ELISA BACCIOCHI
SA SOCIÉTÉ A NELILLY
Sommaire. — Elisa Bacciochi. — Son caractère. — Son affection pour son frère Lucien. — Ses réceptions à sa villa de Neuilly, appelée Folie-Saint-James. — Ceux qu'elle y recevait. — Une représentation d'Alzire. — Fontanes; son portrait. — Une saison
thermale d'Elisa dans le midi. — A sou retour elle s'arrête à Carcassonne. — Elle y est reçue par le jeune de Barante.
Elisa Bacciochi était une bien petite personne, au commencement du Consulat. Elle n'avait aucune fortune, et son mari, homme très médiocre et de famille peu qualifiée, ne lui pouvait procurer ni considération, ni honneurs dans le monde. Mais, de grande ambition, ardente, passionnée, volontaire, elle réussit bientôt à faire parler d'elle, à se créer des courtisans et même des adorateurs,
Lucien lui servit beaucoup. Il aimait cette sœur plus que les autres, trop jeunes encore. Les mômes sympathies et les mêmes haines les unissaient et les attachaient l'un à l'autre. Leurs pensées se ressemblaient et, à la fin, les amis de Lucien devinrent ceux d'Elisa. Les événements, d'ailleurs, les rapprochèrent. Après la mort de Christine Boyer, — la première femme de Lucien Bonaparte, — qui laissait deux orphelines, Elisa s'établit chez son frère malheureux et désespéré. L'hôtel de la rue Verte, la maison de plaisance à Plessis-Chamant, domiciles de Lucien, s'étaient ouverts à cette sœur, compatissante et bonne, qui voulait partager la douleur de l'homme veuf; et lorsque les fêtes y reprirent leur cours, Elisa présida aux apprêts de ces nouvelles réceptions mondaines.
Cette ingérence lui agréait. Dans la société de ce frère préféré, où brillaient quelques hommes remarquables du monde des lettres et des arts, elle trouvait un charme qui lui semblait très doux. Son éducation à Saint-Cyr, avant la Bévolution, les conversations de Lucien, ses propres lectures, ses souvenirs de petite fille, qui lui rappelaient des pièces jouées en Corse et àMarseille, avec déjeunes camarades, tout ce passé la disposait aux jouissances
A NKUILLY. — KLISA RACCIOrilI 265
iiitollcH'lLielles bien plus qu'aux futilités dont so contentent les femmes. Elle se donna tout entière à ces plaisirs relevés et nobles avec la violence de sa nature. L'ambition d'un rôle politique ne se décela en elle que plus tard, lorsque son frère, le Premier Consul, eut conquis le pouvoir suprême et se fut égalé aux plus puissants monarques de l'Europe. En attendant, par son influence de sœur près du chef du Gouvernement, elle se constitua la protectrice des jeunes écrivains, qui la venaient courtiser.
Alors, à Neuilly, en une villa que Lucien possédait, et qu'Elisa posséda quelque temps, les soirées littéraires se multiplièrent. Cette villa était appelée la Folie-Saint-James. Elle se trouvait située à gauche du pont. Plus près de Paris, les assemblées y étaient plus nombreuses qu'à Plessis-Chamant. Fontanes y amenait ses amis : d'abord Chateaubriand, et aussi de Boisjolin, et le chevalier de Langeac, et tous ceux qui désiraient se rapprocher du grand Consul, qu'en ce temps-là tout le monde admirait. La Harpe s'y montra, et Boufllers, Esménard, Arnault, Andrieux ; Joubert y suivit quelquefois Chateaubriand, et Lezay également y suivit Rœderer, le conseiller d'Etat, le philosophe, quElisa cherchait à attirer parmi ses autres amis. Elle lui écrivait, dit Joseph Turquan : « Il me faut un aimable écuyer, gai et plein d'esprit. »
Le Premier Consul vint plusieurs fois à Neuilly, lorsqu'il voulut connaître certains auteurs récalcitrants. 11 s'y fit présenter le poète Delille, mais en vain : aucun des deux ne plut à l'autre. Ils partirent mécontents de leur visite : Delille, efl'rayé du ton tranchant des aides de camp de Bonaparte ; celuici, piqué de l'indilTérence du poète à son égard. Le
chantre des Jardins était accoutumé, lui aussi, aux flatteries des salons. Il vivait, au surplus, sous la tutelle de sa femme ; il lui devait un compte de ses labeurs quotidiens ; et le mouvement continu et bruyant autour du général l'éloigna, pour toujours, du monde consulaire.
Libre, peu contrariée par son mari, toujours absent et retenu loin de Paris par son service d'oflicier, Elisa, pour distraire Lucien de sa douleur et lui être agréable, faisait jouer, sous la direction de Lafon, à Neuilly, des tragédies, des drames, des comédies. C'était l'époque où son frère poursuivait, de ses lettres incandescentes, la belle Juliette Récamier, et il recherchait, en Voltaire et en Racine, les grands rôles d'amoureux répondant à l'état de son âme. Les mémoires des contemporains parlent surtout de la représentation (ÏAlzire^ la tragédie de Voltaire, qui lut montée à Neuilly. Le Premier Consul et sa suite y assistèrent. Lucien y remplissait le rôle de Zamore ; Klisa, celui d'Alzire. Noble pièce où, comme l'écrivait, en sa dédicace. Voltaire à la marquise du Chàtelet, il a voulu développer l'exemple d'une humanité supérieure, tout embrasée de charité chrétienne, pardonnant à ses ennemis leur haine et leur vengeance. Les dialogues amoureux y sont brûlants de passion. Zamore, — le fiancé qu'Alzire a trahi, parce qu'elle ignore le destin échu à ce prince qu'elle aimait, — Zamore, l'hérétique, farouche ennemi deGuzman, le nouvel époux d'Alzire, est converti par la magnanimité de Guzman mourant; il accepte la foi chrétienne, et il se prosterne aux pieds de cet ennemi que tout à l'heure il abhorrait.
Lucien se targuait, durant le Consulat, d'être
A NEUILLY. — ELISA BAOCIOCHI 267
resté républicain ; et, travesti en Zamore, sollicité de se soumettre, répondant au roi Montéze, détrôné par les Espagnols, il mettait une énergie retentissante à repousser la soumission. Il déclamait comme une menace :
Moi fléchir, moi ramper, lorsque je vis encore !
Alzire, durant tonte la pièce, est en proie au remords que lui inspire son récent hymen avec Guzman. Elle veut mourir; la vie lui est odieuse. Elle est chrétienne et elle adore toujours son ancien fiancé, resté incroyant, Zamore ; et lorsqu'elle lui dépeint les tourments de son cœur, avec quelle tendresse Elisa, en Alzire, devait se tourner vers Fontanes, son ami le plus cher !
La fin du drame est célèbre par les beaux vers qui résument la pensée qu'a voulu amplifier Voltaire. Guzman, l'Espagnol chrétien, sur le point d'expirer, blessé à mort par son rival, lui pardonne la haine qui l'a poussé à la vengeance. Il s'adresse à Zamore :
J'étais maître en ces lieux; seul j'y commande encore ;
Je meurs ; le voile tombe ; un nouveau jour m'éclaire ;
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière.
J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
(lémir l'humanité du poids de mon orgueil.
Le ciel venge la terre ; il est juste, et ma vie
Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie.
Le bonheur m'aveugla ; la mort m'a détrompé.
Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé.
Seul je puis faire grâce, et la fais à Zamore.
Vis, superbe ennemi, sois libre, et te souvien
Quel fut et le devoir et la mort d'un chrétien !
et, avec plus d'onction :
Des Dieux que nous servons connais la différence : Les tiens l'ont commandé le meurtre et la vengeance ; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
(Tétait l'époque des grands complots contre le Premier Consul, et on l'entendit souvent se réciter ces vers qui appelaient la générosité d'un pardon. Mais il partit de Neuilly indigné contre son frère et sa sœur. Bourrienne rapporte qu'il ne pouvait excuser leur costume d'histrion, leur travestissement en Indiens sauvages et presque nus. Etait-ce là, disait-il, le respect qu'ils devaient à leur consanguinité avec lui? Le frère et la sœur du Premier Consul se présenter en public, attifés de plumes, les jambes nues, et en maillot collant ! Quelle indécence impardonnable, quelle iudicjn'ilêl
Fontanes régnait à Neuilly. Sa volonté y était respectée. Elisa le trouvait charmant, et le doucereux poète couvrait de louanges cette femme, si obéissante pour lui, cette nouvelle Alzire toujours prèle à se dévouer.
Ceux qui ont parlé de ces deux amoureux s'expliquent difticilement cette sympathie réciproque. Fontanes était gros, court et d'allures très vulgaires, la physionomie, point désagréable cependant, éclairée par des yeux vifs et malicieux ; ses dents étaient belles, très blanches et dans le rire, fréquent chez lui, il affectait de les laisser voir. Avait-il de l'esprit comme on le prétend? Ses détracteurs affirment que sa conversation était intéressante plutôt que spirituelle, très leste quelquefois, aussi leste en particulier, qu'en public ses discours ('talent pompeux et solennels. On a de lui une épître à M"^ Desgarcins, une comédienne du Théâtre-Français; épitre
A NEUILI,Y. — I-:i,ISA BAceiocin 2G0
un peu verte, au temps de sa jeunesse, à dire le vrai. Mais la jeunesse, le plus souvent, n'estqu'une image anticipée de Tàge mûr. Cette désinvolture de langage plaisait à Elisa, très encline aux licencieuses histoires : ce que la suite de sa vie démontra, sans conteste. Fouclié, parlant de Fontanes, le rapetisse, ne lui trouve que de l'outrecuidance et de l'ambition, le nomme, avec ironie, le Céladon de la littérature. Tel, néanmoins, il s'était fait une belle place dans le cœur d'Elisa, et elle ne savait résister à aucune de ses prières.
La Harpe, à Neuilly, racontait ses relations avec Voltaire, et, sous l'ancien régime, l'engouement des salons pour son drame Mêlante où il attaquait les vœux forcés des jeunes filles, reléguées au cloître. En Tentendant parler, on n'avait garde de lui rappeler le discours de Marmontel qui l'avait reçu à l'Académie, fourmillant d'allusions peu aimables pour lui, succédant à Colardeau : un homme très doux celui-là, et très obligeant, ce que n'était point la Harpe. Oue d'auteurs avaient subi la férule de sa verve caustique et méchante! H était petit et il était rageur.
Esménard, comme à Plessis-Clianuint, y lut quelques passages de son poème inachevé sur la Navir/ation ; Andrieux y contait ses spirituelles anecdotes ; Boufllers, qui l'eût cru ? s'était donné à la philosophie et il y fit connaître son travail sur la métaphysique. Arnault y soutint, un soir, une longue controverse sur le caractère intrinsèque de la poésie, au sujet de la Césaréide, que Lucien appelait son poème en prose.
L'abbé de Langeac, un auvergnat, y récita sa Lettre d'un fils parvenu à son père., resté paysan.
L'Académie jadis l'avait honorée d'un prix ; elle n'en était que plus goûtée. En un temps d'égalité républicaine, on appréciait les vers où le chevalier disait :
J'aime à vous répéter que je vous dois la vie.
Mon âme, aux yeux des grands, en est enorgueillie.
Je me plais à compter, dans un nombre d'aïeux,
Autant de laboureurs, pauvres et vertueux.
De superbes tombeaux, dont le néant se vante.
Ils n'ont point surchargé la terre gémissante.
Mais, de nobles sueurs humectant les sillons,
Ils ont su la couvrir d'abondantes moissons.
C'est là qu'il faut chercher leur cendre, leur mémoire ;
Et leurs travaux pour moi sont des titres de gloire.
Oh! quel plaisir je goûte à me faire un tableau
De nos humbles foyers, de mon simple berceau.
Elisa était flattée des hommages de tant d'hommes supérieurs. Elle l'était surtout dos louanges que lui adressait Chateaubriand, lorsqu'il sollicitait une faveur. Sous la plume de l'écrivain, elle devenait t Adorable protectrice, la belle, la bienfaisante fée, qui encourageait les lettres et les arts. Et l'adorable protectrice prenait au sérieux les titres si généreusement octroyés par les solliciteurs, et elle y conformait sa conduite.
En cette sœur de Napoléon, tous les actes de la vie étaient étranges et singuliers; et, néanmoins, elle avait réussi à disculper ses excentricités. On trouvait naturelle l'admiration de Eontanes pour elle ; et Fonlanes, par son habileté et son hypocrisie, éloignait toute moquerie. Le grand talent du poète, son incontestable talent pour habiller de belles phrases et de mots respectables ses sentiments et les événements de sa vie, le servait admirablement. Il écrivait à Lucien, en Espagne :