De Genlis, Mémoires, t. II, p. ISô
« Le duc d'Orléans, dit M"°* de Genlis, mourut à Sainte-Assise... Le roi lit défendre à ma tante de draper et de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti de s'établir au couvent de l'Assomption, pendant toute l'année de son veuvage. Elle ne reçut qu'à un parloir dont elle lit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison, car une grille noire convenait mieux à sa situation que cette singulière magniticence qui ne se trouvait dans aucun couvent. Ma tante s'était donné un plus grand ridicule. Quelque temps avant la mort de M. le duc d'Orléans, elle avait fait représenter sa comédie : La comtesse de Chazelles. La pièce tomba honteusement au troisième acte. Elle était tirée des Liaisons dangereuses, de Laclos... Ma tante porte à l'excès l'ambition d'auteur. Elle })rit chez elle M. Lefebvre, auteur de quelques tragédies. Elle le logea, le maria, lui assura une pension de six mille francs, le tout pour lui donner, disaitelle, quelques petits conseils littéraires. Et elle se mit à faire des tragédies. On lui passa toutes ses prétentions, tous ses travers. Elle avait une excellente maison, et jilus de deux cent mille livres de rentes, et ses ouvrages n excitaient aucune jalousie. »
Louis X VI confirma les volontés du mort. Le douaire de la veuve e'tait considérable. Mais les Jacobins, qui avaient respecté l'épouse morganatique d'un d'Orléans, ne respectèrent point sa fortune. Une grande partie de ses revenus lui furent confisqués. Bonaparte les lui rendit : cent soixante mille francs de rentes, assurés sur les canaux du Loing et du Midi, à la condition qu'elle emploierait ses ressources à des réceptions mondaines, donnant l'exemple d'un luxe de bon aloi, rétablissant, autant que faire se pourrait, les anciennes élégances, la tenue correcte des salons, les fêtes, les danses, les amusements de la belle compagnie. Et c'était facile pour cette petite marquise, aimable vieille de soixante-trois ans, qui avait connu la cour de Louis XV et celle de Louis XVI et se voyait bonorée maintenant du respect avoué de Bonaparte'.
Le Premier Consul, jusqu'à sa prise du pouvoir, n'avait vécu que dans les camps et très pauvre. Il fut séduit tout de suite par la noble distinction de l'bôtel Montesson. On y discernait un faste discret, une somptuosité nullement prétentieuse.
Tous les décors s'harmonisaient entre eux. Rien de choquant, ni de criard dans les pièces. Point d'étalage discordant. Enfin la personne même de la marquise ajoutait un attrait de plus au luxe qui l'encadrait. Dès l'heure de midi, elle était habillée pour ses visites, enrobe simple de couleur blanche, souvent grise, avec des dentelles; chaussée de souliers retenus de lacets comme un cothurne, en
1. Un souvenir d'autrefois, altacliail encore le Premier Consul à la iiiar- (juise de Montesson. Il se rappelait qu'à Brieniie il avait reçu la première couronne des mains de la compagne dudiic d'Orléans, de pnssaf,'e;i l'école, un jour de distribution de prix. et il l'^ivnil entendue lui dire: « Que cette couronne Vdus poi'te bnnheur : ■>
prunelle noire ou en peau de chèvre très souple; coiffée à la mode ancienne, les cheveux en couronnue autour de la tète, tombant en boucles sur les épaules, et paraissant toujours abondants, au moyen de touffes ajoutées, de la couleur de ceux de la jeunesse. Elle semblait ainsi ne point vieillir. Proprette, d'ailleurs, jusqu'à l'excès, son teint s'était conservé aussi pur qu'à ses trente ans et ses mains admirables s'étalaient dans toute leur finesse et leur souplesse natives. Point de rubans, enfin, ni de garnitures excentriques, si ce n'est celles de son léger bonnet, monté par M'"" Despeaux. Un chàle blanc de cachemire la drapait et protégeait sa taille tUictte, sur le sopha où elle attendait, mollement allongée en ses coussins.
Ainsi placée, la séduisante femme dont le regard était adouci par la couleur violette de ses yeux, agréait près d'elle ses belle amies, presque toutes jeunes et de haute naissance, et elle les laissait partir, après quelques compliments, sans façon. Si elle se levait, si elle reconduisait la visiteuse jus- (ju'à la porte du salon, c'était pour un congé définitif : elle ne la recevrait plus.
Suivant la mode de ce temps-là, elle prenait des leçons de BerthoUet et de Laplace, qui l'initiaient aux ardus problèmes de la science, comme Van Spandonk à la peinture des fleurs. C'est pour cette raison que, durant le Consulat, voulant des fleurs à profusion, elle avait loué, au marquis de Bièvre, le château si agréablement situé dans la vallée de la douce rivière, alors si poétique et si fraîche, avec ses frondaisons toujours vertes. Lorsqu'on l'y allait voir, on la trouvait peignant dans sa chambre en face d'un vase empli de la moisson de ses magnifiques serres, protégée contre les salissures de
l'huile par un surtout de soie qu'elle quittait aussitôt pour apparaître en sa robe d'une blancheur immaculée, qui rajeunissait la vétusté de son âge. A Bièvre, elle était en compagnie de M""'' de la Tour, et encore, d'après la duchesse d'Abrantès, de la belle M""* d'Amhert, de hx princesse de Guéménée, une gourmande distribuant pour le café de ses amis, à Lavaupalière principalement, une poudre de cachou, présent de missionnaires. C'étaient ensuite M"" de Rohan-Rochefort et M""" de Fleury. Hors du château, elle vous menait dans le parc à la laiterie que M. de Bièvre, grand partisan de calembours, avait désignée par ces deux expressions sur un poteau : Lettre I et aux écuries, à côté, portant au fronton des grandes portes : Honni soit qui mal y panse! dédicace bien appliquée aux chevaux qui s'y trouvaient.
A Paris, tous les mercredis, la marquise donnait un grand dîner i; on jouait ensuite de la harpe, on chantait, on lisait quelques fragments des œuvres inédites des hommes de lettres invités. On lisait aussi des comédies et des drames de la marquise, et bientôt on les joua-. Et en ces soirées cérémonieuses, comme en toutes les autres, elle n'agréait que des personnes sympathiques ; longtemps elle résista avant de recevoir le général Sucliet, trop
1. «Tout était préparé avec la plus grande élégance, dit en ses Mémoires, la duchesse d'Abrantès; il y avait, en même temps, beaucoup de luxe. Mais ce luxe était si bien entendu que rien ne paraissait superflu de celle quantité d'orfèvrerie, de vermeil et de superbesp orcelaiues qui garnissaient la table. Le plus beau linge de Saxe, aux armes d'Orléans et parfaitement cylindre, était sur cette table et paraissait éclatant, sous les assiettes de porcelaine de Sèvres, à la bordure ei aux écussons li'or. De magnitiques cristaux, des fleurs en profusion. »
2. M"»" de Montesson eut le mérite de découvrir le talent dramatique de M"" Duchesnois, et elle la fit débuter devant un aréopage choisi, par les rôles de Phèdre et de Roxane.
vulgaire. Elle ne céda qu'au désir formellement exprimé par M. de Valence à qui elle n'osait rien refuser, maître chez la marquise autant qu'un mari, parce qu'il était jeune et beau, et que Fayant aimé, elle ne contrecarrait jamais sa volonté. Le général de Valence n'était point son premier amour. Elle avait eu le cœur pris jadis par le duc de Guines \ et avant d'épouser le duc d'Orléans, elle avait avoué sa passion au prince. Mais cet amour pour Valence, venu sur le tard de sa vie, la rendit esclave de ce Benjamin, qu'elle institua son légataire universel, au détriment de tous ses parents '.
1. Chateaubriand dit de lui en ses Mémoires (t. IV, p. 392): " Ambassadeur en Angleterre, trente ans auparavant, c'est-à-dire en 1770, i! avait conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de son temps, la duchesse de Devonshire, lady Melbourne, la marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach, dont il avait été amouieux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout vivant chez ces respectables dames. »
Le général Thiébault {Mémoires, t. III, \>. 184), en parle d'une autre façon et tel qu'il le vit chez M""» de Montesson, pendant le Consulat. « ... un ])etit homme tout vieux, tout maigre, tout chétif, qui se trouvait comme relégué auprès d'une croisée du grand salon circulaire de ce somptueux hôtel. Ce nom n'avait pu manquer de me rajjpeler ce brillant duc de Guines, qui, envoyé de France à la cour de Prusse, avait été l'un de mes parrains. Mais comment admettre ([ue ce M. de Guines, pauvre et ratatiné, eut été le plus énergique de nos colonels, un de nos ambassadeurs les plus fastueux, l'homme qui, à la suite de je ne sais quel grief, avait osé se rendre chez Frédéric le Grand, en frac, en chapeau rond, la cravache à la main, et dans ce costume, prendre congé d'un si grand prince ? »