‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 92 sur 144 · A MORTEFO^'TAINE LA SOCIÉTÉ DE JOSEPH BONAPARTE · texte numérisé non relu

A MORTEFO^'TAINE LA SOCIÉTÉ DE JOSEPH BONAPARTE

Sommaire. — La terre de Mortefontaine. — Sa description. — Les personnages que Joseph Bonaparte y reçoit. — Les plaisirs et les distractions qui leur sont otïerts. — Le poète Gasti, auteur des animaii.r parlantfi. — M. de Cobentzel. — Le marquis de Lucchesini : Palissot. — Le marquis de Boufflers. — Andrieux. — Bouilly. — M"'' Récamier.

Lorsque, au mois troctobre 1798, à la criée du tribunal, Joseph Bonaparte acheta le château de Mortefontaine et ses dépendances, la terre se composait de plusieurs centaines d'hectares oii se trouvaient de magnifiques étangs, des bois, des hameaux, des moulins, des fermes et leurs maisons couvertes de chaume, de gothiques pavillons pour les gardes, et, çà et là, des kiosques, et une vieille tour, — la tour Dubos, — que les ronces dévoraient. Bonaparte, en partant pour l'Egypte, lui avait laissé la plus grande partie de sa fortune, et Joseph en usait pour devenir propriétaire de l'une des plus belles résidences des environs de Paris. Depuis qu'il était de retour d'Italie, après avoir quitté lambnssade de Rome, il cherchait un lieu où il pourrait se livrer à ses goûts de vie cham-

putre. L'occasion s'offrit au moment où les héritiers de la succession Duruey, banquier des affaires ('trangères sous la monarchie, hrent vendre les biens de leur parent, condamné à l'échafaud, parce qu'il avait été « Tami de l'infâme Dubarry >>, disaient les officieux de l'époque.

Joseph était, alors, l'un des députés de la Corse, aux Cinq-Cents. Soutenu par le prestige de son jeune frère, le général, son aml)ition s'affirmait, chaque jour plus exigeante. Il avait abandonné les appartements étroits de l'hôtel meublé delà rue des Saints-Pères, qu'il habitait, et il s'était logé à l'extrémité delà rue du Rocher, en un hôtel, — le sien, — bâti naguère par l'architecte Gabriel, pour une danseuse de l'Opéra, M"" Grandi. Le nombre de ses amis croissait; il en était heureux; et, ahn de les rapprocher de lui davantage, il allait consacrer à leurs plaisirs sa belle maison de Mortefontaine, se montrer aimable, bonhomme enlin, éloignant, par cette affabilité, toute suspicion, et laissant croire à un désintéressement qui n'existait pas dans son àme.

Mortefontaine était voisin de Senlis. En deux heures, au trot de bons chevaux, on pouvait franchir la distance de Paris. La route était d'un agréable aspect, et, à mesure que l'on avançait, les champs apparaissaient avec leurs accidents de terrain, des friches parsemées de roches crayeuses ; plus loin, de verdoyantes collines, des vallonnements boisés où s'élevaient, au milieu de frondaisons touffues, quelques maisons villageoises. On arrivait, enfin, à la grille décorant la cour d'honneur. Une terrasse existait à droite du château; des écuries, à gauche; des fossés profonds séparaient la

grille de la route. Joseph lit niveler la terrasse, (lissinuila les écuries par des massifs d'arbustes et de ileurs, et les fossés furent comblés. L'œil embrassait alors de vastes bâtiments à deux étages, percés de nombreuses fenêtres, très larges, que deux pavillons plus élevés encadraient de leurs toits aigus. Sur l'un des côtés, on bâtit bientôt une orangerie et, à la suite, une volière.

Ce qui faisait la beauté du lieu, ce qui laissait aux visiteurs une impression de magnilicence, c'était, sur la façade des jardins, la perspective d'un temple dans un éloignement grandiose, avec des allées d'arbres qui semblaient interminables; c'étaient des eaux dormantes en étangs qui se succédaient presque sans limites, avec des îlots épars, des bouquets d'arbres, des mausolées, des colonnes, des roches, et enlin, vers l'horizon, de petites collines qui s'estompaient des tons bleuâtres du ciel, ou bien se noircissaient au moutonnement agité des bois, à leur sommet. L'art du jardinier avait encore embelli ces grands espaces, peuplés d'eaux et de feuillages; mais il était inaperçu et se confondait avec la nature. Les bouleaux, les sycomores, les platanes, de hauts conifères se groupaient harmonieusement pour former ce décor, superbe aux yeux et inoubliable. D'immenses pelouses entouraient le château et allaient se perdre dans les eaux d'une rivière que franchissait l'arche antique d'un pont de pierre et, ailleurs, celle d'un pont rustique fait de branches rugueuses et enlacées.

A l'entrée en possession de Joseph, les eaux des étangs étaient vaseuses ; les allées et les chemins des parcs et des bois, coupés de fondrières; les maisons de gardes, les murtins des petits ports, où s'alignaient au repos les barques de promenades

et de pêche, commençaient à s'effriter. Au bout d'un an, Morfcefontaine avait retrouvé ses séductions et sa propreté ; les eaux avaient été nettoyées ; les chemins, chargés de menus graviers qui avaient assaini leur chaussée; les bois étaient émondés ; les maisons de gardes, restaurées.

Depuis la Révolution, personne n'y était venu, et les années d'abandon comptent doubles, sur les propriétés délaissées. Mais l'activité de Joseph et son amour des champs contribuèrent à l'embellissement du domaine ; et l'embellir ne lui suffit plus, bientôt il voulut l'agrandir. Plailly, Charlepont, d'autres bois, d'autres hameaux s'y trouvèrent englobés. Et l'on put admirer, dans toute leur splendeur agreste, l'étang des Islettes, puis l'étang de Vallière, au bout duquel se dressait un moulin; enfin, le grand lac, d'une superficie considérable, au milieu duquel s'arrondissaient les bords ombragés d'une grande île de près de 100 hectares. Par derrière les étangs, des terres incultes, des espèces de prairies, où poussaient une herbe courte, propre à l'élevage des chevaux. C'était là ce qu'on appelait le haras. Un peu de tous côtés, au milieu des massifs de thuyas ou de cyprès, un mausolée de marbre noir, une colonne, un belvédère. Et puis, en contraste avec ces étendues herbeuses, de grands espaces peu nivelés, surnommés le désert, où de petites roches émergeaient parmi les bruyères, abritant une population, sans cesse renaissante, de lapins, qui rendaient les chasses très abondantes. En cette contrée, des roches plus imposantes se hérissaient, amoncelées les unes sur les autres, disjointes, crevassées par les secousses d'un tremblement de terre. Sur ce qui en restait, Joseph avait fait graver un vers du poète Delille :

Sa masse indestructible a fatigué le temps !

Dans les premières années du Consulat, lorsque commencèrent les grandes réceptions de Mortefontaine, Joseph Tiavait point encore l'ardente ambition qu'il montra plus tard. S'il s'occupait de politique, avec quelques-uns de ses amis, Rœderer, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Miot de Mélito, il gardait encore ses préférences pour les jouissances littéraires et la vie aux champs. Sa première grande fête à sa maison de plaisance qu'il ne quittait qu'à regret, sa première fête cérémonieuse fut un dîner de cent couverts, en l'honneur des ambassadeurs américains, qui venaient de signer la paix avec la France. Il y eut trois salles de banquet ; et, le soir, sur la scène construite à cette occasion, dans la plus belle perspective des jardins, une représentation de comédie fut donnée par les principaux acteurs du Théâtre-Français. A la fin de la fête, un feu d'artifice s'épanouit au lointain des parcs, éclairant les sombres masses des collines et renvoyant, sur les eaux lourdes des étangs, les éclats de leurs gerbes d'étincelles.

Mais Joseph recherchait surtout l'entourage de ses familiers, avec lesquels il n'exagérait point les politesses, partageant ses journées, en promenades dans les sentiers ombreux de ses hautes futaies, ou en rêveries avec eux sur le grand lac, mollement étendus sous le tendelet d'une barque, que chauffait un clair soleil. Quelques-uns restaient aux salons, lisant les feuilles satiriques du temps, telles la Clef du cabinet, ou bien les romans de M"' de Genlis; d'autres segroupaientautourdu billard. Les femmes, gracieuses et belles, qui avaient suivi leur mari, causaient de modes, de toilettes et de théâtre. Puis,

le soir, après le dîner, on installait de petits jeux, ou bien on écoutait des lectures à haute voix, choisies dans les œuvres les plus récentes des amis de Joseph ; ou bien encore on organisait des charades et des tableaux en action.

Au nombre des poètes reçus à Mortefontaine, M, Casti était le plus assidu. Intéressant vieillard de quatre-vingts ans, qui avait succédé à l'emploi de Métastase, à Vienne, comme poète près de l'empereur Joseph II. Avec sa gaieté intarissable, son esprit léger, aussi vif que celui d'un jeune homme, il supportait, sans trop de rancune, les taquineries de M""" Leclerc et de M"" Murât, qui le poursuivaient sans relâche. Assis sous un arbre, méditant ou lisant, elles arrivaient à lui, à pas de loup, et lui enlevaient sa perruque, fuyant aussitôt, et le laissant pester contre leur malicieuse surprise. S'il jouait aux échecs et préparait un coup décisif, elles brouillaient brusquement sur l'échiquier toutes les pièces du pauvre homme, et empêchaient sa victoire. Il se réfugiait alors sous l'égide de M"" Elisa Bacciochi, plus tolérante et plus admiratrice de son talent. Celle-ci exaltait sa patience et tâchait de le protéger contre les agressives audaces de ses petites sœurs. Casti lui en était reconnaissant. Il lui prodiguait ses madrigaux, ses épîtres enthousiastes ; et, un matin, sur une glace des salons, on trouva collés des vers élogieux de Casti sur le nom d'Elisa, divisé en deux mots : hacio et occ/ù, parce que, sous son front, brillaient deux yeux admirables.

A Mortefontaine, Casti se coiffait d'une perruque, mais il se couvrait presque toujours le chef d'un bonnet de soie noire ; et c'est ainsi qu'il est représenté, en gravure, un peu comme un peseur d'or d'Amsterdam, le sourire lin sur deux lèvres serrées

et minces, le nez effilé, le menton d'une rondeur parfaite. Point de rides autour des yeux, ni sur le iront. Au total, montrant une belle vieillesse, que décelaient sa poésie toujours étincelante et son esprit cultivé. En ce temps-là, il achevait son poème sur les Animaux par/ants, composé de vingt-six chants. Les animaux, on le pense bien, n'étaient autres que des hommes, auxquels il ne ménageait point la vérité, comme le bon La P'ontaine, en ses fables. Donc, les animaux voulurent, un jour, élire un roi. Ce roi, ce fut le Lion. La noble bète forma sa cour. Du taureau, il lit son majordome; du singe, son maître des cérémonies ; du chien barbet, son chambellan; du chat, le ministre de sa police; du rhinocéros, le capitaine de ses gardes. L'écureuil fut nommé « gratteur du roi ». La reine eut sa maison aussi. La tigresse obtint Lemploi de première dame ; Làne, celui de grand écuyer. Cependant le lion mourut. La lionne devint régente de son hls mineur. Aussitôt l'une fut nommé gouverneur du jeune prince; le perroquet, maître de langues; le phénix, historiographe de la régence. Un journal même fut créé ; et la pie, la pie jaseuse, reçut la direction de cette feuille éminemment cancanière. Bref, en ce poème, c'est toute la vie des cours et de la société que dépeint Casti. Et, poussant jusqu'au bout les allusions aux vérités historiques, il dit, en parlant de la régenb' :

Vers un seul bien la régente visait.

Quel"? dira-t-on. Le bien public ! Vétille! Non pas, Messieurs, le bien de sa famille.

Lorsque, le soir, on s amusait aux charades ou aux tableaux en action, M. de Cobentzel, l'ambas-

sadeur d Autriche, avec qui Joseph avait discuté et conclu le traité de Lunéville, cet Allemand, devenu presque Français, parlant notre langue avec pureté, s'empressait de se mettre à la tête de ces jeux. 11 avait rempli, en Russie, à la cour de l'impératrice Catherine, les rôles comiques de Molière, il les savait par cœur, et il ne manquait pas de se réserver l'emploi des Crispin à côté des sœurs de Joseph, M""" Leclerc et M"" Murât, qui déployaient, en leur rôle, leur belle humeur et leur grâce. M. de Cobentzel, quoi qu'il fit, n'avait pu se rendre favorable M""" de Staël, qui le trouvait d'une banalité fatigante, complimenteur vulgaire, disait-elle, ressassant les mémos phrases à tout le monde; gros, gras et court, et, néanmoins avec cet embonpoint et ce corps un peu ridicule, atVectant des manières dégagées et sémillantes. On le voyait, — dit Menneval à son tour, — riant, folâtrant, badinant, et tout à coup se rembrunissant, comme obsédé d'une pensée amère. C'était un revirement inexplicable à ceux qui le voyaient pour la première fois. Jamais M""- Joseph ne put obtenir de lui, qu'il voulût indiquer ses préférences aux jeux; tout lui était égal, disait-il ; ne comprenant point la délicate politesse de nos salons, qui veut que l'on sache répondre par ce qui plaît, non pas à soi, mais à la feuime qui nous parle.

M. de Cobentzel était suivi, sans manquer, de son secrétaire d'ambassade, un M. Hoppe, que Menneval raille légèrement sur sa myopie, disant que « sa vue était si basse que son nez prenait autant de part à son travail que ses yeux».

Le marquis de Lucchesini était un autre étranger, que l'on renconlraiL quelquefois chez Joseph. Ambassadeur de Prusse, il croyait très habile de

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professer, d'une façon dogmatique, les apliorismes républicains, retenus de son premier maître, le ii'rand Frédéric. M"' de Staël lui eut bientôt fait comprendre que tout ce verbiage philosophique n'était plus de mise à l'heure présente, et qu'il « fallait recourir à ce qu'il savait de mieux en fait d'esprit de cour ». 11 obéit vite, ajoute ^1""' de StaCd.

Et, ces jours-là, lorsqu'elle étaità Mortefontaine, elle y avait amené ses amis, JNlathieu de Montmorency, dont le beau visage, à l'ovale régulier, retlétait la noblesse de l'àme ; et puis Benjamin Constant, son grand adorateur, aux blonds cheveux, qui s'exerçait, avec elle, à contrecarrer les projets du Premier Consul. Sachant qu'on la devait voir et entendre, les autres familiers de Joseph avaient de garde de négliger leur visite : Arnault et le marquis de Chauvelin, que M""*" de (ienlis trouvait trop libéral ; Stanislas de Girardin et de Jaucourt, au visage poupin de fillette; Andrieux et Jean Debry, échappé aux hussards de Rastadt; Cabanis, le fervent disciple de Condillac, à la physionomie grave, atteint déjà de la maladie dont il devait mourir ; Fontanes, le marquis de Boufflers, et le satirique Palissot; enfin Uœderer, méthodique, froid, discuteur, dont le profil anguleux annonçait l'esprit pointilleux; Regnault de Saint-Jean d'Angély, à l'aspect fatal de beau ténébreux, et Miot de Melito, le plus dévoué peut-être de tous les amis de Joseph.

Le général de Lafayette était admis également à Mortefontaine. Mais, au milieu de cette société toute pénétrée des idées révolutionnaires et du génie rénovateur du Premier Consul, les convictions surannées de l'aimable aristocrate n'exerçaient plus aucun prestige. Il se croyait toujours au lendemain de la prise de la Bastille; il se voyait toujours sur

son cheval blanc, à la tête des gardes nationales, au Champ de Mars, près de l'autel de la Fédération où officiait le jeune évéque d'Autun, Maurice de Talleyrand. Il ne savait se plier aux mœurs, aux désirs, aux propos très osés du temps. Il était d'un autre âge.

Il en était de même de Palissot, dont la bonne figure de vieillard, au front vaste dépouillé de cheveux, inspirait une grande déférence. Lui se sentait choqué des manières délurées de son entourage. Il avait fait Tadmiration des petites marquises de la cour de Louis XV, et, familier du duc de Choiseul, à son instigation, il avait écrit une satire sur les Philosophes^ ameutant contre lui tout le clan des encyclopédistes. Ses souvenirs, qui le ramenaient au passé, l'éloignaient donc des hommes nouveaux. Et, de plus, son costume moderne lui déplaisait : on portait jadis des jabots et des manchettes en dentelles ; on ne foulait le tapis des salons que sur de hauts talons ; et maintenant, le menton enfoui en une cravate écroué.liqiu\ la tête entourée du haut col de son frac boutonné sur la poitrine, en son corps amaigri, il ne se reconnaissait plus, et il se montrait souvent maussade, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit et du meilleur aloi. La Révolution, d'ailleurs, lui avait enlevé sa belle campagne d'Argenteuil, et il vivait médiocrement, en une petite maison de Pantin, avec le modeste traitement de conservateur de la Bibliothèque Mazarine. La haine des philosophes le poursuivait toujours. Malgré Chénier, malgré la protection du général Bonaparte, Naigeon, l'exécuteur testamentaire de Diderot, et Lalande, << ce Diogène de la philosopliie », comme on disait alors, le firent échouer trois fois aux élections de l'Académie ; la dernière fois contre

l'abbé Leblan, l'autour de Manco-Capac, tragédie inoubliable, à cause de ce vers devenu célèbre :

Crois-tu d'un tel forfait Manco-Cnpac capable ?

Palissot linit par déserter tout à fait Mortefontaine, rentrant en sa solitude de vieillard, laissant la place à de plus jeunes et de plus souriants visiteurs.

Le marquis de Boufflers, qui commença par être chevalier, un Lorrain comme Palissot, point jeune non plus, âgé de soixante-trois ans, ne cessait de papillonner autour des jolies femmes.

11 avait toujours, pour elles, un madrigal en poche, souvent fort décolleté jusqu'à les faire rougir. Sa conversation, très nourrie d'anecdotes et d'histoires personnelles, que ses voyages à travers l'Europe rendaient attrayante, lui créait un cercle d'admiratrices, amies de la marquise de Boufflers. Elle l'avait épousé à Hambourg durant l'émigration, après avoir porté le nom de marquise de Sabran ; et tous les deux s'aimaient beaucoup. Il avait alors une belle figure, large et allongée, aux traits saillants, à la bouche sensuelle, copiée, on aurait pu le croire, sur les portraits de ces orgueilleux landgraves qui meublaient les salons des vieux châteaux du Rhin. Delille lui avait écrit :

Honneur des chevaliers, la fleur des troubadours !

Il y avait, en ce vers, quelque vérité, mais accompagnée, certes, d'un peu de flagornerie.

Le marquis racontait à ses amis ses souvenirs sur Rousseau et sur Voltaire, qui l'avaient reçu tous les deux et d'une façon très diff"érente. Rous-

seau, bourru et toujours singulier, n'avait vu, en lui, qu'un petit rimailleur, qui (c s'en allait dans la vie, jouant du sistre et barbouillant un peu de peinture au pastel », tandis qu'après sa visite aux Délices de Voltaire, le vieux pbilosophe lui avait adressé l'épître commençant par ce vers très connu :

Croyez qu'un vieillard cacochyme...

j\|mc jp Staël lui demanda chez Joseph pourquoi il n'était pas de l'Académie. Il ht cette réponse :

Je vois l'Académie où vous êtes présente. Si vous m'y recevez, mon sort est assez beau. Nous aurons à nous deux de l'esprit pour quarante. Vous comme quatre, et moi comme zéro.

Il s'est peint tout à fait, en son épitaphe. Errant depuis sa jeunesse par monts et par vaux, il pouvait dire avec raison :

Cy gît un chevalier qui, sans cesse, courut; Qui, sur les grands chemins, naquit, vécut, mourut, Pour prouver ce qu'a dit le sage.

Que notre vie est un voyage.

Rivarol l'avait stigmatisé d'une façon indélébile en ces trois lignes : « Abbé libertin; militaire philosophe ; diplomate chansonnier; émigré patriote; républicain courtisan. » Et justement il s'était fait le courtisan des Bonaparte, étant pauvre, espérant obtenir, du Premier (Consul, une place de préfet. Il n'y réussit point. Avec son caractère insouciant et léger, il se consola vite de cet oubli.

Andrieux avait autant de succès que les autres commensaux de Joseph. On recherchait, en lui, l'auteur spirituel des Klmndis, le très honnête homme

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qui savait être heureux de son sort. Sa vie, comme celle de beaucoup d'autres, depuis la Révolution, avait été partagée entre des états bien différents. Tantôtclercdeprocureur,avocatau Parlement, auteur dramatique, magistrat de cassation, homme politique, il avait, àla fin, dépouillé toute cette défroque gênante, pour ne revêtir que l'habit de l'homme de lettres, et il avouait que jamais il n'avait été plus heureux qu'au temps oi^i il composait les Etourdis^ rêvant, en ses promenades, aux scènes qu'il écrirait le soir et lirait ensuite à son ami Colin d'Harleville,dontil était le compatriote. « J'avais vingthuit ans, disait-il; je meportais bien; j'étais satisfait de mon sort; je vivais d'un travail assidu et assez pénible, mais qui ne me déplaisait pas. Je voyais ma situation s'améliorer tous les jours, et je pouvais m'attendre à me faire un état honorable et indépendant. Toutefois, je ne bâtissais aucun projet sérieux d'ambition ou de fortune. Je vivais, au jour le jour, sans dettes, sans privations, sans chagrin. J'avais de bons amis, à peu près de mon âge, avec qui je passais honnêtement et gaiement mes instants de loisir. »

On se montrait à Mortefontaine deux estampes au bas desquelles Andrieux avait inscrit de petits vers très goûtés. La première, intitulée les Nouvelles Alouettes, représentait quelques jeunes filles prenant des amours au miroir. Au bas, on lisait :

Ah ! mes sœurs, les jolis oiseaux!

Venez, Amenez, sur ces coteaux, Les prendre et puis les mettre en cage. Ce miroir éclatant saura les attraper; Et ceux qui, du tilet, viendraient à s'échapper, Y laisseront, du moins, un peu de leur plumage.

La seconde, les Xn/ircau.j- Papillons, était com-

posée de jeunes filles ailées qui venaient, en volant, se brûler au flambeau de l'Amour. Au dessous était écrit :

Du flambeau de f'amour la clavté dangereuse Eblouit les regards; elle attire et séduit. On s'y Jette; on se croit heureuse.

L'erreur cesse ; le regret suit.

On ne ressent, hélas! quand le charme est détruit, Qu'une blessure vive et longtemps douloureuse.

Sur l'estampe qui précède ses œuvres, le visage d'Andrieux paraît pétri d'esprit, avec des yeux au regard fureteur. Les traits sont réguliers; le nez fort, très ouvert; la tète carrée, courte, une tète d'Alsacien, au beau front donnant l'impression d'un noble caractère.

Arnault aimait à réciter ses fables ou des passages de ses drames. Les femmes se réunissaient autour de lui et le barcolaient jusqu'à ce qu'il eût consenti à ouvrir la petite feuille satirique la Clef du Cabinet, pour y lire quelque satire mordante contre la société contemporaine.

Bouilly, le Bouilly des Contes à ma fille, disait d 'Arnault « qu'avec sa grosse figure et ses yeux voilés )), il lui semblait voir « un bœuf paître des violettes». N'importe! Arnault continuait sa lecture, ponctuant et scandant toutes les petites méchancetés du journal contre les femmes. Elles riaient, se moquaient des personnages imaginaires que l'on venait de dresser en pied'. Et elles étaient

1. Bouilly (l^es Hécapilulatiotis, l. II, p. 171) n'aimait pas Aniaull. qui lui avait décoché des traits blessants. Néanmoins il cite avec éloge un madrigal, qu'Arnault avait adressé à une jeune dame qu'il rcncouUait dans les salons de Joséphine :

Les souhaits que j'ose former

Sont pour moi seul et je désire.

Quand j'ai le bonheur de t'aimer,

Un peu d'ei^pril pour te le dire.

lù, M*"^ Regnault de Saint-Jean d'Angély, la marquise de Bouftlers, M"" Junot, et les sœurs de Joseph et d'autres encore, toutes en robe taillée à la Psyché, très décolletée, avec une queue longuement traînante et des manches si courtes que la longueur des bras restait nue. Quelques-unes portaient encore des perruques. C'étaient celles qui, naguère avaient fait couper leurs cheveux pour se coiffer à la Titus^ et la plupart avaient la tète couverte d'un turban, très ramassé, rasant le cou, ne laissant voir que les cheveux de la tempe droite et quelques crochets huilés. Les hommes, qui se pressaient contre elles, étaient en frac écourté, de drap gros bleu ou gros vert, garni de boutons de métal de forme nmde un peu bombée, avi'C des chapeaux à larges bords, une culotte collante et des bottes auxquelles s'adaptaient des retroussés, ou jaunes, ou vernis.

C'était l'époque où M"" Récamier séjournait à Londres. Et l'on racontait qu'elle y avait donné un concert magnifique aux personnages les plus distingués de l'Angleterre Pour leur faire bonneur, elle avait réuni, en ses salons, les artistes italiens et les chanteurs anglais les plus renommés. On ajoutait que, vers la hn du concert, elle avait exécuté, sur le piano, une sonate, avec accompagnement de harpe. Puis, à deux heures après minuit, elle avait retenu à souper soixante convives, qui lui avaient fait fête. Elle était ravie de toutes les politesses délicates des grands seigneurs anglais. Et cependant elle se disposait à quitter l'Angleterre pour la Hollande. Enfin, on parlait du dernier tableau de Guérin : Hippobjte accusé par Phèdre ;é.Q: la femme du général Menou, qui restait constamment voilée, étant Egyptienne, et faisait élever ses

enfants par des femmes de son pays ; de tous les bals ouverts au petit peuple de Paris, copiant la haute société, car si Ton dansait aux salons des Princes, à la salle de la Victoire, au Grand-Opéra, il y avait aussi bals à Paphos, aux Capucines, à la Grande-Chaumière, aux Marronniers, aux Percherons.

Ainsi se passaient les jours de réception à Mortefontaine.

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