Fouché, Mémoires, t. 1. p. 27fi et suiv
Voici ce qu'a écrit Fouché au sujet de Fontanes :
" Ce Céladon de la littérature, auteur élégant et pur, n'osait pas trop m'attaquer en face ; mais dans des mémoires clandestins qu'il faisait remettre au Premier Consul, il dénigrait toutes les d(jctrines, toutes les institutions libérales, cherchant à rendre suspects les hommes marquants de la Réviilution. qu'il représentait coninn' des enm'mis invétérés de l'unité
contre ces ergoteurs intarissables ; Fontanes, le plus funeste de ses inspirateurs, mégalomane dont la parole devait être enchanteresse sur un esprit enclin à la poursuite des grandeurs. Le rétrograde écrivain lui indiquait Charlemagne, comme un modèle à copier, en rétablissant TEmpire d'Occident. « Pauvretés académiques », — ces avis néfastes. — disaient les autres courtisans, se moquant de Fontanes. Les royalistes intervenaient à leur tour et l'adulaient, espérant que, la monarchie restaurée, la France rappellerait le monarque légitime, Louis XVIIL II les laissa venir à lui, avouant qu'eux seuls savaient l>ien servir, très ilatlé lorsque le comte de Narbonne, lui remettant une lettre, la lui présentait sur le bord de son chapeau renversé. Et quant aux Jacobins qui ne restaient point inertes, il les llagellait de ces mots méprisants : « Un jacobin est un ambitieux qui veut une [)lace. » Espèce d'hommes qui pullub^ encore aujourd'hui.
Son idéal, le train de sa vie, se fixaient sur ses deux passions dominantes, lagloire, et la guerre qui engendre la gloire. < Je ne suis devenu grand que par les armes, illustre que par les conquêtes dont j'ai enrichi la France, disait-il à Bourrienne; la guerre etd'autres conquêtes peuvent seules défendre ma situation. » L'opinion devait être constamment occupée de lui, pensait-il ; sinon son pouvoir serait facilement amoindri. Qu'un autre général rempor-
ilu pouvoir. Sini thi'-'inp. sa conchisinu iiblij;éi\ était rli' l'nire recominencpi- CharUMiiagno par NapoléDU. afin qui' l:i Révolution ]>iil se reposer et se ]ierilre dans un firand et puissant Knipire. C'était la chimère <lu jour, ou l'iuti'it on savait que telle était la marotte du Premier Consul et de ses intimes. Aussi, tous les aspirants aux places, aux faveurs, à la fortunf\ ne manipiaient pas de donner leurs plans, leurs vues, dans ce sens, avec plus ou moins d'exagération ou d'extravagance. »
tât une grande victoire, et son auréole pâlirait. Estce que Hohenlinden n'avait pas diminué JMarengo ? Les hommes ont besoin d'un fétiche. Il l'était pour le peuple et pour ses généraux, conservé en cet état légendaire par la crainte et l'intérêt. La crainte, elle existait. L'intérêt! il tâchait de le faire naître, en persuadant à la foule que sa politique importait àla paix del'Europe etdu monde. Joseph, sonfrère, ne cachait pas que le Premier Consul ne vivrait plus tranquille, s'il ne passait pas pour indispensable à la France. Et cet état d'esprit exagérait son égoïsme. Rapportant tout à lui, il devait, à la fin, rencontrer l'isolement. L'amitié ne se réchaufferait plus autour de sa personne. N'importe! L'amitié, il n'y avait jamais cru. Des partisans, il en aurait toujours, tant que la fortune le favoriserait; tous disparaîtraient au souffle de l'orage qui l'abattrait. N'est-ce pas la destinée commune?
Sommaire. — Il préférait Corneille à Racine, à Voltaire. Il ne comprenait pas Molière. — 11 ignorait Fart du débit des vers. — La musique ne Timpressionnait pas. — Il croyait à l'immortalité de rame. Les raisons qui l'avaient poussé au rétablissement du culte catholique. — Il n'était ni fataliste, ni superstitieux. — Haute idée qu'il avait de son génie et de sa famille.
Cet homme, qui ne vivait que de politique et d'ambition, plaçait forcément Corneille au-dessus de tous nos poètes tragiques. Racine et Voltaire n'étaient, à ses yeux, que des amuseurs. Les souffrances du cœur humain, les plaintes dim amour
trahi, les tendres élégies d'Andromaqiie, de Bérénice ou de Zaïre, ne pouvaient retenir l'attention du chef d'Etat dont l'càme ne se soulevait qu'au récit des prouesses des grands conquérants, vantés par l'histoire. Corneille, avec ses alexandrins héroïques, entlaniniait sa pensée ; Racine, par ses cantilènes amoureuses, l'ennuyait. Molière, de même, lui agréait peu. Il ne connaissait point, disait-il, l'ancienne société dont l'auteur comique avait censuré les mœurs. Les seigneurs de Versailles lui demeuraient étrangers. Leurs ridicules ne pouvaient donc le dérider. Il ne percevait pas ce qu'il y avait de commun à tous les hommes dans les satires de Molière. Enhn, la comédie de Tartufe luisemblaitun persiflagetrèsdangereux, etil avouait, qu'à la place de Louis XIV, il en eût interdit la représentation.
Dans Homère, il n'admirait que l'y/zar/e. Au poète grec, il préféraitOssian, dont les poésies nuageuses, aux accents douloureux et sombres, excitaient plus fortement son imagination que les peintures des mœurs grecques de l'antiquité. Tacite, violent et sévère contre la tyrannie, n'était en sa pensée qu'un détestable historien; Horace ne convenait qu'aux sybarites. De ses contemporains, il honora d'abord Chénier, Ducis, Lemercier ; il les éloigna ensuite de son entourage, lorsqu'il les vit hostiles à ses projets. Ducis, le mieux accueilli, devint le plus irréductible. Sous son apparente bonhomie, il cachait un caractère résolu, et Napoléon ne réussit pas longtemps a tromper le poète. Un jour que Ducis se rendait avec Legouvé à une invitation aux Tuileries, il lui exprimait ses doutes sur la loyauté du Premier Consul : <( Maintenant que nous savons ce qu'il peut, disait-il, tâchons de savoir ce qu'il
veut. » Mais qui le sut jamais avant la chose accomplie'?
Quelquefois Napoléon lisait à haute voix, à la société de son salon, de longues tirades de tragédie, du Corneille surtout. Mais,insensihle à la symétrie des vers, et pressé en sa lecture, comme en ses actions, il lisait d'un ton déplaisant, sans faire valoir, ni l'idée du poète, ni le caractère du personnage ; changeant les s en /, ou les t en v ; n'ayant jamais l'expression de physionomie que la situation de la scène devait imposer à sa ligure, ni la voix qu'il fallait à la déclamation. On pouvait croire qu'il ne comprenait pas ce qu'il lisait, dit M""" de Rémusat. C'était pis encore en musique. Aucun air ne s'échappait juste de ses lèvres. (Juoiquil eût le timbre sonore, il chantait faux, parce que les mélodies musicales ne touchaient point son àme. 11 n'en ressentait point les douceurs, Talanguissement, les tendresses. L'oreille seule était frappée en lui. Une « musiquette » lui causait plus d'impression que la musique d'un opéra, que les harmonieuses compositions d'un grand artiste, comme Méhul. Il admettait, toutefois, rintluence de la musique sur le peuple. Une niait point qu'elle ne fût un puissant auxiliaire à l'adoucissement des mœurs, ou à l'exaltation des courages. Pour lui, c'était différent; il ne chantait qu'en ses moments de dépit ou de colère,
1. On peut aussi iinrlcr ici de Larevellière-Lépaux (jui, en ses mémoires II. H, p. 444), essaye de se donner plus rtiniportanee qu'il n'en eut jamais. Napoléon, (lit-il, voulut le cimipromettre en l'incitant à lui demander une place de sénateur. Cette demande l'aurait déshonoré. 11 eut garde de n'en rien faire. Kt aussitôt il blâme la sottise de Chénier qui encensa le Premier Consul en sa iiiéce de Cj/nts avant d'eu avoir reçu le ju'ix convenu. " Ce prix était une place de sénateur r[u'unc t'ois compromis et jirostitué, Chénier ne put obtenir. » Ce n'est pas là toute la vérité. Chénier au Tnbunat attaquait véhémentement la i)olitique du Premier Consul, et JSnuapartc ne pouvait récompenser un ennemi.
tâchant d'étoiiiïer sa pensée sous le bruit de sa voix, piétinant, sautillant avec cette chanson : Oh ! cen est fait^ je me marie ! sans qu'il y eût le moindre rapport entre l'état de son âme et la chanson.
Cependant le son des cloches de la Malmaison l'émouvait et le rendait grave. Mais ce son, descendu d'un petitclocher de village, le touchait d'une autre manière qu'un air d'opéra. C'était un appel à la mélancolie, à la tristesse, vers laquelle son àme était le plus souvent penchée; ensuite il lui rappelait des souvenirs d'enfance et lui représentait un concert divin. Le paysan même, si peu dégrossi qu'il soit, s(; laisse toucher par le tintement de VAiif/elus, et Bonaparte ne pouvait échapper à ce l'etentissement intime. Entîn, il était religieux, croyant à l'intei'vention de la puissance divine dans les événements du monde. En ses bulletins de victoire, il n'oubliait jamais de parler du Tout-Paissant qui protégeait ses armées; en Italie, après ses triomphes, il commanda les chants d'un Te Deum auquel il assista. Il avait foi en l'immortalité de l'âme, exhortant Duroc, blessé mortellement, à se consoler de sa Hn prochaine, en lui disant qu'ils se retrouveraient en une vie future. Et la nécessité d'une religion lui paraissait si absolue, qu'il atlrontait courageusement la réprobation de ses généraux pour signer le Concordats