‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 73 sur 144 · Lord HoUand, Sowenirs iraduits par Chouski, p. IHh · texte numérisé non relu

Lord HoUand, Sowenirs iraduits par Chouski, p. IHh

En parlant de Napoléon, il a écrit : « Sa ligure, quoicjue composée de traits réguliers et exjjrimant la pénétration et la sérénité, n'était aussi pleine de dignité ni aussi animée que je m'y serais attendu. Mais sa voix était douce, pleine de vie et persuasive au plus haut degré. Elle laissait une impression favorable sur ses intentions aussi bien que sur son intelligence. Ses manières n'étaient ni affectées, ni arrogantes, mais manquaient certainement de cette aisance et de cet attrait qui passent pour être le privilège exclusif de ceux qui ont pu, dès l'enfance, fréquenter la bonne compagnie, »

son éducation manquée. Il ne savait ni entrer en on salon, ni en sortir; ni s'asseoir dans un fauteuil, ni se lever. Talleyrand, censeur impitoyable également, lui reprochait de n'avoir pas eu de goût, ni de tact. Il lui accordait cependant du jugement, c'est-à-dire une décision juste, après avoir comparé deux idées, deux actions, deux projets, et encore, ajoute-t-il, ce n'était qu'après avoir entendu les hommes compétents dont il avait sollicité les ol)servations.

N'eût-ce pas été d'une belle audace d'accuser Napoléon d'avoir manqué de jugement? Quoi! sans jugement, lui qui sut imposer son avis dans la discussion des lois au Conseil d'Etat, dans l'organisation, dans la distribution des pouvoirs, dans le choix des fonctionnaires! Oh! rancune, mauvaise conseillère ! Talleyrand admet encore que la puissance de travail de Napoléon était excessive et ses journées aussi productives que celles de quatre personnes ^ Comment dire le contraire? C'était un fait qu'il no pouvait nier.

1. Emile Iîéf,nn, Hixioiro de Napoléon, t. UI, ]i. 'i94 et ic(\. Sur st/s travaux au Conseil d'Etat, voici ce qu'a écrit l'auteur : « La salle des séances du Conseil d'État, latérale à la chapelle, résinant dans toute la longueur de cette dernière, communiquait avec l'intérieur du palais par une grande porte et deux petites, pratiquées toutes trois aux extrémités. Le Premier Consul entrait par la porte principale qu'on ouvrait à deux battants. l'n huissier le précédait et l'annonçait. Tout le monde se tenait debout. Le second Consul, et [dus tard l'archichancelier, lui i)r(''sentait le grand ordre du jour. Alors, faisant signe à chacun de s'asseoir, il prenait place et nifîtlait la matière en discussion... Les conseillers, rangés des deux côtés de la salle par ordre d'ancienneté, avaient une table devant eux. Les maîtres des requêtes siégeaient transversalement à l'extrémité, vis-à-vis du président, dont le fauteuil dominait de deux marches celui des simples conseillers. Les auditeurs, créés au mois d'avril 1803, se tenaient sur des tabourets derrière les maîtres des requêtes. M. Locré rédigeait les procès-verbaux. Étant Premier Consul, Bonaparte avait pris l'habitude de tenir les yeux fixés sur l'orateur, de deviner sa pensée avant ([u'il la produisit et de la compléter. Mais ce regard intimidait souvent l'orateur, au point de lempécher de conclure... Lorsque chacun s'était abandonné sans réserve à ses idées, et que Bonaparte croyait la discussion

Et (Je quelle manière avait-il appris tant de choses si différentes entre elles : l'esprit des lois, la philosophie, l'administration, l'art de la guerre ? En ses premières années de garnison, il avait travaillé et lu heaucoup, et il n'avait jamaiscessé de lire, ni de travailler'. Le soir, avant de s'endormir, le matin en s'éveillant, il lisait ou se faisait lire les brochures et les ouvrages nouveaux; et, en ses causeries avec les hommes, admis dans son intimité, il apprenait encore, discutant les sujets restés ohs-

suftisaiiiiiient ('clairée. il la résumait clairement et recueillait les voix. Le vote devenait-il contraire à ses vues, il subissait de la meilleure grâce du monde l'empire de la majorité et disait : Je vais lâcher de me persuader qxce j'ai tort. Les séances se poursuivaient quelquefois jusqu'à dis heures du soir. Bonaparte en sortait avec la même fraiclieur d'idées qu'il y avait apportée au commencement. Il ne mangeait pas iiendant ce long intervalle et faisait dresser des tables dans la salle voisine, pour que les conseillers pussent jirendre quelque nourriture. »

Taine, liéi/ime moderne, t. I, cite cette page de Rœderer : '■ Au commencement du gouvernement consulain'. Rœderer, juge expert et indépendant, qui voit chaque jour Bonaparte au Conseil d'Etat, et note le soir ses impressions de la journée, reste stupéfait d'admiration: « As- .< sidu à toutes les séances, les tenant cinq à six heures de suite, jiarlant « avant et après des objets qui les ont remplies, toujours revenant à deux •< questions : « Cela est-il juste, cela est-il utile? » Examinant chaque " question en elle-même, sous ces deux rapports, après l'avoir divisée par « la plus exacte analyse et la plus déliée, interrogeant ensuite les grandes " autorités, le temps. rexi)érience,se faisant rendre compte de la jurispru- " dence ancienne, des lois de Louis XIV, du grand Frédéric... .Jamais le « Conseil d'Etat ne s'est séparé sans être plus instruit, sinon de ce qu'il lui " a ensiîigné, du moins de ce qu'il l'a forcé d"api)rofnndir... Il ne i)eut ■ avilir devant lui des hommes publics sans être homme d'Etat, et tout de- ■< vient pour lui Conseil d'Etat... Ce qui le caractérise entre tous, ce n'est (1 pas seulement la péni'tration et l'universalité de son intelligence, c'est « aussi et surtout la flexibilité, la force et la constance de son attention... " 11 peut passer dix-huit heures de suite au travail, à un même travail, à • des travaux divers. Je n'ai jamais vu son esprit las. .Je n'ai jamais vu « son esprit sans ressort, même dans la fatigue du corps, même dans " l'exercice le plus violent, même dans la colère. Je ne l'ai jamais vu dis- " trait d'une affaire par une autre sortant de celle ([u'il discute, pour soa- « ger à celle qu'il vient de discuter ou à laquelle il va travailler. Les nou- « velles heureuses ou malheureuses d'Egypte ne sont jamais venues le " distraire du Code civil, ni le Code civil des combinaisons qu'exigeait le « salut de l'Egypte. Jamais homme ne fut plus entier à ce qu'il faisait, " et ne distribua mieux son temps entre les choses qu'il avait à, faire. » 1. Quand un livre lui paraissait mauvais, il le jetait au feu.

curs pour son esprits II allongeait le temps, au surplus, par la distribution de ses heures toujours la même, par la répétition de ses actes et la stabilité de ceux qui le servaient. Besoin d'ordre et de régularité. Il se retrouvait mieux lui-même, en retrouvant autour de lui les mêmes personnes et les mêmes objets.

11 se levait à sept heures, le matin, et lorsqu'il ne prenait pas de bain, il mandait son secrétaire, qui dépouillait, sous ses yeux, les lettres les plus importantes, et lisait à haute voix les journaux français parus le matin ; ensuite les feuilles anglaises et les feuilles allemandes dont il voulait connaître l'opinion. Le valet de chambre commençait la toilette par des frictions énergiques avec une brosse de soie, et lui ayant passé une éponge imbibée d'eau de Cologne sur les cheveux, il versait le reste du flacon sur le corps de Napoléon, qu'il séchait avec l'éponge : habitude rapportée d'Orient, qui le gardait en santé, le laissant convaincu qu'il était constitué pour vivre quatre-vingts ans. Après cela, il se faisait raser. Bientôt, sur les avis de Constant, il

L Emile Bégin, Vie de Napoléon, t. UL p- 503.

« Les décisions d'importance secondaire, quel qu'en fût 1 objet, n'étaient jamais prises sans qu'il y eût rapport préalable ou discussion avec des hommes compétents. Quand Bonaparte voulut réorganiser la Comédie Française, il consulta Michot, Monvel, Talma. L'arrêté du 18 janvier 1803, signé à Saint-Cloud, fut la conséquence de ses entretiens avec eux. >-

/(/., p. 493. — « Dans les cas graves, il demandait des rapports contradictoires. Cette manière de procéder imposait à ses ministres, à tous ceux qui l'entouratent, des études non moins constantes que sérieuses, et s'il supposait chez quel(iues-uns de la négligence, de la partialité, de l'intérêt personnel, deux ou trois questions lui donnaient la mesure de ce qu'il pouvait espérer ou craindre. Ses réceptions du soir étaient de véritables préliminaires ])0ur les séances du Corps législatif, du Tribunal et du Conseil d'État. Il réunissait alors autour de lui tous les hommes politiques présents dans les salons, les interrogeait avec une aimable familiarité, écoutant, provoquant la contradiction, cachant sa pensée, pour laisser i)lus libre celles des autres, discutant quelquefois et disant souvent aj)rés : » J'ai préparé nia séance. »

apprit à se raser lui-même, devant un miroir que tenait à sa port<'e Roustan, le Mameluck. Ses habits lui étaient passés ensuite, non sans difficultés, impatient, comme toujours, de voir finie une action à peine commencée. L'habillement se composait, en semaine, de petites bottes doublées de satin, peu hautes, avec éperons d'argent, d'une culotte de Casimir blanc et de l'habit vert de ses chasseurs, avec épaulettes de colonel'. A ce moment, on lui présentait un mouchoir de batiste et sa tabatière, boîte ovale d'écaillé doublée d'or portant, sur le couvercle, un médaillon cerclé d'argent. Il se bornait à respirer fréquemment l'odeur du tabac, n'en prisant que fort peu, ses mouchoirs restant presque toujours intacts. Pour ses habits, on employait le drap de Louviers, le plus beau; pour son linge, la toile la plus fine ; pour ses gilets de flanelle, l'étofle la plus moelleuse, d'origine anglaise. Le dimanche. Ihabit vert des chasseurs était remplacé par l'habit bleu à revers blanc de ses grenadiers; et, quelque fût le jour, il restait dans le même costume toute la journée, ayant horreur d'un habillage qui lui faisait perdre son temps. A ce point que, pour monter à cheval, il ne changeait que ses bottes, conservant la même culotte'.

Ainsi vêtu, il entrait en son cabinet installé dans

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