M- Sophie Gay
2. LAmartine (en ses Entretiens familiers^ t. IX) a dit de M"* Gay : • Femme de cœur et d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de M»' Récaraier. Cétait une intelligence tiv* supérieure à .sa réputation, mais une intelligence passionnée, qui prodiguait son esprit et son cœur sans compter, comme M*» Récamier. I^ fortune seule lui avait manqué pour tenir le premier ran^, parmi les salons littéraires de l'Kurnpe. Klle avait assez de flamme pour illuminer seule dix salons. Klle donnait de Tàme à tout ce qui ''approchait. Lomenient de sa maison était sa tille Delphine, poète connue •inspiration, belle comme l'enthousiasme. »>
i64 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
^uic Dufpesnoy, quoique femme d'un procureur au Châtelet, s'adonnait k la littérature et y réussissait. Elle publia de petites pièces de vers, quelques comédies dont les hommes de lettres s'occupèrent. Pendant plusieurs années, elle vécut à Alexandrie, en Egypte, où son mari, qu'un incendie avait ruiné, remplissait les fonctions de greffier. Il y devint aveugle. Elle le suppléa et parvint à vivre, il force de dévouement et de courage obstiné. C'est d'elle que parle Déranger, dans une de ses chansons, Ma lampe, lui assurant ainsi un peu de gloire, dentelle était fort avide.
Veille ma lampe, veille encore, Je lis les vers de Dufresnoy !
Ce fut en 1803, que Ton vil, dans les salons de F^aris, M"" de Krudener, d'une noble origine Scandinave, femme du baron de Krudener, ambassadeur de Russie à Berlin. Les deux époux vivaient séparés. A Paris, elle arrivait de Suisse, où elle avait connu M"" de Staël et Benjamin Constant; et, par ses relations mondaines, elle put se lier tout do suite avec les hommes de lettres les plus répandus dans la société parisienne. Elle était grande et le paraissait, par sa maigreur, plus qu'elle ne l'était réellement. Cependant, elle était aimable, causait bien et, avec l'originalité de ses idées, retenait vei*s elle tous ceux qui la fréquentaient. M"*" d'Abrautès en fait l'éloge; mais on peut juger extraordinaire son silence à l'égard de Valérie, le roman sorti de cette plume et que l'on disait la révélation d'un épisode de la vie de l'auteur. Cet ouvrage, à cause de cela, sans doute, devint le livre à la mode. M*"* de Krudener, au surplus, se mit à parcourir les rues de Paris, entrant dans les magasins, demandant.
ici, une écharpe, ici, un chapeau, là, des chaussures à la « Valérie ». Les marchands comprirent, et Ton vendit bientôt tous les objets de la toilette des femmes à la « Valérie ». Pourtant de raisons péremptoires, ce roman acquit tout à coup une célébrité incontestée.
A cette époque. M"" de Krudener manifestait déjà des idées étrangement religieuses, et sa foi s*exaUant chaque jour, elle ne pouvait parler im peu longtemps sans entreprendre quelque sujet de piété sur lequel elle brodait de longues exhortations à la charité évangélique. Au milieu de son roman, se trouve intercalée une visite à la Grande Chartreuse etdans ce cloître, où elle conduit son héros, Gustave, qui vient y chercher Toubli de son amour, elle lui inspire tout Tenthousiasme vertueux dont elle était possédée elle-même ^
Elle vécut longtemps encore, plus de vingt ans après le Consulat, partageant sa vie entre sa ferveur mystique et les intrigues politiques, dont elle
1. La citation suivante ne sera pas inutile (t II. ]>. 74) : " Depuis longtemps, je désirais voir cette Chartreuse, cette pensée sévère do saint Brano, confiée au mystère et au silence, qui est cachée, comme un profond secret, sur ces hauteurs. Là, vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui font du bien tous les jours à d'autres hommes, qui changèrent un terrain inculte, le couvrirent d'industries, d'ateliers utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre. Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents chartreux, vivant de la vie lapins sainte, remplissant ces cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que pour bt'nir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits, avec leur voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dan» le monde, adoré dans leur désert. Oh! comme l'Ame e«<t émue! Comme elle est i>('>nétrante la voix de la religion qui s'est réfugiée là. qui «lescen'l dans les torrents et fn'Mnit dans les cimes de la forél, qui parle du aut de la roche escarpée où l'on croit voir saint Bruno lui-même, fondant i chapelle et méditant sa sévère législation. Oh ! qu'il connut bien le cœur * l'homme qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, ({ui ►ul plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces profondes émotions li émanent du sein de Dieu, et ramènent l'homme tout entier dans les '^ns'ée^ de l'éternité. »
sut tirer un parti avantageux, en imposant ses idées à l'esprit du tsar Alexandre. Ce prince, toutefois, s'en affranchit bientôt.
Ghénier fait remarquer, qu'en Angleterre, comme en France, les femmes figurent avec plus de distinction que les hommes, dans le roman. Et il énumère Cecilia, Evelina, Camilla de mhs Burney; les Enfa?Us du village de M""* Roche, féconde romancière anglaise; les quatre romans de M""* de Radcliffe, les M if stères (fUdolphe, le Confessionnal des Pénitents îioirs^ la Forêt^ Julia. « Partout, dit-il, le merveilUenx y domine. Dans les bois, dans les châteaux, dans les cloîtres, on se croit environné de revenants, de spectres, d'esprits célestes ou inférieurs. La terreur croît, les prestiges s'entassent, l'apparence acquiert presque de la certitude, et quand le dénouement arrive, tout s'explique par des causes naturelles. » Puis, c'est encore r Abbaye de Grasville, traduite de l'anglais parM°® Ducos, marquise de Blainville, et Caroline de Litchfield^ et des contes, en 1803, de M"*'' de Montholieu, qui devait écrire un jour le Robinson suisse, et Zilia, le roman pastoral de M"*' de Beaufort, dont le nom se lisait au journal la Diniciade avec celui de M"" de Genlis et celui de M°*" Dufresnoy; et M"* Bourdic-Viot, enfin, une amie de Daru, et Tauteur d'un éloge de Montaigne.
\|rao Suard peut également être rangée parmi elles. Son livre, M^"" de Mainte non peinte par elle-même, réunit beaucoup d'admirateurs, sauf M"" de Genlis, toujours jalouse de la renommée des autres. M™' Suard avait été la favorite de Voltaire, qui n eut jamais de panégyriste plus ardent. Aussi bien, un jour, quelqu'un lui disait que
si ses ouvrages étaient perdus, ils se retrouveraient dans la tête de M"' Suard. « Ils seraient bien corrigés », répondit le philosophe, qui connaissait le pédantisme de la femme.
Toutes ces femmes, citées élogieusement dans le monde, étaient éclipsées par la personnalité de M"" de Sta^l. Celle-ci était célèbre. Pas un salon qui ne parlât d'elle. Fille du ministre Necker, femme de l'ambassadeur de Suède, son origine la mettait en évidence. On se rappelait la tenue brillante de sa maison sous la monarchie, et ses accointances avec les philosophes et les historiens éminents de cette époque. Sa conversation, d'ailleurs, était éblouissante, et aucune femme n'avait la prétention d'être son égale.
Depuis la Révolution, ses actes avaient encore accru sa renommée. Ses amours avec Louis de Narbonne, ses relations avec Talleyrand, qu'elle protégeait chez les Directeurs, et d'abord chez Barras, son amitié suspecte pour un homme, venu de Suisse en sa compagnie, Benjamin Constant, tous ces événements de sa vie ramenaient l'attention sur elle et lui attiraient de nombreux adversaires. La presse, en général, lui était hostile. On la savait imbue de l'esprit du xviii" siècle et des doctrines des philosophes, familiers chez sa mère. Les controverses sur les questions louchant h l'avenir de l'humanité, la philosophie, en un mot, était son passe-temps favori et formait le thème habituel de ses conversations. En son entourage, on soumettait à la critique du raisonnement tous les faits
i68 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
de la politique contemporaine. Raisonner, philosopher, pour ses partisans, comme pour elle, était la condition du progrès et de la perfectibilité. Et son premier ouvrage, la Littérature considérée dans ses rapports avec les iiistittitions sociales^ n'est que Téloquente amplilicalionde cette idée.
Mais, depuis Tavènement de Bonaparte, cette philosophie raisonneuse était en suspicion. C'est pourquoi ce livre fut attaqué par tous les croyants aux dogmes de la religion catholique, et défendu par ceux qui se disaient les disciples de Voltaire. Fiévée se montra violent jusqu'à Tinsulte; Fontanes, dans le Mercure, l'attaqua vivement, et Chateaubriand, en restant poli, renversa de fond en comble, les théories passionnées de M'"*' de Staël*. Il y avait, en cette œuvre, pourtant, des morceaux de belle éloquence, agression voilée contre Bonaparte que les républicains de la Convention voulaient abattre, craignant son despotisme naissant.
« 11 n'est pas vrai, disait M"'' de Staël, en son
1. Chaleaubriand, dans une lettre à Fontanes, publiée au Afercure^ écrivait :
«« Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme M"« de Staol, la perfectibilité. Jai le malheur de cmire, avec Pascal, que la religion chrétienne a, seule, expliqué le problème de Ihomme... M"* de Staél donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion....; on peut remarquer, mon cher ami, d'un bouta l'autre de l'ouvrage de M"» de Staël, des contradictions singulières. Quelquefois elle ])arait presque chrétienne, et je suis pi'ét a me réjouir. Mais, l'instant d'apivs, la philosophie re|)rond le dessus. TantAt inspirée par sa sensibilité naturelle qui lui dit qu'il n'y a rien de touchant, rien de lieau, sans religion, elle laisse échapper son Ame. Mais, tout à coup, l'argumentation se réveille et vient contrarier les élans du cœur. L'analyse prend la place de ce vague infini où la pensée aime à se perdre, et l'entendement cite a son tribunal des causes, qui ressorlissaient autrefois à ce vieux siège de la Vérité, que nos pères gaulois appelaient les entrailles de l'homme. 11 résulte que le livre de M»* de Staël est, pour moi, un mélange singulier de vérité et d'erreur. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes, je suis absolument de son avis; mais quand elle joint h. cette cause, je ne sais quelle influence du Nord, je ne reconnais plus l'auteur, qui me paraissait si judicieux auparavant. »
discours préliminaire, qu'un g^rand homme ait plus d'éclat, en étant seul célèbre, qu'environné de noms fameux qui le cèdent au premier de tous, ausien. On a dit, en politique, qu'un roi ne pouvait pas subsister sans noblesse, ou sans pairie. A la Gourde Topinion, il faut aussi que des gradations de rang garantissent la suprématie. Qn^st-ce qu'un conquérant opposant des barbares à des barbares, dans la nuit de l'ignorance ? César n'est si fameux dans rhistoire que parce qu'il a décidé du destin de Rome, et que, dans Rome, étaient Cicéron, Salluste, Caton, tant détalent et tant de vertu que subjuguait l'épée d'un seul homme. »
Et Chateaubriand poursuivant ses critiques : « N'est-il pas tout à fait incroyable, qu'en parlant de l'avilissement des Romains, sous les empereurs, M"' de Staël ait négligé de nous faire voir l'influence du christianisme naissant, sur l'esprit des hommes ? Elle a l'air de ne se souvenir de la religion, qui a changé la face du monde, qu'au moment de l'invasion des barbares. Mais, bien avant cette époque, des cris de justice et de libertéavaient retenti dans l'empire des Césars. Et qu'est-ce qui les avait poussés, ces cris? les chrétiens! Fatal aveuglement des systèmes ! M"" de Staël appelle la folie du martyre des actes, que son cœur généreux louerait ailleurs, avec transport. Je veux dire déjeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans, des hommes refusant de sacrifier aux idoles, et scellant de leur sang, aux yeux du monde étonné, le dogme de l'unité d'un Dieu et de l'immortalité do l'àme. Je pense que c'est là de la philosophie.
« Quel dut rtreTétonnementde la race humaine, lorsqu'au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout était Dieu, excepté Dieu même^
i70 LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT
comme parle Bossuet, Tertullien fit, tout à coup, entendre ce symbole de la foi chrétienne.
Le Dieu que nous adorons est uu seul Dieu, qui a créé l'univers avec les éléments, les corps et les esprits qui le composent, et qui, par sa parole, sa raison et sa toute-puissance, a transformé le néant en un monde, pour fitre l'ornement de sa grandeur II est invisible, quoiqu'il se montre
partout ; impalpable, quoique nous nous en fassions une image ; incompréhensible, quoique appelé par toutes les lumières de la raison. Rien ne fait mieux comprendre le souverain être que l'impossibilité de le concevoir. Son immensité le cache et le découvre, à la fois, aux hommes.
(( Et quand le même apologiste savait seul parler la langue de la liberté, au milieu du silence du monde, n'était-ce point encore de la philosophie? Qui n'eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçait le trône des Tibères, lorsque ces fiers accents ébranlèrent les portiques oii venaient se perdre les soupirs de Rome esclave?
Je ne suis point l'esclave de l'Empereur. Je n'ai qu'un maître, c'est le Dieu tout-puissant et éternel qui est aussi le maître de César. Voilà donc pourquoi vous exercez sur nous toute espèce de cruautés. Ah ! s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal, une seule nuit et quelques llambeaux suffiraient à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout, vos cités, vos villes, vos forteresses, vos camps, vos colonies, vos tribunaux, vos décuries, vos conseils, le palais, le sénat, le forum. Nous ne vous laissons que vos temples.
« Je puis me tromper, mon cher ami, ajoutait Chateaubriand, en écrivant sa lettre à Fontanes, publiée dans le Mercure, mais il me semble que M™'' de Staël, en faisant l'histoire de Tesprit philosophique, n'aurait pas dû omettre de pareilles choses. Cette littérature des Pères, qui remplit tous
les siècles, depuis Tacite jusqu'à saint Bernard, offrait une carrière immense d'observations, h
Ainsi que toutes les femmes atteintes par la censure, M"* de Staël fut offusquée de ces critiques. Elle avait été si souvent exaltée que sa confiance en soi et, de plus, sa vanité, étaient extrêmes, et qu'elle était étonnée de ne point trouver partout desprôneurs^ M"" de Genlis se joignit aux contempteurs de cette rivale écrasante; mais en pédante elle reprochait à M"" de Sla6l son instruction incomplète, son style inégal et peu châtié, ses expressions incohérentes, labsence du mot propre et une déclamation outrée et permanente, qui fatiguait le lecteur. A Rœderer, aussi acrimonieux et aussi sévère, iM"* de Staël répondait : « Qu'entend-on par le style? N'est-ce pas le coloris et le mouve-