A NEUILLY. — EI>ISA BACCIOCIII
«Je vis très retiré; je ne sors que pour aller m'entretenir de vous avec celle qui vous aime le plus. N'allez pas croire que c'est une des mille Arianes que fait votre absence. C'est mieux que cela ; c'est une àme et un esprit comme le votre. Mes livres, la rue Verte et Madrid, voilà où sont toutes mes pensées. M""* Bacciochi pourra vous dire si je vous suis tendrement attaché. Elle a la bonté de me recevoir quelquefois. Elle aime à m'entendre parler de son frère. »
Elisa avait abandonné Neuilly et Plessis-Chamant, depuis le départ de Lucien. Habiter la rue Verte la rapprochait de Fontanes et laissait croire à un recueillement fort honnête, tandis que son mari était enrôlé parmi les attachés à l'ambassadeur à Madrid, Lucien Bonaparte. A cette époque, d'ailleurs, souffrant de l'estomac, elle fut envoyée aux eaux de Barètes, parles médecins. Privée de Fontanes, elle s'y ennuya beaucoup. A son retour vers Paris, elle s'arrêta plusieurs jours àCarcassonne, oùellerencontrale jeune de Barante, dont le père était le préfet de la ville. Le père ne pouvant s'occuper d'elle parce qu'il était malade, le fils le remplaça près de la sœur du Premier Consul; et de Barante, en ses Mémoh^es, fait delà jeune femme un portrait sympathique. Personne très simple, écrit-il, qu'il trouva, un matin, en une chambre d'auberge de second ordre, étendue sur un matelas par terre, alin d'éviter les inconvénients d'une invasion de punaises. Il l'attendit en une pièce voisine, tandis qu'elle s'habillait à la hâte, et bras dessus, bras dessous, ensuite, ils sortirent pour une promenade matinale dans les rues. Elisa était ravie de cette bonne fortune. Depuis quatre jours, elle était privée de lettres et de nouvelles, surtout de celles
de Fontancs. Elle parla de cet ami cher, avec son jeune compagnon, et des littératem's, poètes, artistes, qu'elle connaissait. De Barante kii offrit le poème des Jardins de Delille, à peine éclos. La jeune femme lui témoigna toute sa reconnaissance pour cette urbanité, alors si peu commune, et elle invita son aimable confident à l'aller voir à Paris lorsqu'il y viendrait. De Barante se souvint de l'invitation, et se présenta chez M""" Bacciochiàson premier voyage. Mais le charme était rompu. Il ne retrouva plus la femme séduisante, familière et douce de Carcassonnc. Elle avait perdu son ancienne gaieté, son abord facile. Elle affectait déjà des airs de grande dame, des prétentions éveillées et très exigeantes. Lui était jeune; aimant son indépendance, il ne retourna plus chez elle.
L'ambition absorbait déjà la pensée de cette jeune femme. Les llalteries de son entourage avaient perverti son esprit et lui avaient inculqué une présomptueuse assurance qui faussait son ancienne bienveillance. Naguère, avec les poètes et les artistes , elle savait parler délicatement de leurs œuvres, encourager leurs conlidences et soutenir leurs espérances. Mais l'ascension de son frère, le Premier Consul, avait exalté son orgueil, et les hommes de talent fier s'étaient retirés. Enfin, l'Empire proclamé et devenue princesse, elle se crut tellement au-dessus de ses courtisans qu'elle s'aliéna les plus obstinés de ses admirateurs. Lucien s'était exilé à Rome, Chateaubriand était sorti, avec colère, de la société des Bonaparte où il avait trouvé les partisans les plus convaincus de ses œuvres. Fontanes seul résistait à la retraite de ses amis. Elisa le tenait par la vanité, autant que par les sens. Il lui devait beaucoup trop et il avait trop à perdre en rompant avec
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elle. Désormais, elle ne reverra plus rcmprcssemcnt de tous les hommes parmi lesquels elle avait trouvé de si douces jouissances intellectuelles. Elle venait d'acheter, au faubourg Saint-Germain, l'hôtel Maurepas, résidence magnifique, afin de rivaliser de luxe avec ses frères et ses sœurs nouvellement mariés. La politique déjà dominait sa vie, et les soirées littéraires de Neuilly, et les hommes qui y avaient brillé, n'avaient plus aucun attrait pour elle.
Sommaire. — Le hasard attire Bonaparte chez M'"° de Montesson.
— Amours de la grande dame avec le duc d'Orléans. — Son mariage morganatique avec le prince. — Portrait de M"" de Montesson. — Son veuvage. — Elle est respectée des Jacobins, mais ses biens sont confisqués. — Bonaparte les lui restitue. — ^ A quelle condition? — Les dîners du mercredi chez la marquise.
— M. de Valence maître chez elle. — Ses sympathies pour les jeunes gens. — Lesquels? — Sa première soirée; son premier bal ; les personnes qu'elle reçoit. — Joséphine Bonaparte chez elle. — Concerts improvisés. — Elle quitte Paris pour une maison de campagne à Romainville. — Sa mauvaise santé la force à rentrer à Paris. — Sa mort.
Les réceptions, chez les frères de Bonaparte, restaient circonscrites au monde officiel. L'élégante société de l'ancien régime n'y prenait aucune part. Qui est-ce qui, maintenant, donnerait le branle à cette foule de nobles déjà rentrés d'émigration ; qui est-ce qui forcerait les portes des beaux salons de l'aristocratie à s'entr'ouvrir, afin de reconstituer ces groupes charmants du vieux monde où les causeries et la grâce des manières dominaient sans partage?
Un jour, feuilletant les papiers de Joséphine,
Bonaparte y découvrit une lettre de la marquise de Montesson, veuve du duc d'Orléans, où il lut cette phrase qui détermina sa résolution : « Souvenezvous, écrivait-elle, que vous êtes la femme d'un grand homme. » Ce compliment tout bénévole à son adresse, durant son expédition d'Egypte, fit de lui, soudain, un ami de la grande dame. Ce qu'il cherchait, il venait de le trouver. Par M"" de Montesson il allait mettre en mouvement la haute société d'autrefois. Les fêtes chez la marquise seraient prises pour modèle. Les familles dispersées se réuniraient, et ainsi renaîtraient quelques salons distingués oii il serait agréable de se retrouver avec d'autres personnes de même éducation et de même naissance. Ils rerieviendraient l'école des belles manières, dos causeries décentes et spirituelles, d'où se dégageait naguère le charme de la société française.
Madame de Montesson n'était plus une jeune femme, sous le Consulat. Elle avait dépassé soixante ans^ Née d'une famille considérable de Bretagne, elle avait été mariée à dix-sept ans à un gentilhomme du Maine, le marquis de Montesson, presque un vieillard, qui mourut quelques années après son mariage, la laissant veuve à l'âge où la beauté, chez la femme, est plus séduisante que dans l'adolescence. A Paris, elle avait été très remarquée et son veuvage fut traversé de fêtes galantes. Admise à la cour, très adulée dans l'entourage du duc d'Orléans, chez qui elle était souvent invitée, elle tenait une belle place parmi les femmes agréables de cette époque. Longtemps le duc, petit-fils du
l. Cliarlolte-Jeanne lirrauil de la Haie de Riou était née en 1737^ d'une l'umiile distinguée de la iiietagne. Klle devint veuve en 1769.
Récent et père de Philippe-Egalité, la courtisa et sollicita ses faveurs. Un jour, à Villers-Cotterets, dans une chasse en forêt, le duc, qui était gros, et suivait la course à C(jté de la jolie marquise, voulut s'arrêter sous un arbre, pour reprendre haleine. 11 descendit de cheval, s'étala sur l'herbe et demanda la permission à la jeune veuve d'entr'ouvrir son habit, de se délivrer du col de sa chemise. Il haletait, il suait à grosses gouttes. Une toux survint ; la marquise le voyant en cet état d'abattement partit d'un éclat de rire prolongé, et pour arrêter la toux, le tapota dansle dos. en l'appelant « gros père ». Ce mouvement spontané et coquet, ce rire coupé de saccades veloutées, ces petits yeux malicieux qui le regardaient de travers, cette mignonne bouche composée de deux lèvres sanguines en boules de cerises d'où s'étaient échappés les deux mots badins, ces petites mains délicates aux doigts fuselés et roses, qui s'appuyaient sur sa chair, ces beaux cheveux blonds qui couronnaient ce visage gracieux, toute cette mimique éloquente fit une telle impression sur le prince qu'il devint éperdument amoureux de sa compagne de phiisir. Il eut bien voulu tout de suite arriver à ses fins. La petite marquise tint bon, ne céda point, et par un manège bien combiné, s'empara peu à peu et si bien de l'esprit et des sens du prince qu'elle parvint à se faire épouser. Elle avait alors trente-six ans.
Le mariage se Ut secrètement; mais toute la cour en fut instruite. Nul n'ignora cette situation entre le duc et la marquise. Elle sut, dès lors, se maintenir en son rang par la simplicité de ses manières, par l'affabilité de son esprit et la prudence de ses actes. « Affable pour les inférieurs, dit M. de Lévis, d'une politesse noble et graduée avec les personnes
considérables, respectueuse sans bassesse avec les princes, obligeante pour tous, elle acquit, à la fois, de la bienveillance ctde la considération. Arrogante, elle eût été haïe; enfin, des airs de princesse eussent paru aussi déplacés que les manières libres d'une maîtresse. » Alors, aimal)le, enjouée, elle enrôla de nombreux amis. Elle recevait tout le monde de la Cour ; les plus grands seigneurs la venaient visiter. Elle occupait, chez le duc, la situation de M""" de Maintenon chez le grand roi, sans que l'on pût assimiler toutefois sa personne à celle de la vieille marquise, très compassée, dont la haute raison dominait l'inimitable monarque. On la pouvait comparer plutôt à la pétillante et gracieuse marquise de Pompadour, qui avait su plaire si longtemps à Louis XV. Intelligente comme elle, amie des arts, familière avec les gens de lettres, curieuse et un peu égoïste, pensant beaucoup à elle, à ses plaisirs, à sa réputation de jolie femme, comme l'autre, et cependant généreuse envers les humbles, se laissant attendrir facilement par les misères humaines, elle dut, à cette compassion pour les petites gens, le respect des révolutionnaires pendant la Terreur i. Toutes ces qualités et ces défauts se lisent sur l'estampe que possède la Bibliothèque nationale. De beauté, de souplesse et d'air mutin, elle est éblouissante au premier coup dœil. Mais, en analysant cette petite bouche aux belles lèvres saillantes, ce sourire aigu qui en relève la commissure, ce nez un peu long, ce front aux tempes étroites couvertes de
1. Le souvenir des bienfaits répandus par ellC: autrefois, dans la classe Indigente du peuple la sauva de la révolution. Durant l'hiver 1788-1789, elle avait fait enlever les arbres de son orangerie et les jilantes qui ornaient les serres de son jardin, pour que ces bâtiments devinssent des salles de travail ouvertes aux pauvres (Michaud, Biographie universelle).
cheveux, on devine que cette espièglerie si palionle pouvait devenir redoutable. Bienveillante et bonne, à l'occasion, peut-être; blessante et vindicative en d'autres circonstances. M""" de Genlis la dit méchante, ignorante et sans talent, plaçant Constantinople sur la Baltique. Elle l'appelait tantcUre, M°'° de Montesson étant la sœur utérine de la mère de la hne écrivassière ^ A sa rentrée d'émigration, la nièce, accueillie avec grande froideur chez la marquise, n'y retourna plus qu'au moment où cette mauvaise tante allait mourir. M. de Valence, qui avait épousé M"" de (lenlis, lui voulut persuader que cette première entrevue, si réservée, si peu amicale, ne serait pas suivie d'une autre semblable, et que la marquise, à la seconde visite, se montrerait caressante et douce. « Elle est chagrine de penser que vous n'avez pas vieilli et êtes toujours jolie. Ce petit déboire s'éteindra, ajoutait le gendre deM'"''de Genlis. » La belle-mère ne fut point convaincue et persista dans sa retraite.
Le duc, par contrat, l'avait faite riche. Le roi