‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 37 sur 119 · Sainte-Beuve, Chateaubriand et non groupe ^ p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Chateaubriand et non groupe ^ p

« Dans la préface d'Ataia, qui parut après cette lettre d'attaque, l'auteur C'in«ipnail. à la fin, une sorte de rétractation, mais dont les termes moines lai!»«aient à déi^irer :

• On m'a dit que la femme céh'bre dont l'ouvrajfe formait le sujet de ma Htre s'est jtlainte d'un passade de celte lettre. Je prendrai la liberté d'observer que ce n'est pa« moi, qui ai employé le premier larme que l'on lùH reproche, et qui m'est odieuse. Je nai fait que repousser le coup que Ton portait à un homme dont je fai:« profession d'admirer les talents et d'aimer tendrement la personne (Fontanes). Mais, dès lors que j'ai offensé, j'ai été trop loin. Qu'il soit donc tenu pour effacé, ce passade. Au reste, quand on a lexistence brillante et les beaux talents de M"* de Staël, on doit oablier facilement les petites blessures que peut nous faire un solitaire, et un homme aussi ipnoré que je le suis. »

Et de son côté, Fontanes terminait son article du Mercure par cette phrase qui est restée célèbre : « En écrivant, elle croyait converser encore. Ceux qui l'écoutaient ne ce.ssaient de l'applaudir. Je ne l'entendais point quand je lai critiquée. »

Si!«mondila traite fort sévèrement. Il écrit: « qu'elle était intolérante de toute opposition, insultante dans la dispute et très disposée k dire aux gens •i*"* choîses piquantes, sans colère, et seulement pour jouir de sa supériorité. Elle juge avec une extrême sévérité. Sa vanité blesse. Elle répète, avec complaisance, les mots flatteurs qu'on a dits sur elle, comme si elle ne devait pas être blasée là-dessus: et lorsqu'on parle de la réputation d'un autre, elle a toujours soin de ramener la sienne avec un empressement tout a fait maladroit. »

ment des idées? Trouvez-vous que je manque dVîloquence, d'imagination et de sensibilité? »

Cependant les critiques servent autant que les louanges à celui qui en est l'objet. M""* do Staël reçut le bénéfice de ces attaques. Son nom devint plus célèbre encore ; son salon plus fréquenté. En 1803, à la veille de la publication de Delphine^ tous ses anciens amis étaient revenus lui faire cortège. Les femmes les plus élégantes et les plus admirées se montraient chez elle : M"" Visconti, M"" Récamier ; et parmi les hommes, empressés à lui plaire, on remarquait toujours son mauvais génie, Benjamin Constant, dont ChOnedollé a laissé, dans ses notes, un portrait bien vivant : « C'était un grand homme, droit, bien fait, blond, un peu pâle, avec de longs cheveux tombant ù boucles soyeuses sur les oreilles et sur le cou, à la manière du vainqueur d'Italie. 11 avait une expression de malice et de moquerie, dans le sourire et dans les yeux, que je n'ai vue qu'à lui. Rien de plus piquant que sa conversation ; toujours en état d'épigrammes, il traitait les plus hautes questions de politique avec une logique claire, serrée, pressante, où le sarcasme était toujours caché au fond du raisonnement ; et quand, avec une perfide et admirable adresse, il avait conduit son adversaire dans le piège qu'il lui avait tendu, il le laissait là, battu et terrassé, sous le coup d'une épigramme dont on ne se relevait pas. Nul ne s'entendait mieux à rompre les chiens et à jeter de l'inattendu dans la conversation. En un mot c'était un interlocuteur, un second, digne de M"" de Staël. »

Enfin Delphine parut, et ce nouveau livre produisit un événement considérable, dans le monde

des lettres. Chateaubriand venait de publier son étude sur le christianisme et Bonaparte appliquait le Concordat. On attendait donc une discussion passionnée du choc des doctrines de M™'' de Staël, avec celles du jeune Breton, que le chapitre à Atala^ détaché de son grand ouvrage, avait déjà fait connaître. C'était la philosophie des encyclopédistes, qui allait se heurter avec le romantisme, avec cette poésie du catholicisme, si harmonieusement, si éloquemment décrite, dans les pages de l'écrivain, dont la renommée commençait. Le roman de Delphine^ — ainsi le remarquait un article des Débats^ — ne servait à M"" de Stac^l que d appui et de cadre, pour y développer ses théories philosophiques. L'héroïne du roman est déiste, est raisonneuse. Elle discute les idées et les actions humaines, comme le ferait M""" de Staël elle-même. Et cette héroïne est brillante dans la conversation ; et cette héroïne domine son entourage ; et cette héroïne est supérieure à son amant, Léonce, qui est aussi un homme supérieur. Afin de mettre plus en évidence cette supériorité, que donne à son personnage cette intelligence inspirée parla philophie, M""" de Staël oppose, à sa déiste Delphine, une ca- Iholique, Mathilde, qu'elle dépeint en esprit étroit et timide, ne sachant qu'obéir à un directeur dur et fanatique. Mathilde est la papiste pratiquante, superstitieuse et intolérante, bien propre à déconsidérer les doctrines catholiques, cette « religion du clocher», comme la qualifiait M™" de Staël, dans une lettre a Fauriel. Et cependant Delphine se conduit comme une bacchante ; ainsi l'écrivait Fiévée. Qu'on en juge! Léonce est condamné à mort, et un quart d'heure avant d'être fusillé, il dort, la tête appuyée sur les genoux de Delphine ; et le Mercure

cite ce passage du roman : « Elle le regarde dans toute sa beauté. Ses cheveux noirs tombaient sur son front, et son visage conservait encore une expression d'attendrissement, dont le sommeil n'altérait point le charme. Les yeux de Delphine se portaient alternativement du visage enchanteur de son amant à ce ciel, dont les premiers rayons devaient le lui ravir. » Quelles pensées et quelle description, reprenait le Mercure. La beauté, le charme, le visage enchanteur d'un homme, qui va être fusillé, remarqué, dans un pareil moment, par une femme pour laquelle cet homme est tout! « Si la décence n'arrt^tait notre plume, écrivait le journal, nous couvririons d'un mépris ineffaçable ces êtres dégradés dont les passions ne peuvent être amorties par l'image de la mort. » Un rédacteur des Débats observait, à son tour, que Mathilde, la catholique, mourait avec les sentiments les plus nobles et les plus touchants. Delphine, au contraire, « ce vrai parangon de la philosophie, se permet, à chaque instant, les démarches les plus inconsidérées, favorise Tamour adultère d'une femme mariée et ses entrevues avec son amant; reçoit, elle-même, dans sa maison, tous les jours, des soirées entières, un homme marié, passionnément amoureux d'elle et dont elle partage les ' sentiments ; se fait religieuse sans religion, abandonne son couvent pour suivre son amant et, qui plus est, pour le suivre, lorsqu'il la fuit, et, enfin, termine cette carrière, tout à fait philosophique, par une mort plus philosophique encore, par un suicide ». Ce que M""* de Staël appelait un « acte sublime^ ».

1. CoAt dans Konouvra^'P inlitul»'; : De l'influence des partons *ur les nation» et sur les indnidus, ijue M"*" de Maél îi fait le plus ^raiid éloge du suicide et qu'elle l'a appelé, eu propre» tenues, un acte sublime.

LES PROSATEURS nS

A cetteépoque, la grande dame ne pouvait penser autrement. Sa foi dans la philosophie, dans l'autorite de la raison, était excessive. Elle ignorait les travaux des grands écrivains de TAllemagne ; elle navait lu ni Klopstock, ni Schlegel, ni causé avec Gœthe; et ce ne fut qu'après son voyage en Europe, et la fréquentation des écrivains éminents d'outre- Rhin, qu'elle comprit, enfin, Tinfluence attendrissante et consolante, que possédaient, sur les âmes, les cérémonies grandioses de cette religion si durement attaquée. Auparavant, elle se moquait de Chateaubriand qui, dans son Génie du Christianisme, avait inséré un chapitre sur la Virginité dans ses rapports poétiques, et elle disait à tout venant : « Ce pauvre Chateaubriand va se couvrir de ridicule avec son chapitre sur la virginité, et son livre va tombera plat. » Elle l'écrivait à ses amis; elle l'exprimait en une visite à M""" Récamier ; elle en riait partout.

Ce qui s'était passé à la publication de son livre sur ia Littérature se renouvela pour ce roman. Les hommes, qui avaient censuré son premier ouvrage, censurèrent le second. Et aux anciens censeurs il faut joindre Féletz et Michaud, dans ies Débats, tandis que Ginguené prenait sa défense dans la Décade. Chénier, cependant, trouvait en Delphine des détails ingénieux, des beauté énergiques ; mais il raillait avec aigreur et Delphine et Léonce, qu'il savait être les portraits de personnages réels. Les comparses du drame sont aussi des portraits ; M"' de Cerlébe représentait M"* Necker de Saussure, « adonnée comme elle à la vie domestique, à la douce uniformité des devoirs, puisant de fines jouissances dans l'éducation de ses enfants » ; M. de Libensée, « le gentilhomme protestant, aux

manières anglaises, Thorame le plus remarquable par l'esprit qu'il soit possible de rencontrer », n'était autre que Benjamin Constant, et enfin, dans ^jmc Vernon, les critiques ne se méprirent point, ils reconnurent un portrait, retourné et déguisé en femme, de M. de Talleyrand.

Bonaparte, rapporte le Mémorial de Las Cases, trouvait, ^n Delphine ^nn désordre d'esprit et d'imagination qui excitait sa critique. Peu de gens, au surplus, restaient indifférents sur ce livre. « Savezvous, écrivait Rœderer, pourquoi il n'y avait personne, avant-hier ou hier, aux spectacles ; pourquoi, aujourd'hui dimanche, il y aura très peu de monde à la messe ; pourquoi les fiacres se plaignent de n'avoir rien à faire depuis deux jours ; pourquoi il y a moins, insensiblement moins de mouvement à Paris, depuis dimanche? C'est que tout Paris est renfermé pour lire le nouveau roman de M°" de Staël. La préface seule a exigé trois jours d'attention et d'étude. Le reste est plus coulant. Dans quelques jours, on ne parlera, on n'écrira que poin\ sur et contre le livre de M"'' de Staël*.

Au moment où parut Alala, Chateaubriand était inconnu. Son Essai sur les révolutions^ écrit en

1. Lady Rlenhcrasseth rapporte celle anecdote : « Un jour, Joseph Michaud se rcnconti'a inopinénient avec M"» de Staël, chez M"» Siiard, qui lui demanda, assez rudement, raison de ses anciennes vivacités de plume contre /h'iphine. Le journalii^te se tira de sa position fausse, en répondant : * Que voulez-vnus. Madame ? Nous combattions dans la mêlée et dans les lénèbn»s. Je n'ai pas la faluité de me comparer à l'un des héros de 17/iVirfr. Il m'osl pourtant arrivé le même malheur qu'à Dinmède. J'ai blessé, dans la nuit, une déesse. » M"* de Staél sourit et. ce que n'ertt pas fait une déesse, elle pardonna. C'est une des qualités de son caractère. Elle avait lame f;énêreuse. elle oubliait les injures et ne s'ap))csun tissait point sur une inconvenance à son égard. »

Angleterre, pendant son exil et pendant sa terrible misère, n'avait point éveillé la curiosité. La critique était restée muette. Son petit poème en prose, les Atyiours d'Atala et de Chactns, s'offrait donc comme la première de ses productions. On savait que Tépisode était détachée d'une étude sur le christianisme, et cette partie découpée prédisposa favorablement Tattention du public. Ce n'était plus le langage des philosophes auquel on s'était habitué, la sécheresse de Voltaire et de Fontenelle, ni les divagations de Jean-Jacques Rousseau. C'était autre chose, des phrases d'une douceur mélancolique, des comparaisons conçues avec des images jusque-là inemployées. Le style rappelait celui d'Homère, et les idées, celles de la Bible.

Il y avait, sans doute, de Tenflure, des exagérations, des défauts sans nombre. Disséquée, l'histoire de Chactas se déroulait contre le bon sens ; son amour se révélait en plaintes trop sensuelles, mais cet amour était chaste quand même ; il était vrai, il était profond et peu semblable aux accès erotiques du chevalier Des Grieux et de Manon. Bernardin, en ses Etudes de la nature^ mises en parallèle, semblait, tout de suite, trop classique. Les amours de Paul et de Virginie, chastes et tendres comme celles de Chactas et d'Atala, avaient été chantées, sur le môme ton, par Daphnis et Chloé, dans les poèmes de la Grèce. Atala et Chactas n'évoquaient aucun souvenir. Leurs sentiments surgissaient d'une source inconnue. Personne encore n'avait parlé des sauvages de l'Amérique, de la solitude et de la tristesse, qui accablent Thomme éloigné de sa patrie, comme ce jeune écrivain dont la prose avait plus de sonorité, plus

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