‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 69 sur 144 · Constant, J/é(/(0!V'es, t. I, p · texte numérisé non relu

Constant, J/é(/(0!V'es, t. I, p

« U (lit un jour à une dame " que nous n'avùms point de patriotisme, " l'oint d'esprit national, que nous devions rougir de porter des mousse- « lines ; que les dames aiifilaises nous donnaient l'exemple, en ne portant n que. des marchandises de leur iiays;que cet engouement pour les mous- « selines anglaises est d'autant plus extraordinaire que nous avions en « France des linons batistes qui peuvent les remplacer et qui font des rolies « beaucoup plus jolies; que, quant à lui, il aimerait toujours cette étoffe, « parce que, dans sa jeunesse, sa première amoureuse en avait une « robe. »

"2. \ ce propos, il disait à M"" de Rémusat touchant les 'convenances: n C'est une invention des sots pour se rapprocher à jieu près des gens d'esprit, une sorte de bâillon social qui gène le fort et qui ne sert que le médiocre. Il se peut qu'elles vous soient commodes à vous, femmes, qui n'avez pas grandchose à faire dans cette vie, mais vous sentez bien que moi, par exemple, il est des occasions où je suis forcé de les fouler aux pieds. » (T. I, p. 277.

présenter leurs hommages, à faire leur cour, négligeant d'exposer leurs alîaires particulières, y cherchant prétexte à une visite prochaine *.

Le cabinet oii Napoléon, à Saint-CIoud, travaillait avec Menneval, avait été disposé suivant ses indications. Il tenait à ses aises, à retrouver partout où il vivait les mêmes facilités qu'aux Tuileries. Son bureau présentait la forme d'une basse et, sui- les deux ailes de côté, s'entassaient les papiers et mémoires qui arrivaient à son cabinet : principalement les états de situation de ses troupes, dont il ne se séparait jamais. Sur lacheminée étaient placés les bustes de Scipion et d'Ânnibal. Près de cette cbeminée une causeuse recouverte d'une housse de tadetas vert, sur laquelle il s'asseyait d'habitude. Derrière cette causeuse, le bureau de Menneval où le jeune secrétaire s'appliquait à mettre au net les nombreuses dictées de son maître. Précédant le cabinet, une chambre tendue de velours vert dans

i. M"^ de Réniusat, Correspondance, t. I, p. 160.

L'eathousiasine était alors universel. M'"'' de Rémusat écrivait à son mari : « Tandis qu'en marchant, il (Bonaparte) créé, pour ainsi dire, de nouveaux peuples, on doit être bien frappé, d"un bout de l'Europe à l'autre, de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en deux ans, après une révolution destructive, et qui prend enfin une attitude offensive (il s'agissait de la flotte de Boulogne) après avoir excité longtemps b's railleries d'un ennemi i)révoyant, ce calme dans toutes les parties de l'empire, tandis que son chef est éloigné, entin l'administration n'ayant souffert dans aucune de ses parties, de cette longue absence, voilà bien de quui causer la surprise et l'admiration, voilà bien de quoi réchauffer les imaginations généreuses, et je sais que je ne suis pas encore vieillie pour cette sorte d'exaltation... Lorsque je reviens à la paix dont nous jouissons, à cette liberté réglée qui me suffît bien à moi, à cette gloire dont mon pays est couvert, à cette pompe, à cette magnificence même que j'aime parce qu'elle est la preuve que tout est accompli, enfin lorsque je songe que cette prospérité est l'ouvrage d'un seul homme, je me sens pénétrée d'admiration et de reconnaissance. Cher ami, ceci bien entre nous, car il est des personnes qui voudraient trouver, à ces sentiments, un autre motif que celui qui les inspire; eli)uis il me semble que les louanges, données par le cœur, sont moins pressées de se produire que celles dictées par l'esprit. "

laquelle Napoléon ne séjournait pas, et par derrière le cabinet, un salon où il admettait Talleyrand, toujours absent aux délibérations des autres ministres, les alTaires extérieures étant réservées entre le fin diplomate et le Premier Consul. Un grand tableau ornait cette pièce, le portrait de Cbarles XII, auquel on substitua celui de Gustave-Adolphe, que Napoléon lui préférait. L'appartement particulier se trouvait au dessus, composé de trois pièces où il arrivait par un escalier communiquant avec le petit salon. Les meubles en étaient simples. Sur la cheminée de la chambre à coucher, on remarquait un buste de César. Comme le cabinet du rez-dechaussée offrait le même niveau que la terrasse joignant le château, il y déjeunait souvent en plein air et pendant son repas agréait les personnes de son intimité, de grands artistes, comme Talma, de grands peintres, des hommes de lettres, des hommes d'Etat, avec lesquels il discourait sur les sujets qui l'éloignaient de ses préoccupations journalières, de la politique absorbante '.

A côté du général, vivait un excellent jeune homme, le frère d'Hortense, Eugène de Beauhar-

1. Il peut paraître intéressant ici d'apprendre quel tableau de la France M™" d'Entraygues mère présentait alors à son fils (lettre du 7 février 1804. Pingaud, folio 239, note).

« On croit la Frauci> toujours en révolution; ce n'est plus cela. On revient peu à peu aux anciennes institutions. Les préfets sont absolument les intendants; les généraux, employés successivement dans chaque pays, les commandants de province. La paix règne ; le crime est réprimé. C'est un changement de dynastie. Le pouvoir suprême réside en un seul. Le secret de l'Etal est impénétrable. Jamais homme moins communicatif, plus respecté et craint. La noblesse... commence à accepter des places soit civiles, soit militaires. Les pères s'y refuseraient, mais non leurs enfants, qui, sans cela, n'ont d'autre parti éprendre que de mener leurs charrues ou celles des autres. Ceux qui sont employés sont bien payés, et par préférence aux autres. Il y a encore bien du mal, mais, quand on le compare à ce qu'on a éprouvé, on regarde le Premier Consul comme un libérateur. »

nais, que ses aimables qualités de franche bonhomie, sa gaieté, sa droiture avaient fait l'ami de tous ceux qui rapprochaient.

La destinée d'Eugène avait été malheureuse, traversée de toutes les souffrances de la déchéance. Pendant quel([ues mois, on le vit comme apprenti, chez un menuisier, tandis que sa sœur Hortense était confiée à une blanchisseuse. Ce fut chez le menuisier que le général Hoche vint chercher Tadolescent, pour en faire son aide de camp, dans les guerres de Vendée. Lorsque, dans la suite, il rejoignit, en Italie, sa mère qui s'était rendue à Milan, près de son nouveau mari, Arnault, qui le vit, disait : « Ce n'était plus un enfant, et ce n'était pas encore un homme ; mais un bon jeune homme dont le rire épanouissait les lèvres, gaminant avec les demoiselles Uonaparte sous les ombrages du parc de Mombello. Brave, très adroit à tous les exercices du corps, bon danseur comme son père, point trop grand, bien modelé, de manières agréables, portant, en sa sveltesse et sa désinvolture, toute la marque du gentilhomme, il savait plaire sans inspirer de jalousie. Napoléon en fit son aide de camp en Egypte, ensuite à .Marengo où il reçut une blessure qui lui valut le grade de capitaine, peu de temps après celui de chef d'escadrons, enlin, comme colonel, le commandement du régiment des Guides. Et il n'avait que vingt et un ans'. »

1. « M'"" de l\rmusa.l [Mémoires, l- I, p. 150) écrit sur Eugène... ■< Eugène, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une vie tantôt orafreuse et tantôt brillante, eu ne cessant de conserver des droits à l'estime générale. Sa conduite prouve que c'est moins l'étendue de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre elles ([u'un certain accoril dans les qualités du caractère. Le prince Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part. Son instinct naturel, qui le porte vers ce qui est droit, l'école de Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des évé-

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Cotte cliance, due à sa bravoure, ne laissait point que (Tinquiéter les Bonaparte. Nés jaloux, envieux, ils Tétaient envers tous. Ils ne pouvaient lui reprocher aucune intrigue malséante. Eugène acceptait, toujours content, ce que Napoléon lui offrait. Et cette modestie peu vulgaire leur semblait plus dangereuse qu'une ambition avouée. Et |)uis ils jalousaient encore son état d'officier qui l'attachait si étroitement à leur frère, tandis qu'aucun d'eux n'appartenait à l'armée et ne retirait aucun lustre de leur situation de bourgeois enrichis. A leurs yeux, Napoléon montrait une trop grande estime pour ce beau-lils, que son mariage lui avait donné. C'était, i)our tout dire, un Beauharnais, qui nuisait aux intérêts de leur famille. Le comble fut que Napoléon, en 1803, finit par lui donner un hôtel rue de Lille, acheté aux héritiers du duc de Villeroy. Que d'envie cette faveur engendra !

Mais, sur Eugène, cette envie odieuse, cette âpre inimitié, glissaient sans l'atteindre. Il continuait sa vie ordinaire, joyeuse, entourée de bons vivants, du ventriloque Thiémet, des acteurs Dugazon, Da/incourt, Micliot, cherchant même ses distractions dans la compagnie de quelques femmes légères. On lui connut d'aimables maîtresses, dit M"" Avrillon; il adora M"'' Chameroy, ajoute M°"' d'Abrantès ; et lorsqu'il les quitta, ce ne fut qu'après de bons procédés, en souvenir de leur abandon charmant pour lui.

11 avait de très mauvaises dents, comme sa mère, comme sa sœur; mais il chantait bien, en langue

iiLMuenls. voici ce qui le foniia. M""^ Boiiaparle était iucajiablo do domier un conseil fort. Aussi, son tils qui l'aimait beaucoup, s'aperçait de bonne heure ([u'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont naturellement à la raison. >>

italienne surtout, et, au tiiéâtre de la Malmaison, il remplissait, avec succès, les rôles tirés des pièces de Beaumarchais. Talleyrand aurait voulu le marier à M"'" de Périgord, sa nièce. Eugène attendit, en vain, le consentement de son beau-père.

M™^ de Rémusat l'accuse d'indifférence et de sécheresse de cœur. Ce n'est pas ce que la vie démontra. Il fut toujours lidèle à son bienfaiteur, à Napoléon qu'il n'abandonna jamais ; fidèle à sa famille, fidèle à sa sœur qu'il adorait et dont il était le consolateur des grandes peines matrimoniales. Pour achever cette esquisse d'une existence qui, sous le Consulat, n'eut pas le temps de se développer, il faut noter ici le jugement de l'un de ses professeurs, pronostiquant qu'il n'arriverait jamais à rien, parce qu'il ne savait pas faire un thème sans solécisme et, sans contre-sens, une version ^

l. Un aijenl secret, par Léonce Pingaurl,p. ^40.

Les notes suivantes, extraites des papiers de d'Entraygues sur les diplomates étrangers et les femmes étrangères qui fréquentaient les Tuileries et Saint-Cloud, compléteront la peinture de la Cour consulaire.

« Les représentants étrangers sont aussi peu considérés qu'imparfaitement instruits. Gallo, l'envoyé de Naples, est tenu jjour un imbécile obséquieux, empressé à faire des cadeaux à « tout ce qui porte jupe auprès des ministres », espionnant ses collègues au protit de Talleyrand, Bunau, (Uivoyé de Saxe, « n'est pas un coquin, mais c'est le plus vil des hommes», tremblant qu'on ne lui donne un successeur, se dépensant en flatteries intéressées. Azara, ambassadeur d'Espagne, est aussi de cœur et d'àme avec le Gouvernement consulaire, et clabaude dans les salons contre les vieilles monarchie^. Traité comme un chien dans les bureaux, « mais le vilain n'a ni bouche, ni éperon» ; a su se glisser dans le cercle intime de M"" de Tallevrand. Lucchesini, ambassadeur de Prusse, en dépit de S(;s vices, montre quelque habileté et quelque connaissance de la situation. « Osez, osez, dit-il à Talleyrand, il ne faut que cela dans ce siècle. » Markow, très hautain, était retourné en Russie. Les autres Russes étaient d'aspect peu édifiant. Ils louaient étourdiment le Gouvernement et son chef et frayaient, en même temps, avec les survivants du Jacobinisme, |)arlaient de liberté et de Constitution, dans le salon de La Reynie ou dans celui du banquier Récamier, comme si on était encore en 1790. Là, un prince Obolenski raconte du grand-duc Constantin» des choses à faire frissonner ". Une madame Demidoff appelle tout haut Bonaparte, le dieu de l'Europe, bien que Vami ait fait fermer par ordre le salon de jeu qui se tenait chez elle. Une princesse Dolgorouki, indiscrète, intrigante, extravagante, se vante bien

haut d'avoir fait nommer ministre à Berlin le jeune Metternich dont elle est follement éprise. -M"" Divoff a obtenu la permission écrite de Bonaparte de laisser tailler la ban([ue chez elle, moyennant une redevance de 30.000 francs par semestre à la police. Mais Talleyrand a juré son grand juron qu'il fera fermer cette boutique, parce qu'on n'a pas graissé la patte à sa femme. M"" Divoff a organisé une agence de contrebande pour la Russie. M""* de Talleyrand y est associée avec un bénéfice de 20 0/0. Il y a aussi la princesse Michel Galitzine, une Schouvalov, fille d'un correspondant de Voltaire qui est en liaisons avec Caulaincourt, et qui emploie son talent épisti)laire à dénigrer l'emitereur Ale.xandre et son entourage. Parmi ces étrangers, figure un revenant de Versailles, Nassau-Siégen, jadis célèbre par les madrigaux héroïques du prince de Ligne. On le voit passer à l'écart, médisant de Gzartoryski, puis empochant silencieusement les profits clandestins que Talleyrand lui a procurés dans l'affaire des >< sécularisations ». C'est presque aussi un Russe ([ue l'ancien ambassadeur de Louis XVI, l'hellénisant Choiseul-Gouffier. Après dix ans passés pour revenir de Constantinople par la Neva, il paye, en anecdotes malignes sur Alexandre, le droit qu'on lui laisse d'espionner i>our le compte de son nouveau souverain. Tel est du moins l'opinion sur son compte, au ministère des relations extérieures. Bonaparte le traite de drôle. Il ne veut jioint entendre parler de lui, et Talleyrand, qui comptait faire de son plus vieil ami un serviteur du nouveau régime, n'ose plus le voir qu'en secret. »

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