‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 28 sur 119 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sommaire. — Raynouard et les Templiers. — Boutet de Monvel. — Pigault-Lebrun. — Fabre d'Eglanfine : le Philinte de Molière. - Colin (i'Harleville: r Inconstant, l'Optimiste, le Vieux Célibataire. — Andrieux : les Etourdis, la Vengeance d'un Sage. — Alexandre Duval : Edouard en Ecosse. — Picard: les Visitandines, les Amis de collège, Médiocre et rampant, les Tracasseries de M. et M" Tatillon. — Louis Laya. — De Jouy. — Marsollier des Vivetiéres. — Bouilly : Fanchon la Vielleuse, Vabbé de VEpée. -- Deirieu. — Desaugiers et Despréaux. — Dupaty. — Etienne. — Les traducteurs et versiGcateurs de Tépoque.

Ce ne sont point les tragédies qui manquèrent sous le Consulat, mais les auteurs dramatiques dignes de ce nom. A pari La Harpe, Ducis, Lemercier et Raynouard, tous ceux qui tentèrent, à cette époque, de faire applaudir une tragédie au théâtre échouèrent lamentablement. Les auteurs comiques, lesrimeurs d'opéras, les faiseurs de vaudevilles et les chansonniers, avaient plus de succès, et plu^ieurs d'entre eux ont laissé des œuvres qui se lisent encore avec intérêt, bien conçues, et versifiées non sang talent.

Raynouard (1761-1836) ne sortit de lombre qu'après son drame les Templiers^ en 1805^ Il était, alors,

!• De Brifaut sur Raynouard {Lettres d'un vieux parrain) :

« Je me reprocherais de ne point faire ici une mention particulière du

boa et philosophe Raynouard, si simplt^, si dénué de prétentions, si peu

coorear de succès, que la gloire était obligée d'aller le prendre au milieu

de ses llyres, pour lui jeter dans les mains une couronne qu'il laissait

à peine connu par une tragédie de 1794, Caton dTUtique^ en trois actes, et par un poème couronné en 1803 il l'Institut, Sacrale dans le Temple d'Aglaure, A quarante-cinq ans, en 1805, il arrivait du Midi, son pays, où il avait exercé la profession d'avocat. Les Templiers le rendirent célèbre. La tragédie contenait de grande beautés, des caractères héroïques, des mots cornéliens, que M. J. Chénier et Geoffroy n'ont pas manqué de relever. Chénier trouvait admirable le discours du Grand-Maître et sublime le sacrifice du jeune Marigny, associé secrètement aux victimes et mourant avec elles. Geoffroy signalait la réponse au roi : Sire ! ils étaient trois mille. Trois mille! et fidèles à leur foi! Quel profond attachement à leur croyance, puisque aucun d'eux ne voulut se parjurer ! C'était ce que Raynouard appelait le coup de foxiet^ lorsqu'il parlait de son talent. « Mot spirituel, dit Sainte-Beuve, et qui manque au traité de rhétorique, pour définir le Â/oi.'deMédée, le QuilmourxMl des Horaces, le Sire^ Hélaient troùi mille ! — des Templiers. »

Lorsque, sous le Consulat, Colin d'Harleville et Andrieux, Alexandre Duval et Picard régnèrent en maîtres sur les théâtres de Paris livrés aux pièces comiques, les auteurs qui les avaient précédés n'étaient point tout à fait oubliés. On avait eu

tomber dans son chifTonnier. Heureux de passer de sa bibliothèque à son jardin, plus heureux d'aider un jeune auteur à franchir les épineuses barrières du théâtre, ou de se dépouiller en faveur dun frère dans la peine, auquel il apportait le fruit de vingt ans de travaux, en lui disant : « Tiens, je n'ai pas besoin de tout cela. >• Retiré à Passy, dans une maisonneltn simple, proprette et saine, il n'en sortait que pour aller à rAcadémie française, mais sans prendre le plus long, comme La Fontaine. Je le connus au moment où il voulait faire jouer une nouvelle tragédie de sa façon, quelque temps après l'immense et légitime succès des Templier», qu'il n'alla pas voir une seule fois représenter, tant le spectacle de son triomphe lui importait peu. »

ACTEURS DRAMATIQUES ET AUTEURS COMIQUES li7

Destouches*, Piron, Gresset et Beaumarchais, le Glorieux, la Méiromanie, le Méchant et le Mariage de Figaro; on eut ensuite Laujon (1727-1811) et Cailhava (1730-1813) qui firent applaudir, le premier, P Amoureux de quinze ans et le Couvent, le second, les Ménechmes grecs, représentés en 1791. Cailhava élait considéré par Chénier comme l'un des meilleurs auteurs comiques du siècle, judicieux critique des œuvresdeMolière, auxquelles il avait joint des études savantes et très documentées. En 1801, enfin, Cailhava publia, rétabli en cinq actes, le Dépit amoureux, suivi d'un hommage au grand auteur comique.

Après eux, il faut citer Monvel (1735-1811), tout à la fois acteur et auteur dramatique. Son drame, en quatre actes et en prose, les Victimes cloîtrées, de 1792, eut un succès retentissant, grâce au temps où il fut joué. Les situations s'y déroulent avec force, mais les convenances, disent les critiques du temps, n'y sont pas toujours observées. Quatres ans après, en 1796, Monvel donna au théâtre la Jeunesse

J. Sur Destoucheâ, le Journal des Débat» de vendémiaire an XII écrivait avec une fine malice pour les auteurs du jour :

Deslouches, dans sa comédie, A cru peindre le glorieux :

Et moi je trouro, quoi qu'on die.

Que sa prérace le peint mieux!

Quoique les caractères soient épuisés, Destouches prétend, dans sa préface, qu'il en reste plusieurs à traiter, et cependant, depuis le Glorieux, il n'a traité avec succès que U l)i»»ipaleur ; et môme, cette comédie est un ouvrage assez faible. Destouches a l'air de se regarder comme le seul poète instnictif et moral. Il semble reléguer ses confrères dans la classe des farceurs, qui n'ont pour but que de faire rire. S'il eût vécu un peu plus longtemps, il aurait vu qu en fait de morale il ne pouvait pas même entrer en comparaison avec nos auteurs modernes, qui ne se bornent pas i prêcher, mais qui font des génuflexions et de» oraisons avec une dévo- Uon admirable.

du duc de Richelieu^ ou le Love lace français ^ei Chénier mentionne avec éloge FAinant bourru.

Pigault-Lebrun (1753-1835) est aussi connu par ses romans que par ses comédies, et il se monlrail inépuisable. La liste de ses comédies est longue, depuis Contre-temps sur contre-temps^ en trois actes, pièce jouée en 1794, jusqu'à V Amour et la Raison, un petit acte en prose de 1799. Chaque année, paraissait une de ses œuvres nouvelles, destinée à la scène, les Dragons et les Bénédictines^ les Empiriques^ le Bleu et le Noir, la Lanterne magique. Et ainsi jusqu'à TEmpire, et plus tard et toujours.

Fabre d'Eglantine (1755-1797), — « d'Eglantine » pour rappeler ses triomphes aux Jeux Floraux de Toulouse, — Fabre, au commencement du Consulat, était mort depuis six ans, et la renommée qui avait suivi ses œuvres n'était pas encore éteinte. Ses contemporains lui avaient survécu, Colin d'Harleville, notamment, avec lequel il avait eu maille à partir, au sujet d'une pièce de ce rival jalousé. Fabre en revendiquait l'idée première, et accusait Colin d'avoir abusé d'une confidence, pour composer la même pièce que lui.

Cette querelle découlait du caractère inquiet de l'auteur, misanthrope et dénigrant, caustique jusqu'à la cruauté. Il était, de plus, observateur incisif, discernant d'un œil aigu tous les travers de l'humanité; et cette tendance impétueuse à la critique rendait son caractère inégal et âpre. Son style s'en ressentait. Il écrivait avec une virtuosité bizarre, enveloppant ses conceptions d'une trame grossière dont il savait faire jaillir des situations comiques où pétillaient les traits d'esprit. Ârnault atteste en

ses Souvenirs que Fabre avait le don de la comédie. « Entre le moment oùje vous donne cette tabatière, disait-il un jour à Arnault, et celui où vous me la remettrez, il y a une comédie ; et tout en disant cela, ajoute Arnault, il improvisait une pièce sur ce fait. 11 voyait la comédie partout. »

Il mourut sur Téchafaud, en 1794, à quarante ans. Mais il avait écrit, pour perpétuer sa mémoire, des œuvres supérieures : le Convalescent de qualité ou r Aristocrate, comédie en deux actes, envers, qui fut jouée en 1791 ; le Philinte de Molière ou la suite (lu Misanthrope, en cinq actes, en vers, soq chefd'œuvre, cette même année, 1791*; ensuite /7/ètrigue épistolaire^ comédie en cinq actes, en vers, jouée en 1792. Deux ans après sa mort, on publia sacorrespondance amoureuse, eten 1799,lcThét\tre- Français monta les Précepteurs, comédie en cinq actes qu'il avait laissée. Ces œuvres posthumes, d après les journaux de Tépoque, d'après /ei* DéhatSy par exemple, diminuèrent, loin de l'augmenter, sa célébrité. En lisant sa prose, tête reposée, on y remarque un style raboteux, inélégant, preuve de l'instruction incomplète de l'auteur et de son ignorance de la langue. Ce môme numéro des Débats, de pluviôse an XI, donne un petit morceau philosophique de la façon du poète; le suivant: « Un roi

t. Suard, Sfêlanye» de littérature, l. V. p. :}ô3 :

« On mavail vanté une pièce qui a été quelque temps à la mode, et dans ce pay-i-cy, cela n'est jamais bien extraordinaire. Elle est passée de mode, rela me parait encore moins étonnant, c'(»st le Philinte de Molière. Vcms > trouverez, me di»ait-on, une situation foi'tement conçue, c'ral celle dun ^?*m\e dupe de son époïsme qui, après s'être obstinément refusé à rendre un service qui ne lui coûterait rien, et sauverait, lui dit-on, un honnête homme dune ruine totale, trouve toute sa fortune compromise dans 'affaire qu'il a laissé manquer, et dont une légère déniarche de sa part ''Il assuré le succès. Je disais : cela doit être beau. J'ai vu la pièce et je inosais dit: cela pourrait être beau, et je m'v suis ennuvé comme beau- ^up daulres. .

rencontre un berger. Celui-ci veut lui prouver que la condition des bergers est bien au-dessus de celle des rois, et voici comment il s'y prend : Supposez, lui dil-il, que vous désiriez une omelette : que de gens il vous faut pour Tapprêter?

Noir la conseille ; Bleu Tapprouve ; Rouge l'ordonne; Vort la cuit; Jaune la cherche; Gris la trouve ; Puce la livre et Blanc la suit; Mathieu la verse sur la jatte ; Jean la juge; André la requiert; Jacques la tient ; Simon la tdte ; Pierre la coupe et Paul la sert. »

Thiessé, dans la notice qui précède l'édition des oeuvres de Fabre, a défendu la mémoire de l'écrivain contre les détracteurs qui l'avaient accusé de dilapidations et de concussions. 11 cite la réponse que leur fit Tauteur comique : <( Je n'ai jamais fait travailler mon petit pécule; je n'ai de ma vie touché un denier de rente. Je vis au tas. Je vis du jour à la journée. Je vis en poète. » Et poète il était à SCS heures, poète ému et naïf même, comme Berquin et comme Florian, car c'est à lui que l'on doit ces jolies stances que l'on nomme ies Amants de Beauvais; Il pleut, il pleut ^ Bergère; Je Vaime tant! Dans le Présomptueux^ une de ses premières pièces, reprise en 1790, Fabre critique vivement la passion, alors dominante, des jardins anglais, et la citation de ce court passage donnera un aperçu de sa poésie :

Petil ou grand terrain, maisonnette ou palais, Chaque enclos dans Paris a son jardin anglais. ... Dans un arpent de terre enfermant six montagnes Je trace trois vallons, et quatre ou cinq campagnes.

Ici, c'est un village ; une ferme, plus loin. Là, presque sous la main, vous avez, au besoin, Des prés, des champs, des bois, une forêt entière, Des vignes, des rochers, un pont, une rivière, Un temple grec, tout neuf, qu'on bdtit ruiné ; Enfin, Tarpent, madame, est si bien combiné, Que j'y fais contenir la terre en miniature ; Et c'est réchantillon de toute la nature.

Les Goncouri, dans leurs Portraits intimes, ont raconté toutes les difficultés éprouvées par Colin d'Harleville (1755-1806) à ses débuts littéraires. Il vivait alors, à Paris, dans une pension de famille et, pendant ses loisirs, heures dérobées au travail de procédure exigé de son père, il avait écrit sa première pièce, r Inconstant ^ qui n'avait qu'un acte, en prose. Il la lut à ses camarades, qui en furent satisfaits et lui conseillèrent de Técrire en vers et de l'allonger de quatre actes, de lui en donner cinq : ce qu'il fit. Mais, au Théâtre Français oii elle avait élé reçue, il dut attendre six ans la première représentation. Elle réussit au-delà de ses désirs, et dès ce jour, il fut heureux et il fut riche, après avoir été pauvre, après avoir vécu à Paris de quelques louis empruntes à des amis. Riche à ce point qu'il fit voyager en poste ses deux sœurs pour qu'elles assistassent à la représentation do sa pièce, et les faire reconduire, le lendemain, en poste également à la maison paternelle.

La Harpe, dans ses lettres au grand duc Paul de Russie, écrivait que l'Inconstant n'était qu'une copie de llrrésolii de Destouches, 1res inférieure à l'original, sans dénouement, au surplus, <c car l'Inconstant, dit-il, après avoir flotté entre deux ou trois mariages, finit la pièce en disant qu'il va se jeter dans un cloître. 11 n'y a, enfin, ajoute l'éminent critique, ni caractère, ni intrigue, ni situation. »

Mais Colin justifie le caractère de « Tlnconstant », dans les vers suivants :

M*aIlez-vous quereller pour un peu dinconstance?

A tout le genre humain, dites-en donc autant.

A le bien prendre, enfin, tout hommtî est inconstant ;

Un peu plus, un peu moins, et j'en sais bien la cause,

C'est que l'esprit humain tient à si peu de chose !

... La constance n'est point la vertu d'un mortel

Et, pour être constant, il faut être éternel.

D'ailleurs, quand on y songe, il serait bien étrange

Qu'il fût seul immuable. Autour de lui, tout change :

La terre se dépouille et bientôt reverdit;

La lune tous les mois, décroit et s'arrondit.

Que dis-jc? En moins d'un jour, tour à tour, on essuie

Et le froid et le chaud, et le vent et la pluie.

Tout passe, tout finit; tout s'efFace ; en un mot

Tout change, changeons donc, puisque c'est notre lot.

C'était un honnête homme, doux, aflectueux, modeste, que ses amis n'osaient louer en face, craignant de le fâcher. Tous ses sentiments étaient poussés à l'excès, désolé quand son amour était repoussé, débordant de joie quand il était accepté. M™* Cavaignac, chez laquelle il était reçu, raconte qu'elle le vit, un jour, arriver tout déconfit. Elle lui demanda la raison de celte tristesse. « Est-c^ que la répétition de votre pièce ne vous satisfait pas? » lui dit-elle. — « Ce n'est pas cela, répondit Colin. Figurez-vous que je viens de voir répéter M"° Lange avec sa figure de vierge; et elle est près d'accoucher! » Alors, il se lamentait, triste de cette irrégularité presque indécente. Il était laid, d'une laideur impressionnante, quoique ses yeux noirs, très pétillants, animassent son visage d'une vive lueur d'intelligence et rendissent sa physionomie sympathique. D'ailleurs, original en son costume, coiffé d'une perruque poudrée à blanc, avec deux

rouleaux au-dessus des oreilles, ce qui lui donnait un air vieillot.

Dès qu'il eut pris pied au théâtre, ses pièces se suivirent avec un égal succès. L'Optimiste ou thomme content de tout, comédie en cinq actes en vers, date de 1788. Les critiques prétendirent qu'un caractère pareil n'existait pas. Dans la préface de sa pièce, Colin leur répliqua : « On a répondu pour moi que ce caractère était possible au moins ; et cette réponse suffirait. J'ajoute que j'en ai trouvé le modèle dans la maison paternelle. Quand je lus mon manuscrit à ma mère, à mes sœurs, à mon frère, tous reconnurent d'abord mon père. Il lui était plus aisé d'être optimiste, qu'à M. de Plainville. Peu riche, il est vrai, mais jouissant d'une honnête médiocrité, libre, chéride tout son village, il habitait une jolie maison que lui-môme avait fait bâtir; des bois et des jardins qu'il avait plantés et dessinés lui-mômc, et que, dans son enthousiasme, il trouvait aussi beaux que le parc de Versailles ; dans une vallée délicieuse, sur les bords de l'Eure, à une demi-lieue du bel aqueduc de Maintenon, ma patrie. »

Ecoutons Plainville (acte 111, scène ix) répondre à Morinval qui lui a fait un tableau très sombre de la vie :

Voilà ce qui s'appelle un tableau consolant. Vous ne le croyez pas, vous-même, ressemblant. De cet excès d'humeur, je ne vois point la cause. Pourquoi donc s'emporter, mon ami, quand on cause? Vous parlez de volcan, de naufrage... Eh! mon cher, Demeurez en Touraine et n'allez point sur mer. Sans doute, autant que vous, je déteste la guerre ; Mais on s'éclaire, enQn, on ne l'aura plus guère. Bien des gens, dites- vous, doivent... sans contredit. Ils ont tort, mais pourquoi leur a-t-on fait crédit?

L'hymen est sans amour ! Ma femme a la réplique. L'amour n'est nulle part ! Consultez Angélique. Les femmes sont un peu coquettes ; ce n'est rien. Ce sexe est fait pour plaire; il s'en acquitte bien. Tous nos plaisirs sont faux ! Mais quelquefois, à table, Je vous ai vu goûter un plaisir véritable. On fait de méchants vers! Eh! ne les lisez pas. Il en paraît aussi dont je fais très grand cas. On déraisonne ! Eh ! oui, parfois un faux système Nous égare... Entre nous, vous le prouvez vous-même ; Calmez donc votre bile, et croyez, qu'en un mot, L'homme n'est ni méchant, ni malheureux, ni sot.

L'une des meilleures scènes de POptimiste a été souvent cilée. Plainville vient de se dire à lui-même en un monologue :

Je suis émerveillé de cette providence Qui fit naître le riche auprès de l'indigent. L'un a besoin de bras, l'autre a besoin d'argent. Aussi, tout est si bien arrangé dans la vie Que la moitié du monde est par r«iutre servie !

Il achève à peine ; survient son valet Picard, qui a entendu les derniers mots et aussitôt riposte ;

— Bien arrangé pour vous, mais moi j'en ai souffert. Pourquoi ne suis-je pas de la moitié qu'on sert?

— Parce que tu n'es pas de la moitié qui paie.

— Et pourquoi, par hasard, ne faut-il pas que jaie De quoi payer? — Éh! mais, pouvons-nous être tous Hiches ? — Je pourrais, moi, ï't^tre aussi bien que vous?

— Tu ne l'es pas, enfin ! -- Voilà ce qui me fdche; Je remplis, dans ce monde, une pénible tache; Et depuis cinquante ans! -- Tu devrais, en ce cas, Etre fait au service. — Eh ! l'on ne s'y fait pas ! Lorsque je veux rester, vous voulez que je sorte. Vais-je sortir?... il faut que je garde la porte. Vous êtes maître, enfin, et moi je suis valet.

En 1793, parut Ir Vieux Célibataire^ considéré par Chénier comme le chef-d'œuvre de Colin;

en 1794, Rose et Picard^ on la Suite de rOptimiste, un acte en vers, avec des vaudevilles et des couplets ; en 1797, /es Artistes, comédie en quatre actes, en vers; en 1800, les Mœurs du jour ok l'École des Femmes, comédie en cinq actes, en vers; en 1803, M. de Crac, comédie d'un .acte, en vers, avec divertissements ; la même année, les Châteaux en Espagne, comédie de cinq actes, en vers, la pièce que Fabre d'Eglantine lui reprochait d'avoir faite, jadis, après une confidence un peu trop explicative ; en 180i, le Vieillard et les Jeunes Gens, comédie de cinq actes, envers. Ces dernières comédies n'avaient plus le relief des premières. Colin sentait sa fin approcher. Il mourut eu 1806 ^

Andrieux, un Alsacien de Strasbourg (1759-1833), ne fut pas, comme son ami Colin, un simple homme de lettres; ilcédaà rentraîncment général en 1789, et devint, sous le Directoire et sous le Consulat, un homme politique. Il avait été d'abord secrétaire du duc d'Uzès, clerc de procureur au Châtelet,

!. L'Année littéraire, an IX, trace ce parallèle entre Fabre d'Eglantinc et Colin d'IIarleville : « Deux illustres rivaux se sont disputé, dans ces derniers temps, les faveurs du théâtre. 1/un (Fabre) dur, sombre et jaloux, pétri d'amertume et de fiel, mai» ardent, vigoureux, plein de nerfs et d'imagination. L'autre (Colin), naïf comme un enfant, bon, aimable, honnête, mais un peu faible, doucereux et mignard. La sensibililé,la douceur et les grâces du dernierétaient plus au niveau duton delà bonne compagnie. Son aménité, quoique dénuée de force, plut davantage que l'àpre austérité de son concurrent. Dès lors, l'auteur de Philint^ voua une haine implacable à l'auteur de ÏOpiimitte, et dans une préface qui semble inspirée par le génie de l'enfer, il prouva que la doctrine de l'Optimisme était une hérésie diabolique, coQtre-révolutiunnaire, destructive de laverluct de toute société humaine... Uâ productions dramatiques de Fabre sont d'une conception plus inàle. On y trouve des caractères plus prononcés, des situations plus fortes, une manière plus large, un ton de comique plus vigoureux, une morale plus approfondie, des tableaux plus vrais des mœurs de la société. Mais Colin d'Harieville offre une gaieté douce, des sentiments délicats, des personnages d'une originalité aimable, une critique iine et légère, de la simplicité, <le la bonhomie et une sorte de naïveté qui fait souvent plus rire que les sarcasmes les plus mordants. •.

Tir

puis avocat et secrétaire deHardouin de la Reynière. Mais Tamour du droit n*était point Tunique passion d'Andrieux. Jeune, il avait fait des vers et des comédies. Sa première pièce, Anaximandre , avait été jouée en 1783, lorsqu'il avait tout juste vingt-quatre ans. La pièce réussit et il continua d'écrire pour le théâtre. Les Étourdis^ comédie de cinq actes, en vers, ne fut jouée pourtant que cinq ans après, en 1788. Elle conquit tous les suffrages, et dès ce jour Andrieux devint célèbre. Chénier, plus tard, analysant cette pièce, écrivait : « Les Étourdis ont le charme d'une versification brillante, la gaieté du dialogue, Toriginalité des caractères et la piquante variété des situations. »

C'est par ces qualités qu' Andrieux était différent de Colin, son aîné de quatre ans, son intime ami, son conseiller et son guide. Colin, avec son cœur affectueux et porté aux émotions tendres, n'avait ni le mordant, ni la gaieté d 'Andrieux. Colin, dans le monde, s'effaçait dans les coins dessalons, baissant la tête et gardant le silence. Andrieux parlait, discourait, contait force anecdotes, avec une verve incisive qui provoquait le rire. 11 était donc recherché, entouré, quoiqu'il fût laid, plus laid que Colin, et asthmatique. Sa voix était sifflante, coupée de saccades et enrouée. Mais son esprit, ses malicieuses reparties, ses contes tout imprégnés d'humour, chassaient dans l'ombre ses défauts, qui auraient pu atténuer l'éclat de sa personnalité. On retrouve, dans ses épîtres, toute cette verdeur, tout ce brio, parés d'une philosophie que Ton dirait calquée sur celle d'Horace, poète qu'il connaissait à fond, l'ayant traduit avec son ami pendant la Terreur, à Mévoisin, où il se cachait dans la maison familiale des

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Colin. Des deux traductions, est-il besoin d'ajouter que celle d'Andrieux était la meilleure?

Souvent, d'ailleurs, ils s'entr'aidaient dans leur œuvre. Colin et Andrieux se faisaient don mutuellement de vers qui manquaient à l'un d'eux pour une scène à finir. Point jaloux, Andrieux, dans une préface, discourant sur la qualité des comédies jouées à la fin du siècle et sous le Consulat, constatait qu'elles étaient plus dignes, plus profondes et plus morales qu'autrefois, et qu'elles rentraient dans la rèji^le gouvernant les œuvres théâtrales, qui est de corriger les mœurs par le ridicule. Il en attribuait le mérite aux comédies de Colin. Depuis le i/ecAû/i/ de Gresset, en 1747, disait-il, pendant quarante ans, le théâtre n'avait pas reçu de pièces aussi décentes que f Inconstant ei V Optimiste,

Lui s'oubliait, parce qu'il avait, pendant dix ans, abandonné les lettres pour la politique ; qu'il était devenu député aux Cinq-Cents, puis tribun, et môme, en l'an XI, président du Tribunat. Aux fêtes du 1" vendémiaire de cette année, il disait à ses collègues : u C^est ici que l'amour de la patrie, l'horreur de l'oppression, le noble désintéressement, le dévouement héroïque, toutes les vertus républicaines doivent avoir leur sanctuaire et leur autel. Vous en devez à la France, tribuns, la conservation et l'exemple. » Maij cet amour de la libre discussion et des vertus républicaines l'exila du Tribunat. Bonaparte, au renouvellement de ce corps politique, biffa le nom d'Andricux et le fit sortir de l'enceinte où, avec Ginguené, Benjamin Constant, Daunou, il avait mené l'opposition contre l'envahissement du pouvoir arbitraire du Premier Consul. Il demeura, toute sa vie, patriote et républicain. Ses épîtres et ses contes en offrent un témoignage

constant. Au dialogue de deux journalistes, il fait dire h Tun d'eux :

Et chérir son pays, c'est aimer sa famille. La France, où le ciel met tout ce qui peut charmer, Est-il le seul pays que Ton ne puisse aimer ! L'exilé la regrette et l'étranger l'admire.

Et à propos de l'appellation de citoyen :

Mais ce nom, selon vous si saint, si révéré, Dois-jc le prodiguer et forcer ma franchise A le prostituer à tel que je méprise ? Nommez-vous citoyens tous ces ambitieux Dont f'amour du pouvoir a fait des factieux ? Appellerai-Jc ainsi les publiques sangsues, Des palais, des bureaux assiégeant les issues, Et dont la probité, toujours prête à fléchir, Aux dépens de l'Etat brûle de s'enrichir.

On lui reprochait d'être prosaïque en ses vers. Il s'excuse sur l'exemple d'Horace, h qui le même reproche était adressé, et qui répondait : « Je commence par me retrancher du nombre de ceux que je reconnais pour poètes. » Et cependant il insiste, il cherche des motifs atténuants, dans les sujets qu'il traite, et comme Horace, il dit encore: « C'est le style convenable au genre. » Il ajoute, enfin, pour ne point paraître trop inférieur, en parlant de ses dpîtres et de ses contes : « Plusieurs des contes de ce recueil ont fourni matiAe à des pièces de théûtre. Quelques-uns môme ont été employés par plusieurs auteurs diiïérents. J'ose donc croire que les morceaux, sur le fond desquels les hommes d'esprit n'ont pas dédaigné de travailler, ne seront pas tout à fait indignes de Tattention du public. » Et en note : « La Perruque blonde a fourni le sujet d'une jolie comédie à mon ami Picard. Le Meunier

de Sans-Souci a paru sur deux théâtres. Amour et Humanité^ le Dernier Couvent de France^ et plusieurs autres ont été mis sur la scène. »

Lorsqu'il posséda, un jour, ses loisirs d'écrivain, il retrouva ses succès au théâtre. En 1802, ce fut HelvétiuSy ou la Vengeance d'un sage, un acte en vers ; en 1803, la Suite du Menteur de Corneille qu'il réduisit en quatre actes; en 1804, Molière avec ses amis, ou la Soirée d'Auteuil, un acte envers ; en 1804 encore, le Trésor^ une comédie de cinq actes, en vers.

Et reprenant sa vie privée, il écrivait : « J'ai rempli des fonctions importantes, que je n'ai ni désirées, ni demandées, ni regrettées. J'en suis sorti aussi pauvre que j'y étais entré, n'ayant pas cru qu'il me fût permis d'en faire des moyens de fortune et d'avancement. Je me suis réfugié dans les lettres, heureux d'y retrouver un peu de liberté, de revenir tout entier aux études de mon enfance et de ma jeunesse, études que je n'ai jamais abandonnées, mais qui ont été l'ordinaire emploi de mes loisirs, qui m'ont procuré souvent du bonheur et m'ont aidé à passer les mauvais jours de la vie. M

Andrieux vécut longtemps encore et mourut en 1833.

Alexandre Du val et Picard poursuivaient, en ce temps-là, leur brillante carrière de vaudevillistes et de dramaturges. Ensemble, ils écrivirent quelques pièces; puis leur collaboration cessa. En 1798, Alexandre Duval (1767-1842) composa, seul, •/e Vieux château ou la Rencontre ^coméAxQ en un acte, mêlée de chants; les Projets de mariage^ ou les

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