Mémorial, t. VHI, p
« A quelqu'un qui lui répondait avoir travaillé tout le joui- pour le satisfaire : « Mais, monsieur, n'aviez-vous pas encore toute la nuit. »
son intérieur, pour les siens, pour ses serviteurs, le plus caressant des maîtres. 11 prenait part, affirme Constant, aux plus minces soucis de ses valets; il s'intéressait aux plus petits chagrins de ses proches. 11 tâchait de leur plaire, de prévenir leurs désirs; et puis encore, — contraste seulement pour l'observateur superficiel, — il adorait les champs, le grand repos de la campagne. Il avouait un jour que sa grande ambition eût été de vivre avec 12 francs par jour et un cheval, ou bien d'être juge de paix d'un canton. Boutade qui décelait un côté de son caractère, moins âpre et nioins rugueux qu'en apparence. Son génie, une force mystérieuse, une irrésistible poussée de son âme, l'entraînaient aux chevauchées et aux mêlées des batailles, tandis qu'il aurait voulu vivre paisible en un coin de village, bon cultivateur d'un modeste domaine. N'en est-il pas ainsi de tous les hommes? Que de contrastes inexplicables chez tous ! Celui-ci est un grand peintre, et il rêve d'être musicien, comme Ingres, plus flatté d'un succès sur son violon que de l'admiration des connaisseurs pour ses tableaux. L'homme propose et Dieu dispose.
Mais il payait cher cette renommée. Ses nuits étaient agitées de cauchemars et d'épouvantes, alors que des complots contre sa vie l'entouraient d'embûches insaisissables. On les sentait dressées pour sa perte. La police n'en découvrait aucune trace. Le hasard seul fit la lumière sur ces trames criminelles. On l'attaquait, lui, Bonaparte; il se défendit. Telle fut la cause de l'exécution du duc d'Enghien, résolution cruelle qu'il crut nécessaire, et qui le hanta jusqu'au bord du cercueil. Il naimait pas qu'oh lui en parlât; il n'aimait pas voir le général llnlin, qui avait présidé au jugement du
prince. Il s'efforçait de vieillir l'événement en l'enterrant dans le silence. Quelques jours après, cependant, résolu à affronter l'opinion de Paris, il se rendit à l'Opéra. Au lieu de franchir prestement les escaliers qui conduisaient à sa loge, et d'y entrer le premier, comme d'habitude, il attendit Joséphine venue avec lui, et tous les deux en même temps apparurent, lui pâle, trépidant en l'incertitude d'un applaudissement ou d'une réprobation. Le spectacle fut très calme. Aucun murmure ne se fit entendre, ni aucun bravo. Le peuple ne faisait point tant de façons que le faubourg Saint-Germain.
Presque tous les contemporains qui ont écrit sur Napoléon l'ont jugé non d'après lui, mais d'après eux. Sesdétracteurs avaient à lui faire expier, sans doute, le froissement de leur orgueil; les autres ne le connaissaient pas tout entier. Aujourd'hui l'homme se dégage mieux des matériaux amoncelés sur sa vie. Certains faits négligés mettent un jour nouveau sur les qualités de son âme. Par exemple, il disait à Menneval qu'il n'avait jamais pu lire, sans pleurer les Epreuves du sentiment, par Arnauld Baculard^. Celui que la lecture émeut assez fortement pour verser des larmes ne peut être le féroce massacreur, goûtant le sacrifice