‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 80 sur 144 · Constant, .Wé"('j//-e.s, t. I, p · texte numérisé non relu

Constant, .Wé"('j//-e.s, t. I, p

« En ses moments de repos, Napoléon s'occupait beaucoup de la toilette des femmes. Un jour de grande cérémonie, Joséphine ayant ])aru avec une robe rose et argent qu'il n'aimait pas, il jeta violemment son écriluiie sur elle pour la forcer à changer de robe. »

M"' Devienne, soubrette sémillante et si jolie ; M"'' Mézeray, qui appartenait à Lucien ; M'" Gros, qui fut la préférée de son frère Joseph. Les complaisantes étaient surtout les dames de son entourage, espérant obtenir des avantages ponr leurs maris. M""" Tallien désirait être admise aux Tuileries, mais elle ne put jamais iléchir ses rigueurs. Elle le rencontrait dans les bals masqués des ministères où Napoléon venait ignoré et travesti, afin de connaître Lopinion des salons de Paris. Elle le harcelait, elle le suppliait. Lui ne démordait pas de son refus . 11 coupait court à ses prières : « Comment voulez-vous, lui disait-il, que je fasse accepter aux Tuileries la femme qui ne peut nommer le père de tous ses enfants? » Il avait présente à l'esprit la détestable réputation de l'ancienne maîtresse de Tallien, la répulsion qu'elle inspirait aux femmes les moins rigides. Au commencement du Consulat, une jeune fille disait à sa mère qui avait salué Térésa Gabarrus : « Est-ce qu'aujourd'hui on doit saluer ces femmes-là? Nous n'avons plus besoin d'elle! » Pourtant, Térésa, pendant la Terreur, avait sauvé la vie à la mère de la petite précieuse, qui en parlait d'un ton si méprisant.

Joséphine ne supportait qu'avec chagrin ces trahisons de Napoléon. Elle redoutait que son empire sur lui ne disparût. Mais il revenait à elle plus adorant et plus tendre, lorsque son caprice était épuisé, et la douce Joséphine retrouvait son bonheur. Il n'était pas un homme comme un autre, objectait-il. Sa vie, toujours menacée, le forçait à cette variété d'amourettes. Quant aux convenances, il n'en avait cure. En ses alentours, rien n'était réglé comme ailleurs. Il n'obéissait qu'aux exigences de son ambition. Il allait au spectacle, non

pour s'y montrer, mais pour le plaisir de son esprit et de ses yeux. Et on ne le voyait que rarement à la Comédie-Française, à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Ses loges n'en étaient pas moins belles, vastes, décorées pompeusement, et luxueusement meublées, portant au-dessus des draperies, ou au dessous, l'étoile d'or, symbole de sa destinée. Les personnes de sa suite se tenaient derrière lui, en grand costume, immobiles. Et lui, impassible aussi, ne manifestait aucune émotion, n'approuvant ni n'improuvant rien de la pièce ; simple, sans galons, sans plumes, sans broderies, se distinguant seulement par la richesse de son épée. Sur le pommeau était incrusté le d'vdma.nt le Régent ; sur la coquille, le Sancf/, et il montrait l'arme. « Elle vaut quatorze millions, » disait-il. Malgré cette prédominance si jalousement défendue, il ne put à l'Institut faire triompher Palissol, qu'il patronnait. Et Chénier, s'adressant à Napoléon : « Il faut que vous veniez ici, général, pour subir une défaite. » Le ton était courtois, mais non sans malice. Chénier se vengeait de ses déconvenues au Tribunat.

Un des plaisirs du premier consul était de sortir les soirs dans Paris, accompagné de deux aides de camp, Duroc et Bessières, souvent de Bourrienne seul, lorsque Bourrienne était son secrétaire, et de se mêler à la foule, d'entendre les lazzi du peuple, enfin la vérité toute nue sur sa politique et sur sa personne. Dans les rues, il allait de lavant, négligeant ses compagnons, perdu au milieu des groupes, interrogeant les passants, les excitant, et tout heureux lorsqu'il rentrait avec une provision d'éloges à son endroit. C'était son meilleur réconfort dans la lutte incessante qu'il soutenait contre les fac-

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tieux redoutables. Il répondait alors à ses amis inquiets : « Quand on veut se mêler de gouverner, il faut savoir payer de sa personne ; il faut savoir se laisser assassiner'. •>

Il cherchait dans la foule ses raisons de conduite. Etait-il temps de se démasquer et de mettre sur sa tête le diadème d'un monarque? Peu à peu il habituait le peuple à le considérer comme souverain. La pompe de son cortège, lorsqu'il sortait pour une cérémonie; la distance toujours plus grande entre lui et ses inférieurs ; l'annihilation des deux autres consuls, la désinvolture avec laquelle il les traitait-, appelant Lebrun c vieilleganache », toutes ces démonstrations révélaient, sans ambages, le fond de ses desseins. Le jour qu'il présenta les chapitres achevés du Code civil au Sénat, il fit atteler huit chevaux à sa voiture et il s'arrangea pour que dix sénateurs vinssent le recevoir au bas de l'escalier du palais. Mercier qualifia cette bassesse d'un mot nouveau. Le Sénat fut u génullexiblc ». En Belgique, Napoléon se fit suivre par la troupeduThéâtre-Franrais. Les spectacles étaient les siens, ceux qu'il offrait avec ses acteurs. Autour de lui, tout était domestiqué.

11 voulait surtout inspirer de l'étonnement, éloignant de lui les médiocres et les bavards, les grands, les riches, tous les vaniteux, à qui le pouvoir semble un débiteur. Ils demandent, ceux-là, et ne donnent rien. C étaient les humbles, les travailleurs aux mains noires qu'il cherchait à impressionner. En

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