‹ La société française pendant le consulat (volume 3)Chapitre 93 sur 144 · PLESSIS-CHAMANT ET L HOTEL DE BRIENXE · texte numérisé non relu

PLESSIS-CHAMANT ET L HOTEL DE BRIENXE

Sommaire. — Les salons de Lucien Bonaparte. — Suard etMorellet. — Les fêtes à l'hôtel de Brissac. — Les grandes dames admises aux bals du ministère. — M"" Méchin. — Terre et château de Plessis-Chamant. — Les plaisirs qu'on y goûte. — Amis et familiers de Lucien : Ramolino et d'Oifreville. — Vincent Arnault. — L'ambassade de Lucien en Espagne. — Les réceptions de Lucien à Madrid. — L'hôtel de Brienne. — Ses magnificences. — Fontanes. — Représentation de tragédies chez Lucien.

Les salons de Lucien ne ressemblaient point aux autres, ouverts alors si timidement. Plus qu'ailleurs y dominaient les artistes i. Ainsi que Joseph, il s'adonnait aux belles-lettres. Il venait de publier un roman, signé de ses initiales, L. B. : Edouard f't Stellina ou la Tribu indienne. 11 aimait la poésie,

1. La duchesse d'xVbranlés ccrit en ses Salons, t. II : « Lucien, qui aiuuul avec passion à jouer la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir les jours ordinaires où il était plus à lui pour causer avec eux. Ils en profitaient avec empressement, notanunent Fleury, I.afoii. M'i' Contât. 'SV Devienne, Dugazon. Les autres y allaient aussi.

les tragédies dont il apprenait les grands rùles, et déjà, en sa tète, fermentait le scénario de longs poèmes, qu'il devait rimer et lire à ses nouveaux amis; et toujours, de plus en plus nombreux. Poètes, romanciers, auteurs tragiques, ils se sentaient en confiance près de lui. Les académiciens, dispersés par la Convention, en 1792, le regardaient comme un libérateur. Ils l'entouraient, le cajolaient, espérant voir renaître, sous sa protection, leur illustre compagnie; Suard etMorellet, surtout, les plus inlluents, les plus remuants des anciens membres de l'Académie.

Suard, un bisontin, « joli petit homme », dit Michelet, ce que ne représentent point les estampes de la Bibliothèque nationale, avec son visage au masque dantonesque, à la physionomie dédaigneuse d'acteur en scène, montrant des sourcils en accents, des yeux ronds et un nez large; ami des Necker et des philosophes, Helvétius et d'Holbach, rencontrés jadis dans les salons de M""^ Geotïrin, et à cause de cela, sans doute, détesté de M™" de Genlis, la catholique pratiquante. h]lle ne voit, en l'académicien, que l'auteur « de petits essais littéraires bien oubliés» et elle feint d'ignorer qu'il possède le Publiri<ile^ le premier journal devenu quotidien; que M"' Suard, la sœur de Panckouke, « si pédante et si solennelle » qu'elle fut, au dire de Victor de Broglie, attirait en son salon d'autres académiciens, et qu'avec ce groupe d'écrivains l'opinion publique devait compter. Quant à Morellet, il avait sauvé les archives, les registres et la rédaction des travaux sur le Dictionnaire, en les emportant chez lui, et il lui semblait impossible que, d'un mot, le Premier Consul ne remît point les choses en leur ancien état.

Ce mot, Bonaparte ne le prononça pas. De la littérature, de la philosophie, des sciences morales et politiques, il n'en voulait d'aucune façon ; il les considérait comme pernicieuses. Lucien ne put donc servir ses nouveaux amis autant qu'il l'aurait voulu. Il fit savoir à Morellet et à Suard que le Gouvernement n'autoriserait que la constitution d'une société libre d'hommes de lettres. Mais aucun d'eux n'y voulut adhérer. Morellet écrivit à Duquesnoy, un des familiers de Lucien, chef de division à l'intérieur, que si l'Académie française ne devait point renaître pareille à celle d'autrefois, les membres survivants renonceraient à leurs désirs. Et ce n'était ni sans tristesse ni sans regrets, que tous les deux repoussaient la proposition du ministre. Morellet, un Lyonnais, au front têtu, le nez rabattu sur une large bouche d'expression maussade, se rappelait sa vie heureuse et honorée, dans la société des philosophes. On l'avait nommé jadis le « thélogien de l'Encyclopédie » , et il s'était allègrement dépouillé de la soutane et du petit collet, pour composer, disait Bouilly, «des chansons gaillardes et dire aux femmes de jolis riens ». Il avait alors soixantequatorze ans ; depuis la révolution, ses trente mille livres de rentes avaient disparu. Enfin, une sœur, sans fortune, restait à sa charge, et il ne vivaitque du produit des traductions de livres anglais. Suard avait été secrétaire perpétuel de l'ancienne Académie. Quoique moins âgé que Morellet, ses soixante ans étaient sonnés, et, comme son ami et son collègue, il ne pouvait plus rien espérer de l'avenir que la récupération de ses anciens honneurs.

Il faut ajouter, toutefois, que l'un et l'autre s'étaient aliéné l'esprit des hommes qui, depuis dix ans, avaient marqué dans les lettres. En de-

mandant à Lucien le rétablissement de l'Académie, ils y voulaient dominer, et n'y admettre que leurs amis. Cet ostracisme annoncé nuisit à leur projet, au moins autant que les préventions de Bonaparte contre tout essor de la pensée. Suard, au surplus, en une riposte, avait irrité à l'excès contre les hommes de lettres l'antipathie du Premier Consul. « Votre Tacite, lui disait, un jour, le général, — (il n'aimait point le grand historien des empereurs romains), — n'est qu'un déclamateur,un important, qui a calomnié Néron... oui, calomnié; car, cnlin, Néron fut regretté du peuple. Quel malheur pour les princes qu'il y ait de tels historiens ! » et Suard de répondre : « Quel malheur pour les peuples, s'il n'y avait de tels historiens pour retenir et etï'rayer les mauvais princes. »

Les fêtes, chez Lucien, étaient magnifiques. Dans les galeries de l'hôtel Brissac, spacieuses et longues, les danses se déroulaient avec toutes leurs grâces et leur envolement. Les femmes de cette époque savaient danser aussi bien qu'une danseuse de l'Opéra. On s'assemblait autour d'elles et de leur chaperon, les Trénis, les Laffitte, les Rastignac; on se hissait sur les sièges au-dessus de la foule pour les mieux admirer, et les meilleures danseuses n'acceptaient d'entrer en un quadrille qu'avec des partenaires choisis.

Et l'on voyait parader, en ces réunions mondaines, M""' de Noailles, de Fleuri eu, de Léchaudé, au petit nez retroussé, de Gervasio, de Puységur, avec son minois à la Roxelane, de Marmont, que son père, le banquier Perregaux, venait de marier à l'aide de camp du Premier Consul, et encore M"' de Chauvelin, revenue de Londres avec

son mari, naguère ambassadeur de Louis XVI, et puis M""'" de Fenouille, de Gaze, de Vigny, Le Normand, d'Ecosset, Ducos-Fonfrède, et la virginale Juliette Récamier, toujours en ses draperies blanches, et iM""' de Morlaix, de Barre, de (irandmaison, de Taille, de Listenay, de Vieursan, de la Kue-Beaumarchais, le Breton, d'Ormesson, de Valence, fille de ^Nl""' de Genlis, de Magne, de Vassy, de Beaumont, de Villette, de Saint-Hilaire,de Morville, de Nanteuil, de Rémusat, Arnault, fille de M"*" de Bonneuil, de Nicolaï, et encore M"" Visconti, dont les traits délicats et le nez,» le plus joli des nez », faisaient l'admiration de ses adorateurs', et M""" de Permont, qui devait être la femme du général Junot,run des aides de camp de Bonaparte, et M"' de Frécheville, la femme du général, d'une fraîcheur de rose.

Toutes, joyeuses, vaillantes au plaisir, insouciantes, rieuses, dansaient éperdûmenten leur léger costume de l'époque, qui ne les gênait guère. Quoiqu'il y eût une mode respectée, les femmes prenaient la liberté de choisir, pour leurs cérémonies, le costume qui faisait valoir leur beauté et les

1. Sur M""= Visconti, la duchesse à' AhTa.nlès (Mémoires, t. Il, ]>. 59).

« Elle était vraiment extrêmement belle. Je crois même n'avoir jamais vu lie tête plus cliarmante que la sienne. Elle avait des traits délicats, mais réguliers, un nez surtout qui était bien le plus joli des nez. 11 était légèrement aquilin, et cependant un peu relevé à son extrémité où l'on distinguait une fente presque imperceptible. Ses narines mouvantes donnaient en même temps au sourire de M'°° Visconti, une finesse impossible à peindre. Elle avait, d'ailleurs, des dents rangées comme de petites perles, et ses cheveux très noirs, toujours parfaitement relevés dans le goût antiiiue le plus jiur, lui donnaient beaucoup de ressemblance avec le camée d'Erigone, objet d'art connu de tous les amateurs... M"" Visconti se mettait très bien. Elle avait eu, comme les femmes élégantes de cette époque, le bon esprit de ne prendre des modes grecques et romaines, que ce qui était seyant et séant, et vraiment lors([ue le soir, à l'Opéra, elle entrait dans sa loge avec son chàle de cachemire aussi pittoresquenient drapé que celui de M""' Tallien, on ne la trouvait pas beaucouj) moins belle. »

charmes de leur personne. Suivant qu'elles étaient grandes ou petites, minces ou épaisses, elles s'attifaient à la grecque, ou bien à la turque^ ou bien <à Yimglaise^ raconte Pujoulx, dans ses critiques du temps, et toujours avec des étoffes souples, vaporeuses, transparentes, qui se plaquaient au corps, écrivait Prud'homme, " comme au sortir d'une baignoire ».

C'est à l'un de ces bals que l'on vit, un jour, briller, entre toutes, une femme encore inconnue de la société parisienne. Son mari, M. Méchin, destiné à devenir l'un des préfets les plus distingués de l'Empire, la ramenait d'Italie, et la duchesse d'Abrantès la décrit ainsi, en ses Mthnoirc.-i :

«. Elle avait, dit-elle, une longue robe de mousseline des Indes, d'un tissu très lin, dont les plis nombreux se drapaient autour d'elle et cachaient, en partie, ses bras et sa poitrine. Elle était coiffée d'un turban, fait avec une mousseline blanche, encore plus line que celle de la robe, qui laissait passer îi peine quelques boucles de cheveux d'un charmant blond cendré, et formait autour de sa tête comme un nuage neigeux. Un bandeau d'or, mis sur son front, empêchait qu'on ne la prît pour une statue d'albcàtre, car la blancheur étonnante de son visage, celle de ce qui pouvait s'apercevoir de ses bras et de ses épaules, était la môme que celle de la mousseline qui était auprès. M""" Méchin était grande, parfaitement bien faite. Ses yeux étaient doux et beaux, sa tournure distinguée et les traits de son visage charmants. Elle était fort pâle et n'avait pas du tout de rouge, ce qui, à cette époque, était d'une singularité fort remarquable. »

Lucien possédait la terre de IMessis-Chamant,

depuis le mois d'août 1799. Le château ne pouvait être compare à celui de Joseph, à Mortefontaine, dont il n'offrait ni le développement, ni la magnificence. Cependant, un Saint-Simon, et ensuite le cardinal de Bernis ne l'avaient point trouvé indigne d'eux. Les murs, bâtis de briques et de pierres associées, formaient une architecture très commune au temps de Henri III. Lucien y ajouta un pavillon pour augmenter les aisances, les chambres d'amis, et donner à l'extérieur plus grand air. Ensuite, à côté du château, on construisit une salle des fêtes et un théâtre, si bien que cette résidence se composa de toutes les dépendances nécessaires à la vie d'un grand seigneur. La duchesse d'Abrantès lui trouve, quand même, un aspect triste et au parc un défaut d'ombrage, qu'il faut aller chercher dans la forêt de Sentis. Chateaubriand, en ses Mémoires, raille à son tour, la pauvreté des eaux du parc. « La nymphe nourricière d 'un ruisseau creusé à la bêche, écrit-il, était une mule qui tirait de l'eau d'un puits. » De la part de l'immortel René, cette remarque caustique, sur la résidence de Lucien, est un manque de reconnaissance, car il fut l'un de ses courtisans les plus empressés. Lucien combattit l'insuffisance des sources par une pompe qui en décupla le volume, et il l'enferma dans une construction, calquée sur un monument d'Athènes : La Lanterne de Démosthènes.

Bientôt, à Plessis-Chamant, les iiommes de lettres afiluèrent ; puis les hommes politiques. Lucien aimait à être adulé et recherchait d'autres amis que ceux de ses frères. Il ne tolérait ni familiarité, ni égalité, comme son aîné Joseph, de la part de ceux qu'il honorait de ses faveurs. Il voulait dominer,

imposer ses préférences. Les jeux, chez lui, étaient ceux qu'il avait décidés : des farces, des mystifications, provoquant de gros rires, amusements qu'auraient choisis des commis-voyageurs. On organisait, dans les chambres, l'apparition de fantômes aux heures du sommeil le plus lourd. Et des voix sépulcrales résonnaient lugubrement dans les corridors du château. Ou bien, encore, à un mari et à une femme en désaccord, on ne désignait que la môme chambre, et le mari forcément ne se couchait point et passait la nuit sur un fauteuil.

C'était le temps des marques de sympathie accordées à Félix Desportes, son secrétaire particulier, intelligent et intéressant en ses chroniques mondaines ; à Sapey, ancien sous-préfet de La Tourdu-Pin, entré au corps législatif et que Lucien attacha à son ambassade, en Espagne ; à Duquesnoy, l'ancien ami de Mirabeau, l'un des plus zélés travailleurs du ministère; au petit Alexandre de Laborde, d'apparence maladive, mais d'esprit très ouvert aux beautés de l'art; puis à Esménard, gros, épais, au menton énorme, ainsi que la tête, voyageur en sa jeunesse à travers les Amériques, et alors rédacteur au Mercure., avec La Harpe et Fontanes ; à ces deux derniers, eux-mêmes, et à Chateaubriand, non les moins célèbres des amis de Lucien, qui les retenait souvent à dîner ; et encore Stanislas de Girardin, le propriétaire d'Ermenonville, etBeugnot, déjà préfet de Rouen, et Rœderer, de Boufflers, de Jaucourt; et Chatillon, le peintre de miniatures, et Sablet et Le Thière, l'auteur de Jnnins Brittus condamnant sa fille, et Uamolino, un parent des Bonaparte, et Arnault, le spirituel et caustique Arnault, toujours suivi de d'Ofl'reville.

Ramolino et d'Offreville étaient les souffre-douleurs chez Lucien. Ramolino était peureux et dévot. Une nuit, il fut réveillé dans sa chambre par un bruit étrang;e. Un pâle rayon de lune répandait une clarté blafarde près de sa couche. 11 vit, tout à coup, un revenant enveloppé d'un suaire, qui lui dit être le spectre de son père, et d'une voix scandée de syllabes sifflantes lui intima l'ordre de ne jamais manger d'épinards. Niaiserie bien grossière qui aurait dû le mettre en garde contre cette exigence macabre. Mais le pauvre garçon, aft'olé de peur, se jeta aux genoux du revenant et jura de lui obéir. L'apparition évanouie, il se recoucha, secoué de frissons d'épouvante et ne dormit plus jusqu'au matin. Au déjeuner, on lui offrit des épinards. En vain, on insista; en vain, on usa de toutes les supercheries pour lui en faire manger. Il résista et fut forcé de narrer, en détail, son aventure de la nuit. Toute l'assistance la connaissait par l'indiscrétion de Lucien, qui avait ligure sous le suaire du spectre. Les rires éclatèrent, au récit de Ramolino, et on ne put le convaincre qu'il avait été le jouet d'une gageure. Il s'en tint à son serment et à sa croyance indéracinable.

Que ne pouvait-on pas tenter sur des invités si naïfs !

(.ette vie de plaisirs, ces distractions souvent saugrenues, ne suflisant plus à Lucien, il donna libre cours à toutes ses fantaisies. Afin de se procurer l'argent nécessaire, il s'était associé aux négociants véreux, qui se livraient à l'exportation des blés en Angleterre; et, d'ailleurs, pour vaincre toute résistance, il comptait sur le prestige de son nom et de sa situation de ministre. Sa personne seule n'était

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poiiii iri-ésistil)le. Ses gestes se ressentaient de son extrême myopie, 2,auches et indécis. Sa vue courte le forçait à baisser la tète, et Tiisage du monde qui commençait à peine pour lui, ne lui avait pas encore imprimé l'apparence du grand seigneur et la haute distinction qu'il posséda plus tard. L'expression de sa physionomie n'était pas éloquente ; elle manquait d'aménité et de douceur; enfin, sa voix, un peu nasale, détruisait l'effet d'une prononciation sonore et très vibrante. Tel, et un peu vulgaire, on le rencontrait dans les rues, en longue redingote bleue, pantalon de laine grise, chapeau rond et lunettes d'oi*. Comme tous les Bonaparte, néanmoins, il avait les pieds petits, les mains lines et bien modelées.

Lorsque le scandale do ses aventures éclata publiquement, il fallut bien y couper court. Le Premier Consul lui enleva le Ministère de l'Intérieur et l'envoya, comme ambassadeur, à Madrid. Lucien emmena ses plus intimes amis, ses compagnons de plaisirs. Son beau-frère, Bacciochi, le mari d'Elisa, le suivit également, afin de débarrasser sa sœur de sa personne insipide. C'était une sorte de petite cour dont il se faisait accompagner, pour augmenter son lustre : secrétaire, conseillers, médecin, déjà nommés ; Félix Desportes, l'homme charmant dont la conversation pétillait d'esprit etd'à-propos, nous dit le général Thiébaut; Sapey, son confident; Campi, son intendant; Emmanuel Dupaty, le vaudevilliste, dont les danses, chez la marquise de Fontanai", émerveillèrent toute la société madrilène; enfin. Le Thière et Sablet, les deux peintres qu'il allait lancer en chasse de tableaux de grands maîtres.

Dès son arrivée à Madrid, l'hôtel de l'ambassade

resplendit d'une somptuosité inconnue avant lui. Les pièces furent meublées avec un luxe inouï ; les domestiques nombreux revêtirent une livrée superbe ; les équipages se distinguèrent par une correction irréprocbable. Le jour des dîners de gala, la table était abondamment servie, pourvue de mets exquis. Les grandes réceptions se suivirent à des iatervalles rapprochés, et, à chacun de ses concerts, Lucien manda, pour Fagrément de ses invités, le célèbre Boccherini, si recherché alors en Espagne. Les autres ambassadeurs, amoindris par cette démonstration d'opulence, perdirent à la cour leur influence. Le frère du Premier Consul prima les plus grands personnages. La reine, le prince de la Paix, favori de la reine, n'eurent plus de considération que pour lui '. Quant au roi, il était absolument conquis, enthousiaste du frère du grand Bonaparte, à qui désormais il ne voulut plus rien refuser.

Lucien ne perdait point de vue l'objet de son voyage. Son frère lui avait dit à son départ : «. revenez riche ». Il se souvenait de la recommandation. Le Thière et Sablet lui découvraient des chefs-d'œuvre, qu'il s'empressait d'acquérir et d'expédier en France. Un navire, chargé de tableaux pour un port anglais, fut amené par un corsaire dans un port espagnol. Lucien fit acheter toutes les raretés qui y étaient entassées.

1. Dans une lettre à son frère, il lui dit : ... « Un mot équivoque suffirait pour que je fusse accablé de trésors. Il me suffit de vous dire que je n'ose pas regarder, avec quelque attention, une chose qui me plait dans. la peur qu'elle me soit aussitôt offerte. .Je vais vous en citer un exemple. La reine portait, il y a quelques jours, pour la première fois, je crois, une superbe montre enrichie de diamants. Je ne pus faire autre chose (jue ce que faisait tout le monde, l'admirer. C'en fut assez, et la reine me força (le l'accepter de sa main, et la plaça, elle-même, dans ma poche. »

Sapey avait reçu une tabatière toute garnie de gros diamants.

1,A SOcMK.TK HK I.P(MKN KOWIVMMI.; ♦>»;<)

Ccp(Mi(lanl sa mission approcliail tic s;i lin; ;i|u't''8 le traité de Uaciajo/.. il piMisa au icituir. |,(>s l(>ttro.s de Fonlanos et il"l"Misa, an surplus, le rappt'laient en France, l'ontanos lui cciiNail (pu» s(>s cln'^nes ol marronniers du Plessis valaitMïl iiien les oranj^cTS de Madrid; lilisa, ipiil fallait rentrer pour combattre rinllnence de M'"" lîonaparte et de I"oim'1i(5. Lucien partit donc prt'cipitannnent, non sans avoir reçu les cadeaux du roi, de petits sacs remplis de pierres précieuses et le portrait du royal Hourbon, encadré dune torsade de papier, bourn'c de diamants, dont il ne connut rénormc valeur (|u'en l<>s allant vendre à Amsterdam. Cinquante millions ont allirmé les contemjtorains. Mais le cliitlVe est tellement élevé, surtoul pour l'époque, qu'il |)araît incroyable. Quelle que fût la somme, Lucien quittait l'Espagne, riche, très riche, riche pour toujours, le plus riche des Bonaparte.

Lorsqu'il se sentit appuyé sur tant de millions, sa vie se dépensa en jdaisirs excessils, peu inquiet des conséquences de ses nouvelles escapades. Abandonnant à sa soMir Rlisa l'hôtel de la rue Verte, il vint habiter comme locataire, au prix de douze mille francs par an, l'hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, qu'il acheta ensuite trois cent mille francs : hôtel meiveilleux qu'il reconstruisit cependant de fond en comble, et que l'ancien possesseur, le prince de Conti, aurait eu de la peine à reconnaître.

De même à Plessis-Chamant ; le château déjà agrandi le fut encore. Des champs, des fermes, s'ajoutèrent aux anciens. Le parc se peupla de kiosques, de grottes, de temples. Des eaux furent amenées, à grands frais, en des lacs profondément creusés. Des massifs d'arbres furent plantés, des

retraites ombreuses ménagées pour le plaisir des promeneurs. Et Lucien agissait en prince, avec son entourage, retenant ses commensaux à demeure, au nombre de trente ou quarante. 11 y eut des chasses, mais, le soir, des jeux plus nobles qu'autrefois, des représentations de tragédies, des lectures faites par les hommes de lettres admis à sa table. 11 atTectait de protéger ceux qui s'adonnaient à la littérature ; il recevait des délégations de Sociétés savantes, qui le venaient solliciter d'être leur président, ou de les aider par un don en argent. Généreux, au surplus, car il abandonnait à Bérenger, poète inconnu, ses honoraires de membre de l'Institut.

Elisa ne s'était pas encore séparée de Lucien. Les aventures de son frère restaient en une pénombre discrète. On savait pourtant qu'il avait ramené de Madrid une marquise de Santa-Cruz et qu'il la recevait à Paris et à Plessis-Chamant. Le monde chuchotait sur cette nouvelle venue, et le Premier Consul taquinait son frère, en lui demandant quelle était cette étrangère, qui excitait tant de curiosité. Lucien, toutefois, demeurait libre. Son cœur n'était point enchaîné. Il jouissait de sa fortune en homme de plaisir et en homme de goût, satisfait de recevoir les hommages des poètes et des écrivains dont il cherchait à égaler la renommée. Chateaubriand, un de ceux-là, venait souvent en cette résidence ety dînait, surtout lorsque Fontanes s'y trouvait avec lui.

Les agréables soirées du château étaient celles oi!i cet ami de Chateaubriand lisait quelques-unes de ses poésies : Ir Jour des Morts^ ou bien le Verger, contre-partie des Jardins de Delille; celles où Arnault récitait ses jolies fables, hérissées de mali-

cieiises ('pigrammes qu'il composait, disail-il, en (' taillant ses plumes » ; celles où la Harpe faisait connaître une partie de son poème inachevé sur la Religion^. Lucien raconte, en ses Mémoires^ qu'il lut à cet aréopage quelques-uns des chants de sa Césaréide^ poème en prose, enfanté dans les prisons d'Aix.

Et Ton écoutait ensuite Fontanes critiquer la manie, si répandue alors, des jardins anglais qu'il réprouvait. Quelque parti qu'on prenne entre les parcs anglais elles parcs français, ajoutait-il, entre Kent et Le Notre, le Verger subsistera toujours. C'est le jardin nécessaire, utile et vraiment agréable, quoi qu'il soit le plus commun: et il entamait le récit de la cueillette des fruits.

Le poète aimait la France, son sol si divers, ses paysages et le génie de ses habitants. Il s'indignait contre un voyageur allemand, Hirschfeld, qui, dans un ouvrage récent, avait placé nos campagnes au-dessous de celles de l'Europe. Il attaquait, enhn, un M. Smolett, un Anglais, qui dépréciait tous les édifices de nos villes et vantait ceux de sa patrie, — naturellement.

La jalousie de nos voisins ne date pas d'hier!

Après Fontanes, le fabuliste avait son lour. De sa grosse voix, Arnault commençait la fable du Chêne et des Buissons :

Le vent s'élève ; un gland tombe dans la poussière ; Un chêne en sort. Un chêne?... Osez-vous appeler Chêne, cet avorton, qu'un souffle fait tomber?

1. En SCS mi-moires, Lucien écrit : « La Harpe m'était plus qu'intéressant par la triste adjonction de sa pauvreté à Téclat de sa juste réputation litraire. Sa santé, d'ailleurs altérée parla vie errante et jiénible qu'il avait traînée pendant la grande Terreur, plus que jtar ràf,'e avancé, — il avait soixante ans, — ne lui permettait jias d'assister à toutes mes soirées intimes. »

Sans doute. Car le chêne grandit imposant et les buissons s'élèvent à peine au-dessus de terre. Jaloux, ils attaquent le chêne, lui rappelant sa petitesse passée. Pourquoi être orgueilleux; est-ce que tous les arbres ne sont pas frères? Le chêne répond qu'il est dans sa nature d'être le roi des forêts, et il ajoute :

Je ne dois pas, en bonne foi, Me rapetisser pour vous plaire.

Mes frères, tâchez donc de grandir comme moi.

Allusion très compréhensible pour tout le monde. On applaudissait. N'était-ce pas le langage que pouvait tenir à ses généraux le Premier Consul, devenu leur supérieur par songénie?

Fontanes et Arnault se rencontraient dans les mêmes salons, mais n'étaient point sympathiques l'un à l'autre. F'ontanes patronait les idées religieuses et monarchiques que soutenait, à cette époque, son ami Chateaubriand. Arnault, espiègle, rieur, incisif, ne perdait jamais l'occasion d'un bon mot, même aux dépens de ses amis. Sainte-Beuve raconte qu'un jour, dans un salon, le général Leclerc, l'ami d'Arnault, l'aborde en lui disant : « Te voilà donc, toi, quite crois un poète après Racine et Corneille? » — « Te voilà donc, lui réplique Arnault, toi, qui te crois un général, après Turenne et Coudé ? »

A ces soirées littéraires, Lucien préférait celles où, avec sa sœur Elisa, il pouvait interpréter les grandes tragédies de Corneille, de Racine et de Voltaire. Il rechercliait les plus tragiques et contenant le plus d'amour, afin d'exercer sa verve déclamatoire. Dugazon, l'acteur comique, présidait aux répétitions, et l'on eiilendait sa voix grasseyante, aux

moments de force et d'exaltation, clamer : « lâchez tout », ce qui excitait le fou rire des acteurs bénévoles. Fontanes et Arnault devaient accepter un emploi, en ces solennités théâtrales, pour eux une corvée plutôt qu'un plaisir; chacun d'eux se trouvant dévoyé dans ces rôles qui ne convenaient point à leur humeur. Quant à Lucien et à Elisa, ils s'admiraient eux-mêmes, très satisfaits de leur talent qu'ils s'exagéraient. Talma, Lafon, Larive, invités à les venir entendre, par politesse, retenaient leurs critiques. Talma se bornait à sourire.

Lorsque la soirée n'était pas remplie par la tragédie, on l'achevait par une pièce de Molière, et avec une sorte de dédain. La comédie paraissait inférieure à Lucien, qui ne voyait dans la vie que sujet à déclamation. Le rire n'était pas le propre de son existence, le drame plutôt où se pouvaient démontrer les grands sentiments de l'âme. Dans son roman, la Tribu indienne, il a de longues tirades sur les droits de l'amour; il y maudit l'homme assez lâche pour abandonner la femme qu'il a rendue mère, comme s'il eût prévu, qu'un jour cette histoire romanesque s'appliquerait à luimême.

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