‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 8 sur 144 · Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p

rance, il pensait au suicide. Peut-être Taurait-il accompli, si, sur ses pas errants, il neùt rencontré un de ses camarades de Brienne, Demasis, généreux et riche, qui lui prêta une forte somme d'argent, en apprenant cette situation si précaire. Ce prêt le remit d"aplomb. Il envoya cet argent à sa mère, et attendit la suite des jours avec plusde confiance. En ces temps si troublés, l'existence de chaque personnage variait comme un jeu de bascule; brillante ou déprimée, selon les crises politiques déchaînées à Paris. Au moment de Vendémiaire, Barras ayant besoin d'un officier peu scrupuleux pour être secondé et défendre la Convention, trouva justement Napoléon, venu en curieux aux Tuileries. \n mot suffît pour les accorder l'un et l'autre. Le petit général s'emparade la direction des forces gouvernementales, accapara les canons laissés en détresse au camp de Grenelle, et n'hésita pas un seul instant à mitrailler les royalistes, insurgés contre le pouvoir établi. Napoléon resta vainqueur. Barras triompha, et, par reconnaissance, le fît nommer commandant de l'armée de Paris.

Ce fut le début de sa haute fortune. De la chambre meublée oii il logeait, misérable, rue des Marais, il transporta son domicile à l'hôtel affecté à la résidence du chef de l'intérieur, rue des Capucines, il eût des voitures, des chevaux, un traitement considérable. Inconnu la veille, son nom devint aussitôt populaire, et sa renommée s'établit. Lui-même, en son verbe, prit de l'assurance, y imprima l'autorité. Il ne douta plus de l'avenir. O^elques jours après, on lui fit remarquer que cet acte de vigueur contre les Parisiens pouvait lui être reproché un jour. Et lui, peu embarrassé, de répondre : « Laissez donc! ne voyez-vous pas que c'est mon cachet que je mets

sur la France' ». L'audace lui avait servi. 11 ne l'oubliera plus. Sa famille sera hors du besoin. Ses frères seront avertis que leur état provisoire va cesser. Joseph pourra ambitionner d'être consul en Italie ; Lucien, commissaire des guerres. Et les salons de son hôtel s'ouvriront aux femmes, célèbres par leur iniluence et leur beauté, aux hommes considérables du jour. N'est-il pas tout-puissant? 11 a sauvé la Convention, écrase les royalistes I

Un autre eût paru étonné de ce hasard heureux. Lui, pas du tout, car il se sent supérieur à cetteposition. Il traite, d'égal à égal, avec les hommes du Gouvernement. 11 réclame, il exige plutôt, pour chacun de ses frères, la situation qu'ils désirent, et il annonce à Joseph, le soin qu'il prend des uns et des autres. Ce n'est pas, comme on Ta dit, l'aîné qui demande, ni les autres non plus; c'est lui, Napoléon, qui les devance et leur octroie, de sa propre initiative, des places avec un traitement honorable élevant leur condition sociale. Pour lui-même, autant que pour eux, il a le culte de son nom. Il ne veut pas être, parmi les siens, le seul honoré et bien doté. Ceux qui s'appellent comme lui doivent faire hgure dans le monde. Oui pourrait lui marquer son point d'arrêt? lisait ce qu'il veut, et se conduire où il veut. Jadis, en Corse, pendant son dernier congé, Robespierre lui a fait offrir ki place du général Henriot, celle qu'il occupe aujourd'hui, lia refusé malgré les sollicitations de ses frères. « Le moment n'est pas venu, leur avait-il dit. 11 faut attendre. Je serai maître de Paris, un jour. » Kt il l'était"-^.

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