‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 38 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

de rythme, plus de fraîcheur, que les plus beaux vers*.

Toute la gent académique s'insurgea contre l'audacieux, qui méconnaissait les règles de Tart classique. Le vieil abbé Morellet se montra le plus intraitable contre le nouvel auteur. Un article ne lui suffit pas à épancher sa bile, il en remplit une brochure *^ 11 tâcha de pulvériser cette œuvre retentissante, qui enchantait la jeunesse, avide d'émotions. Rien n'y fit. Les éditions se succédaient dans les magasins des libraires ; les nations de TEurope demandaient Touvrage pour une traduction. Il y en eut dans toutes les langues, en espagnol, en italien, deux fois en anglais et en allemand. Ce fut une sorte de rajeunissement pour les esprits, assommés de politique et de discussions philosophiques, que ces dissertations sur les mérites d'un

1. Dans l'Année littéraire, an IX, l. III, n« 18, Geoffroy écrivait :

« Chateaubriand a ouvert aux poètes épiques une nouvelle source de merveilleux, et son exemple a prouvé que c'est le défaut de génie et d'invention, bien plus que le caractère des mœurs modernes, qui a réduit certains beaux esprits aux fonctions d'historiens versificateurs. La chevalerie et la religion suffisaient aux modernes, pour remplacer l'aDciennc mythologie, s ils avaient eu le génie, qui connaît les ressources et sait en profiler. Atala est donc une fiction, vraiment originale, dont les détails, aussi neufs que hardis, me semblent avoir agrandi le domaine de la haute poésie ei enrichi notre langue poétique dont on accuse, avec justice, la sécheresse et l'indigence. L'auteur a fait l'usage le plus heureux des formes antiques : le ton, les figures et les mouvements des chants d'Achille et d l lys<e se retrouvent dans l'auteur ô'Atala, avec une teinte de mélancolie sombre, une certaine rudesse sauvage, qui semblent leur donner un nouveau degré d'énergie : c'est l'homme des forêts et des déserts. »

'2. Lu Bévue d'histoire littéraire de la France (numéro de juillet-septembre 1902) rapporte quelques-unes des critiques de Morellet.

« Il relève dans Atala tout ce qui blesse le goût et la raison, l'afTectation. l'enflure, l'impropriété, l'obscurité des termes et des expressions * (p. 6) : et dans les descriptions « du vague, des images peu nettes, des expressions^ forcées, un grand défaut de naturel» (p. U). Pour le reste, il souscrit aux éloges de Fontanes, mais il juge très nécessaires de relever les défaut^ d.' Atala; « car, si cette foule d'auteurs qui n'aurait, ni roriginalitê. ni la profondeur, ni la naïveté, ni l'élévation qu'on trouve dans Atala, j^eut s'abandonner impunément aux excès du style figuré, négliger la justesse, la clarté, la vérité, le naturel, l'ensemble des parties, je demande ce que deviendraient le goût et la littérature française ».

petit livre dont les défauts plaisaient plus que les qualités. Les personnages n'étaient point calqués sur un modèle vingt fois pris en exemple; et ils vivaient, ils palpitaient, ils souffraient, ils clamaient leur désespoir, de façon à être entendus. Ils se dressaient, tout vibrants, sous les yeux du lecteur. On n'arrivait à la lin qu'avec des larmes et une oppression de chagrin, tant la douleur des deux amants était impressionnante. Le livre suscita des parodies et des imitations. Les coureurs de scandales mirent en vente une Résttrrection d/Atala et son voyage à Paris. Le Mercure écrivait (17 fructidor an X) : « Encore deux volumes sur Atala, En vérité, elle a déjà donné lieu à plus de critiques et de défenses que la philosophie de Kant n'a de commentaires. »

Dans une préface, Chateaubriand se défend d'avoir voulu provoquer des larmes. Les meilleurs ouvrages, ajoute-t-il, ne sont pas, ainsi que Ténonce Voltaire, ceux qui font beaucoup pleurer. L'amollissement des cœurs n'est pas la démonstration de la beauté d'une œuvre, si en môme temps ne s'y joint pas l'admiration; et il donne ses exemples. « C'est Priam disant à Achille : — Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fils. — C'est Joseph s'écriant : Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour TEgypte. Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre, et en attendrir les sons. » Ses amis disaient de lui : « Chateaubriand peint les objets comme il les voit, mais il les voit comme il les aime. » Et Joubert, ce critique délicat, qui venait de se lier avec le poétique Breton par l'entremise de Fontanes : « Ce sauvage me charme, écrivait-il. Il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des

vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser les croix, les couleurs de soleil en plein océan, les savanes de TAmérique, et vous verrez alors quel poète nous allons avoir, pour nous purifier des restes du Directoire, comme Epiménide, avec ses rites sacrés et avec ses vers, purifia, jadis, Athènes de la peste. »

Ce ne fut pas tout, on vit plus encore. C'était au printemps de 1802, alors que Bonaparte songeait à la restauration du culte catholique et à la réouverture des églises. Fontanes annonça le Génie du Christianisme, une nouvelle œuvre de Chateaubriand, en un magistral article du Mercure ^ de germinal an X. Il en racontait la création commencée en exil, pendant le triomphe de l'athéisme. Qui, alors, aurait pu croire en Ta venir, et penser qu'avant longtemps les temples chrétiens seraient ouverts de nouveau, et que Ton y célébrerait, comme autrefois, les mystères sacrés? « Quand le monde effrayé, disait Fontanes, déplorait la perte du culte et des dogmes antiques, déjà leur rétablissement était médité par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du christianisme va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude où son imagination s'était réfugiée, il entendait naguère la chute de nos autels. Il peut assister maintenant î\ leurs solennités renouvelées. La religion, dont la majesté s'est accrue par les souffrances, revient d'un long exil, dans ses sanctuaires désertés, au milieu de la victoire et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations raccompagnent. Les haines et les douleurs s'apaisent en sa présence. Les vœux qu'elle forme, depuis douze cents ans, pour la prospérité de cet empire, seront encore

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entendus, et son autorité confirmera les nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les nations, est le premier auteur de tout pouvoir, le plus sur appui de la morale et, par conséquent, le seul juge de la félicité publique. »

Cette annonce du Mercure produisit son effet. Elle excita Timpatience du lecteur, et à son apparition l'œuvre fut analysée et discutée avec passion.

Elle se divise en quatre parties. La première traile des dogmes et des doctrines, et contient l(»s magnifiques descriptions des merveilles de la nature. Le spectacle général de l'univers^, les terres et l'océan, les oiseaux, leur instinct et leurs chants, surtout celui du rossignol *, sont pour Timagination qui se représente ces grandioses évocations un en-

1. Quoi de plus beau queceUe page maintes fois reproduite sur leà splendeurs du ciel et de la terre?

« Réunissez, en un même moment, par la pensée, les plus beaux accidenta de la nature ; supposez que vous voyez, à la fols, toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin du printemps et un matin d'automne, une ouit semée détoiles et une nuii couverte de nuages, des prairies êmaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les frima k. des champs dorés par les moissons, vous aurez alors une idée juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil, qui se plonge sous les voûtes de l'Occident, un autre observateur le rejjarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable niagie, ce vieil astre, qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du soir, e«t-il, en ce moment même, ce jeune astre qui s'éveille humide de rosée, dans les voiles blanchissantes de l'aube ? A chaque moment de la journée, le soleil se lève, brille à son zénith et se couche sur le monde, où pIutM nos sens nous abusent, et il n'y a ni Orient, ni Midi, ni Occident vrai. Tout se réduit à un point fixe d'où le flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de plus beau, car en nous donnant l'idée de la perpétuelle magniticence et de la toute-puissance de Dieu, elle nouâ montre aussi une image éclatante de sa glorieuse Trinité. >

?• Et celle-ci sur le rossignol :

• Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées ; lorsque les forêts se taisent par degré, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme **l attentive, le premier chantre de la création entonne des hymnes à l'Etemel. D'abord il frappe les échos des bruyants éclats du plaisir; le désordre est dans ses chants: il saute du grave à l'aigu, du doux au fort ; il

chantement continu. La deuxième partie développe la poétique du christianisme , les épopées chrétiennes, la poésie, dans ses rapports avec les hommes, la poésie dans ses rapports avec les êtres surnaturels, les anges et Satan, le parallèle de l'enfer et du Tartare, Tétude de la Bible et celle d'Homère. La troisième partie est consacrée aux beaux-arts, à rinlluence du christianisme sur eux, à Fétude des moralistes, h Thistoire, à l'éloquence, aux harmonies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain. La quatrième partie détaille la signification des cloches, la beauté des temples chrétiens, du chant, des prières et des solennités. Puis, ce sont les missions des moines à l'étranger, les ordres militaires et la chevalerie, et, enfin, les services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne.

Les Débats ne manquèrent point de citer les plus émouvantes pages de l'ouvrage, celles où l'auteur démontre les bienfaits que la civilisation a tirés de l'influence des papes sur le monde, celles oii sont exaltées les vertus des prêtres de campagne et leur dévouement et leur charité, celles touchant les ordres monastiques, chargés des missions les plus désolantes et les plus pénibles, et dans un accès de lyrisme envers eux, la comparaison finale entre la justice divine et la justice humaine.

fait des pauses; il est lent, il est vif. Mais tout à coup la voix tombe : l'oiseau se tait. Il recommence. Que ses accents sont changes : Quelle tendre mélodie \ Tantôt, ce sont des modulations languissantes, quoique variées; tantôt, c'est un air un peu monotone, comme celui de ces vieilles romances françaiffies, chef-d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie. L'oiseau, qui a perdu «es petits chante encore ; c'est encore Tair du temps du bonheur quMI redit. car il n'en sait qu'un; mais, par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. »

Lisons cetle page écrite sur rinfliience de la papauté :

« Le mal passager, que quelques mauvais papes ont fail, a disparu avec eux ; mais nous ressentons, encore tous les jours, rinfluence des biens immenses et inestimables que le monde entier doit à la Cour de Rome. Cette Cour s'est presque toujours montrée supérieure à son siècle. Elle avait des idées de législation, de droit public ; elle connaissait les beaux-arts, les sciences, la politesse, lorsque tout était plongé dans les ténèbres des institutions gothiques; elle ne se réservait pas exclusivement la lumière; elle la répandait sur tous ; elle faisait tomber les barrières que les préjugés élèvent entre les nations ; elle cherchait à adoucir nos mœurs, à nous tirer de notre ignorance, à nous arracher à nos coutumes grossières ou féroces. Les papes, parmi nos ancêtres, furent les missionnaires des arts envoyés à des barbares, les législateurs chez des sauvages. << Le règne seul deCharlemagne,dit Voltaire, eut une lueur de politesse, qui fat probablement le fruit du voyage de Rome. »

Ensuite Téloge du prêtre de campagne :

« On a pu reprocher aux curés des préjugés d'étal ou d'ignorance * ; mais, après tout, la simplicité du cœur, la sainteté de la vie, la pauvreté évangélique, la charité de Jésus-Christ en faisaient un des ordres les plus respectables de la nation. On en a vu plusieurs, qui semblaient moins des hommes que des esprits bienfaisants, descendus sur la terre pour soulager les misérables. Souvent ils se refusèrent le pain pour nourrir les nécessiteux, et se dépouillèrent de leurs habits pour en couvrir l'indigent. Qui oserait reprocher à de tels hommes quelque sévérité d'opinion? qui de nous, superbes philanthropes, voudrait, durant les rigueurs de l'hiver, être réveillé au milieu de la nuit, pour aller administrer, au loin dans les campagnes, le moribond expirant sur la paille? qui de nous voudrait avoir, sans cesse, le cœur brisé du spectacle d'une misère qu'on ne peut secourir, se voir environné d'une famille dont les joues baves et les yeux

1. On se demande, dit TédUeur, quelle raison peut justifier cette singulière concession de Chateaubriand. De quels préjugés s'agil-il? L'accusation n'est pas mieux formulée.

creux annoncent l'ardeur de la faim et tous les besoins? Consentirions-nous à suivre les curés de Paris, ces anges d'humanité, dans le séjour du crime et de la douleur, pour consoler le vice sous les formes les plus dégoûtantes, pour verser Tespérance dans un cœur désespéré ? qui de nous, enfin, voudrait se séquestrer du monde des heureux, pour vivre éternellement parmi les souiïrances, et ne recevoir, en mourant, pour tant de bienfaits, que l'ingratitude du pauvre et la calomnie du riche ? »

Enfin, ce passage sur le rôle des moines :

« Croit-on qu'il y eut beaucoup de plaisir (nous entendons de ces plaisirs, à la façon du monde), croit-on qu'il fut fort doux pour un cordelier, un carme, un franciscain, d'aller au milieu des prisons, annoncer la sentence au criminel, l'écouter, le consoler, et avoir, pendant des journées entières, TAme transpercée des scènes les plus déchirantes? On a vu, dans ces actes de dévouement, la sueur tombera grosses gouttes du front de ces compatissants religieux, et mouiller ce froc qu'elle a pour toujours rendu sacré, en dépit des sarcasmes de la philosophie. Et pourtant, quel honneur, quel profit revenait-il à ces moines, de tant de sacrifices, sinon la dérision du monde et les injures mêmes des prisonniers qu'ils consolaient ? Mais, du moins, les hommes, tout ingrats qu'ils sont, avaient confessé leur nullité, dans ces grandes rencontres de la vie, puisqu'ils les avaient abandonnées à la religion, seul véritable secours au dernier degré du malheur. 0 apôtre de Jésus-Christ î de quelle catastrophe n'étiez-vous point témoin, vous qui, près du bourreau, ne craigniez point de vous couvrir du sang des misérables, et qui étiez leur dernier ami ? Voici un des plus hauts spectacles de la terre : aux deux coins de cet échafaud, les deux justices sont eu présence, la justice humaine et la justice divine ; l'une implacable, et appuyée sur un glaive, est accorapagn»'e du désespoir ; l'autre, tenant un voile trempé de pleurs, se montre entre la pitié et l'espérance ; Tune a pour ministre un homme de sang, l'autre un homme de paix : Tune condamne, l'autre absout. Innocente ou coupable, la première dit à la victime : Meurs; la seconde lui crie : Fils de l'innocence ou du repentir, montez au ciel! »

Alors, en un temps oii Ton croyait encore aux

encyclopédistes et à Voltaire, en un temps où la religion et ses solennités, depuis dix ans proscrites, passaient pour détruites à jamais, ce n*était pas seulement une nouveauté incomparable, que de trouver, en ce livre, la splendeur et le charme des mystères sacrés, c'était aussi le témoignage d'une audace qui étonnait et rallumait dans lésâmes, désolées de leur néant, la foi qui les rendait fortes et l'enthousiasme qui dissipait leur détresse. Aussitôt, ainsi que le rapporte le Journal des Débats^ la légion des matérialistes, les descendants des encyclopédistes, la tourbe des philosophes, s'acharnèrent à déchiqueter cette œuvre superbe. Mais, en vain ; les critiques s'émoussaient contre le délire universel. On inventa des calomnies, on accabla /'auteur de perfidies, de sarcasmes et d'insinuations blessantes. Etait-ce supportable qu'un écrivain, jusque-là inconnu, sorti de son caslel de Bretagne pour s'enrôler dans l'armée de Condé, osât, comme un nouveau David, s'attaquer à ce colosse qui s'appelait Voltaire, et voulût ressusciter ce que l'immortel philosophe prétendait avoir écrasé sans retour? Elle n'était donc pas morte, cette religion, qui sortait si vivante de ces études où la foule venait chercher la paix et l'espérance? « Comment ne pas faire un crime à l'auteur, ajoutait le journal, d'avoir prouvé que ces croyances chrétiennes, traitées de barbares, ont tiré l'Europe de la barbarie; que cette religion, si monacale, a cependant plus fait de bien, avec ses moines, que la philosophie avec tous ses académiciens, et qu'une poignée de ses missionnaires a plus contribué au progrès de la civilisation que n'aurait pu le faire une armée de mathématiciens et môme de chimistes? que cette religion, si dure et si inhumaine,

a cependant formé, parmi nous, tous les établissements d'humanité; que cette religion, tout occupée du ciel, a cependant, mieux que tout autre, calculé les vrais intérêts de la terre ; que cette religion, si ignorante, si humble, si remplie de minuties et de petitesses, a cependant rempli le monde des plus illustres productions du génie; que loin d'en contenir l'essor, elle Tinspire et l'agrandit ; que l'imagination y puise ses plus touchants tableaux; le sentiment, ses émotions les plus exquises; Tinlelligence, ses plus hardies conceptions ; et, qu'enfin, également pleine d'attraits et de lumières, toute vivante d'espérance et d'amour, elle enchante, à la fois, et la vie et la mort^ »

1. Fontanes ne se borna point à annoncer l'ouvrage. Il fit dans le Mercure, an X, une étude détaillée du Géme du Christianisme. II procède par citations et par comparaison, entre les fêtes du paganisme et celles du christianisme. C'est d'abord le tableau du chrétien mourant, recevant Textréme-onction... « Cependant l'ange de la paix, descendant vers le juste, touche, de son sceptre d'or, ses yeux fatigués et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt et l'on n*a point entendu son dernier soupir ; ilnieui*t, et longtemps après qu'il est expiré, ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille enc-ore, tant ce chrétien a passé avec douceur ».

Ensuite, c'est la comparaison de la fête antique de Gérés, dépeinte par Tibulle, avec la fête des Rogations chrétiennes, prise en Chateaubriand. Citant Tibulle, il écrit : « Ces dieux (du paganisme) instruisaient nos ancêtres à calmer leur faim par des aliments plus doux que le gland des forêts, à couvrir une cabane de chaume et de feuillage, à soumettre au joug les taureaux, et à suspendre le chariot sur les roues. Alors, les fruits sauvages furent dédaignés. On greffa le pommier ; et les jardins s'abreuvèrent d'une eau fertile... »•

« Cette harmonie est pleine de grâce, reprend Fontanes. Les vers de Tibulle retentissent doucement à l'oreille, comme les vents frais et les douces plujes de la saison qu'il décrit. Mais tant de gravité religieuse ne dure pas longtemps. Le poète élégiaque reprend bientôt son caractère. Il place le berceau de l'amour dans les champs, au milieu des troupeaux et des cavales indomptées. De là, il lui fait blesser l'adolesecnt et le vieillard; et, cédant de plus en plus au délire qui l'emporte, il peint la jeune fille qui trompe ses surveillants, et qui, d'une main incestueuse et d'un pied suspendu par la crainte^ cherche la route <|ui doit la conduire au lit de son amant... »

Alors Fontanescitc la page de Chateaubriand dépeignant le départ de« processions pour les Rogations. « Quelle institution dans les villages romains, reprend l'écrivain, pouvait ressembler à celle de ce bon curé, qui

Benjamin Constant écrivait à Fauriel que le style de l'auteur n'était que du galimatias double, et que, dans les plus beaux passages, « il y. avait un mélange de mauvais goût, qui annonçait Tabsence de la sensibilité comme de la bonne foi ». Contre quoi, M"" de Genlis s'élevait avec force, disant que personne n'avait le droit de taxer Fauteur d'hypocrisie. Et ce môme Benjamin Constant, vingt ans plus tard, ayant eu besoin de Chateaubriand, lui écrivit, en lui envoyant son livre la Religion: « Vous avez le mérite d'avoir, le premier, parlé cette langue, lorsque toutes les idées élevées étaient frappées de défaveur, et si j'obtiens quelque attention du public, je le devrai aux émotions que le Génie du Christianisme a fait naître, et qui se sont prolongées, parce que la puissance du talent imprime des traces ineffaçables. »

Lacretelle, en son Histoire dtf Consulat, nous dit que les hommes d'un âge mûr affectaient d'être hostiles à Tœuvre nouvelle, tandis que les jeunes gens et les femmes la comblaient de louanges. Ils y trouvaient la divinisation des deux sentiments, qui troublent le plus le cœur humain, Tamour et la religion. Les âmes ardentes et éprouvées devaient se complaire à la douceur des consolations qu'elles puisaient en ces pages si poétiques, fidèles échos de leurs propres pensées. Dès lors, les dieux de rOlympe, si souvent invoqués par les poètes, perdirent de leur ascendant. On délaissa Minerve et

▼eilie enire Je temple du Dieu vivant et la demeure des morts? La marche religieuse, dans ces chemina ombragés, et roupés profondément par la roue des chan rustiques^ n'est-elle pas d'une grande vérité? N'aime-t-on pas ces voix inconnues qui s'élèvent dans le silence des bois et qui semblent être celles des Génies, ministres de la fécondité? Ne réve-l-on pas délicieuseutenl, à la voix de ce rossignol, qui chante les beaux jours, non loin des vieillards qui regardent un tombeau ? »

Apollon, Jupiter et Bacchus. Les poètes ne louèrent plus, en leurb strophes, que le Dieu vivant, le Dieu tout-puissant que Chateaubriand avait replacé sur les autels. L'essor de la nouvelle littérature partit de là.

Joubert contestait Térudition que son jeune ami avait prodiguée en tous ses chapitres. Ce n'était pas de la science, que voulait le public, écrivait-il, mais la soie tissée de son sein. Qu'il continue « à chanter son propre ramage ». Et ce ramage, d'après Merlet *, tenait à Torigine de Técrivain. Chateaubriand est un Celte, d'une race rêveuse, qui se berce, en ses conceptions imagées, devant Tinfini. Dès qu'il voulut exhaler le trop plein de son àme, ce fut en caressantes phrases colorées, où l'amour dominait. Hené, ce petit poème de l'inceste voilé, décrivant les misères de l'émigration et de l'exil, eut des admirateurs, aussi nombreux que les précédentes productions de l'auteur. Ceux qui avaient aimé et qui avaient souffert, loin de la patrie, cherchaient dans les lamentations du frère « d'Amélie » les traductions de leurs souffrances-, 11 s'éleva néanmoins des dissidents. Chénier ne reconnut jamais la beauté de ces ouvrages. « Un

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