eut décidément plus rien de républicain à Saint-Cloud.
Chose à prévoir, c'est que les nouvelles mœurs, en se rapprochant de celles d'autrefois, augmentèrent le nombre des partisans de l'ancien régime. Avec la richesse acquise, la société renaissante avait besoin de luxe, et retrouvant à Saint-Cloud des souvenirs monarchiques, elle désira la résurrection d'une royauté. Le général laissait faire. Son ambition, secrètement, était satisfaite de cette transformation silencieuse, mais très sensible, dans les idées, qui fut suivie bientôt d'un changement dans les habitudes '.
1. n était temps de remettre le bon sens à la place de la sottise. Voici les notes données par Salf^ues sur les changements ordonnés pendant la Révolution :
« A quelle extravagance ne s'est-on pas livré jusque dans les plus petites choses, écrit-il? Les hommes qui s'aj)pelaient le roi, le <luc. le comte. n"ont-ils pas changé leur nom pour ceux de 10 Août, la Montagne ? N'avait-on pas institué dans les petites écoles un signe de croix révolutionnaire? « Au nom de MaraL de Pelletier, de Challier, vive la République » : Saint Jean, saint Paul, saint Augustin avaient fait place aux Brutus, aux Anaxagore, aux Publicola. Des restaurateurs idiots avaient changé jusqu'aux noms des fruits. N'avons-nous pas vu, sur leur carte, des poires de Bnu-Chrétien s'appelerdes poires de Bon-Républicain; celles de cuisse madame, des cuisses de citoyenne ? On vous offrait des poires de Germain et des prunes de nation-prune, de nation-claude. Et la nation était bien claude, en effet 1 Combien de maires de villages ont fait incarcérer, comme suspects, de pauvres paysans, parce qu'ils se nommaient Liiuis, François, Henri, tous noms évidemment royalistes et contre-révolutionnaires? J'ai vu des comités enjoindre à quelques personnes qui s'apiielaient Saint-Laurent, Saint-Martin, de s'appeler Martin, Laurent. M""" de Saint-Janvier fut forcée de s'appeler M'"» Nivôse, attendu qu'il n'y avait plus de saints, et que Nivôse remplaçait Janvier. On eut aussi la rue Barbe, la rue Coq-Jean, on n'alla plus à Saint-Roch, ni à Saint-Cloud, ni à Saint-Ouen, mais à Roch, Cloud, Ouen. »
JOSEPHINK DE BKAUHARXAIS 189
Aux soirées de Saint-Cloiid, comme à colles des Tuileries, les réceptions prirent toute l'apparence des cercles de la Cour à Versailles où la conversation composait Tunique attrait de la soirée. Quelques tal)les de jeu étaient installées dans les salons, pour les plus graves personnages. Joséphine, toujours élégante, souriante, entourée de ses dames, dirigeait la causerie, envoyait un mot aimable à la nouvelle venue, complimentait celle-ci sur sa toilette, celle-là sur sa coilîure, parlait des pièces récentes de l'Opéra ou du Théâtre-Français, sellorçant, enfin, d'imprimer la gaieté sur les visages qii "elle sentait hgés parla nouvelle étiquette. Napoléon circulait dans les groupes, vantait les étoffes françaises au détriment des étotï'es anglaises', et le plus souvent décochait quelque impertinence à ses voisines^.
Quant aux audiences, fort longues et très suivies à Saint-Cloud, elles avaient remplacé celles des Tuileries. Les solliciteurs étaient de tous les mondes, évoques, sénateurs, conseillers d'Etat, députés, tribuns, généraux, ambassadeurs, magistrats, nobles ou roturiers à qui Napoléon adressait la parole, sans distinction de personne. Beaucoup se bornaient à