‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 90 sur 144 · Mémorial, chap. viii · texte numérisé non relu

Mémorial, chap. viii

« On croit à Dieu, liisait-il, parce que tout le proclame autnur de nous, et que les plus grands esprits y ont cru ; non seulement Bossuet, dont c'était le métier, mais encore Newton, Leibnitz qui n'y avaient que faire; mais on ne sait ((ue penser de la doctriBe qu'on nous enseigne, et nous nous retrouvons la montre qui va sans connaître son horloger... Et voyez un peu la gaucherie de ceux ([ui nous forment; ils devraient éloigner de nous l'idée du iiaganisrne et de l'idolâtrie, parce que leur absurdité provoque nos premiers raisonnements et nous prépare à résister à la croyance passive; et pourtant ils nous élèvent au milieu des Grecs et des Romains,

La cour consulaire ne montrait pas les mêmes convictions. Les généraux, ses lieutenants, étaient de ceux qui avaient le plus contribué à la destruction des croyances religieuses et qui, en Italie, avaient pillé les églises. Parmi eux, on pouvait citer les plus bouillants, Lannes et Augereau. Quelquesuns avaient essayé de l'amener au protestantisme. Il s'y était refusé, n'admettant pas l'excellence dune religion sur une autre, mais seulement le rétablissement d'un culte dans l'Etat. Le catholicisme avait été, de tout temps, la religion de la majorité des Français. Pourquoi changer ce qui avait duré des siècles, et avait fait la grandeur de la patrie? Sans doute les prêtres eux-mêmes ditleraient dans leurs croyances. Il y avait eu des dissidences au sujet de certains dogmes. Ces questions de discipline religieuse ne le regardaient pas. Il voulait surtout empêcher les zizanies dans les familles, en relevant

avec leurs myriades de di\ inités. Telle a été, pour rnon compte et à la lettre, la marche de mon esprit. J'ai eu besoin de croire: j"ai cru; mais ma croyance s'est trouvée heurtée, incertaine, dès que j'ai su, dès que j'ai raisonné, et cela m'est arrivé d'aussi bonne heure qu'à treize ans. Peutêtre croirai-je de nouveau aveuglément, Dieu le veuille l Je n'y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux; je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur... »

Et encore, Mémorial, chap. vi, sur les convictions religieuses de Napoléon :

« L'empereur, ai)rès un mouvement très vif et très chaud, a dit: « Tout proclame l'existence d'un Dieu ; c'est indubitable. Mais toutes nos religions sont évidemment les enfants des hommes. Pourquoi y en avait-il tant '.' Pouniuoi la nôtre n'avait-elle pas toujours existé? pourquoi étaitelle exclusive? Que devenaient les hommes vertueux qui nous avaient devancés? Pourquoi ces religions se décriaient-elles, se combattaient-elles, s'exterminaient-elles? Pourquoi cela a-t-il été de tous les temi>s, de tous les lieux ? C'est que les hommes sont toujours les honmies, c'est (jue les prêtres ont toujours glissé partout la fraude et le mensonge. Toutefois, disait l'empereur, dès que j'en ai eu le pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion ; je m'en servais comme de base et de racine. Elle était à mes yeux l'appui de la bonne morale, des vrais principes, des bonnes moeurs. Et puis, l'inquiétude de l'homme est telle, qu'il lui faut ce vague et ce merveilleux qu'elle lui présente. Il vaut mieux qu'il le prenne là que d'aller le chercher chez Cagliostro, chez M"» Le Normand, chez toutes les diseuses de bonne aventure, chez les frii)ons. »

l'ancienne religion dominante, et laisser à tout le monde la liberté d'adorer Dieu à sa manière. (( Ce n'est pas le fanatisme qu'il faut craindre, disait-il, c'est l'athéisme. » Et il encourageait secrètement les attaques contre Voltaire et les Encyclopédistes, d'où était venue la Révolution, espérant changer ainsi les idées et les mœurs du temps.

On a voulu faire de Bonaparte un superstitieux et même un fataliste. Superstitieux, parce qu'on le vit maintes fois se signer à la nouvelle d'un événement heureux ; plus que superstitieux, hypocrite, dit Larevellière-Lépaux (t. II, p. 37), parce qu'il renvoya au pape la Vierge noire que ses soldats avaient expédiée en France, lors de la prise de Lorette ; parce qu'il rendit au culte et à la vénération des catholiques les restes de sainte (leneviève que Larevellière affirme avoir été brûlés pendant la dévastation de Saint-Denis; parce qu'il fit revenir du fond de l'Allemagne le corps des trois rois mages et les restitua à une église de Cologne. Fataliste, enfin, depuis cette phrase : « Le boulet qui me frappera n'est pas encore fondu. » N'est-ce pas accusation gratuite, inspirée par la haine et qui d'ailleurs ne prouve rien? Si Napoléon voulait rendre à la religion catholique son ancienne grandeur, et sa puissance évanouie, il ne devait rien négliger pour y réussir, pas même ces petits faits qui offusquent si grandement l'esprit du chef des théophilanthropes. Chez beaucoup de gens, ces reliques, vénérées depuis des siècles, sont les stimulants les plus actifs de leur piété. Menneval remarque, avec raison, que les gestes et les paroles de Bonaparte indiquent tous, au contraire, sa ferme croyance en la Divinité. Son signe de croix était un hommage spontané, envers Dieu, à l'issue d'une action triomphante, et

lorsqu'il aflirmait ne pas redouter les boulets d'une bataille, c'est qu'il se croyait chargé d'une mission })rovidentiello, parmi les hommes, envoyé pour révolutionner les nations, pour établir un nouveau droit, une nouvelle justice. Il resterait invulnérable jusqu'à raccomplissement de cette destinée. Aussi bien sa pensée et son imagination étaient imprégnées d'un mysticisme troublant. Dans une lettre à Joséphine il écrivait^: « Qu'est-ce que l'avenir? qu'est-ce que le passé ? qu'est-ce que nous ? Quel lluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu du merveilleux. »

11 avait une si haute idée de son génie, de l'empreinte incU'açable qu'il laisserait sur le monde, qu'il disait à son frère Joseph : « Je voudrais être ma postérité pour connaître l'opinion des hommes à mon égard. Je voudrais entendre les vers enflammés qu'un grand poète, comme Corneille, écrira sur mes actions. » Tous ceux qui étaient issus du môme sang que lui avaient, à ses yeux, une valeur incontestable. 11 les vantait, il les célébrait, et, cependant, ils l'ont presque tous abandonné sur sa roche expiatoire. A Sainte-Hélène, il avait oublié leur ingratitude, et il dictait à Las Cases, sur toute sa famille, un jugement qui a servi à tous les historiens ' : « Joseph, par tous pays, disait-il, serait l'ornement de la société; Lucien, celui de toute assemblée politique ; Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; Louis eût plu et se fût fait

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