‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 4 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

raient, dans le silence de leur retraite, les ouvrages qui devaient les illustrer plus tard. A la Décade, chez Ginguené, ses collaborateurs, Andrieux, Duval, Say, Garât, n'écrivaient plus que des articles édulcorés. Us ignoraient, d'ailleurs, les travaux philosophiques, connus de toute l'Europe. La psychologie écossaise, les doctrines spiritualistes de Kant leur avaient échappé. Helvétius et Condillac suflisaient à remplir leur pensée. Ils étaient si loin de prévoir la réaction imminente contre Tœuvre voltairieiine du xviii* siècle!

Le rôle de 1 imagination ne s'affirmait pas avec plus d'éclat. Les poètes traduisaient, ou imitaient les autours latins, anglais et italiens ; les libraires n'offraient plus aux lecteurs que des pastiches de Virgile, d'Horace, de Pope, de Milton ou du Tasse. Plus de critique. Les efforts de l'intelligence allaient & la dérive. Le goût français, si pur autrefois, s'était perverti aux enflures déclamatoires de la tribune, aux exagérations des clubs. Morellet, Suard, Michaud restaient muets, dans la crainte de Texil; Lacretelle, Fiévée, Brifaut, de Féletz, plus jeunes, n'avaient aucune autorité littéraire, et Geoffroy venait à peine de quitter le village où, pendant la Terreur, il avait appris à lire aux enfants. Le mouvement intellectuel s'était réfugié dans quelques salons ignorés de la foule. Enfin, Chateaubriand supportait sa misère criante, dans un galetas de Londres, — inconnu et triste.

En vain, on chercherait, durant les années révolutionnaires de la Terreur, et celles, désolantes, incohérentes et ternes, qui les suivirent sous le Directoire, Tœuvre originale et saisissante, indiquant une étape nouvelle ; Andrieux s'en tenait aux Etourdis ; Colin d'Harleville à r Inconstant et à fOpti^

■ -Vl

mis te ; La Harpe, à Mélanie et à Philoctète; Lemercier, à son Agamemnon, et Bernardin de Saint- Pierre, à son immortelle idylle de Paul et Virginie. Que citer s'élevant sur la médiocrité ambiante? Une comédie de Fabre d'Eglantine, le Phitintede Molière ; deux tragédies de Ducis ^ tirées de Shakespeare, Othello et le Roi Lear; un drame d'Arnault, les Vénitiens, joué pour la première fois en 1799. Delille vivait en Angleterre, et depuis ses Géorgiqnes de 1770, et ses Jardins, poème de 1782, il n'avait rien publié en France. Il fallait se contenter des traductions de Baour-Lormian, de Saint-Ange, de Gaston, de Wailly, de Nougarède, de Daru; des odes de Lebrun-Pindare, des Eloges de Garât; des ouvrages erotiques de Parny, le poète de la Guerre des Dieux; des romans de Pigault-Lebrun, de Chauderlos de Laclos et du marquis de Sade, mort à Charenlon, après avoir écrit Thistoire de Valcourt et de Justine.

La censure n'intervenait point contre ces productions malsaines, et s acharnait sur nos grands auteurs classiques, mutilés ou proscrits par sottise Ainsi de Mérope, où se manifeste la douleur d'une reine pleurant son époux; du Cid, où don Sanche était travesti en général de gardes nationales ; du Menteur, où Ton dénaturait l'adresse d'un personnage demeurant place Royale, pour lui substituer

1. Geoffroy, en frimaire an X, au sujet à'Abufar, une tragédie de Ducis, critiquait acerbement les tragédies révolutionnaires du vieux poète. « Cette tragédie Abufnr, écrivait-il dans les Débats, est dans la classe des productioDif anarchiqucs. dont le succès est le fruit du désordre, et qui outrage ï la fois Tart dramatique et la scène française. Lorsque la Révolution rinl exalter ses esprits (à Ducis), il pensa que, même en littérature, il ne convenait pas d'avoir un maitre. Sa muse républicaine n'enfanta plus que 4e9 drames originaux, tout à fait indépendants de la 'raison et du goût... lamais auteur n'a poussé plus loin la manie sentencieuse, le jargon sentijnenta], i'pmpbase philosophique. Tous ses hémistiches sont chargés des mots de mœurs, de vertu, d'humanité. C'est une homélie continuelle. •

SOCIETE FRANÇAISE PENDANT l,E CONSOLAT 3 place de.'i Piques; ainsi A'iphigénie, du Mi- >pe, du Tartufe, que l'on expurgeait des c prince, la République ne reconnaissant ni ni roi, ni prince. Enlin, dans la More de Ceahier, ce faux bonhomme, que l'on vit prés Directoire, osa reloucher le discours d'Ân- Quand les fantoches an pouvoir poussaient rance jusqu'à ces inepties, quels hommes nt eussent voulu écrire?

oufUe et le courage, au surplus, manquèrent )étes, pendant ces dernières années de la tion. Seuls les chansonniers et les vaudevilles Desfontaines, Cha/et, Rndet, ou Ségur le

conservèrent leur gaieté, sans parvenir à 'la tristesse régnante dans toutes les classes ociété. La suppression des cérémonies magnide la religion, étouifée sous la haine des Ja- , causait, dans ic peuple, cette mélancolie lie par les âmes naïves, qui ont besoin de ler leur existence à une foi surnaturelle. les campagnes et les villes de province, on nit une parole d'espérance; et pas un écrie l'apporta '.

le-BeUïc [("Aa(i!iiii4riViii^ el ion (fni;ii, p. 7j). Voici ce qii'a écrit

irocloire n'avait donné l'e*!iir iju'» la licence. Painy. lex-nblfë ncL-cicr lui-niiïme se permirent dN pulili»lir>i» doni lia irauraienl idée i d'autiei é|Mique9. Un cynisme dégiiûlunl d'incrédulité t dans le Dieiianimirt iIm Âllitt$, de SjlTaiu Maréchal- La Déradt lique HCrrail. )iar extraits, à s«b Icclenrs. le [lOÈnie licencieux de

Gruire de» Uieu-r). • — £'n noie : ■ C'est à ce poème que |<enii&it n l'CriTaut : • Des blaspbènies mielleux, uu plutôt des ordures ves. d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel }nné: vnilà Purnv. ■ Je ne parle p.ia seulement du sens chi-élicn, ■ns social y est riolè. •

loiD.en note toujours, page Hl :

■1 qui- le Directoire liiii^inn bouj le 18 Inumoirej n'élnil ]ias de fiirce une lillér.ilun- ferni'! ;i bon imiic. En elTi'l. me disaient les plu»

contemporains, > tout était tombé, jiendunt la Kévolullon et suus stoire. au dernier degré de décadence. de désnrdre, de ruiue. tlelu

Mais voici qu'au dehors ce silence fut rompu. Des hommes, au cerveau puissamment constitué, s'exprimèrent en paroles ardentes contre les doctrines de la Révolution. Presque dans le môme temps, vers 1796, parurent, en Suisse, la Théorie fhi pouvoir politique et religieux, de M. de Donald, et les Considérations sur la Révolution française ^ de M. de Maistre.

L'ouvrage de M. de Bonald fut confisqué par le Directoire et mis au pilon. Sous le Consulat seulement, Tauteur en publia une seconde édition, impérieusement réclamée par Fontanes, par La Harpe, nouvellement converti, et par Chateaubriand. Agé de quarante ans, âpre et rude comme un paysan du Rouergue, où il était né, de Bonald, élevé par les Oratoriens, devint d'abord mousquetaire du Roi; puis, à l'émigration, s'enrôla sous la bannière de Condé. Licencié ainsi que ses compagnons de lutte, il se réfugia à Heidelberg, dans une chaumière bien pauvre, afin d'y élever ses trois fils ; et au milieu de toutes les privations, sans confort en sa vie et dépourvu de livres, l'indignation contre les malheurs de sa patrie excita sa verve. Il écrivit, s'efforçant de mettre en relief le seul fondement où devait s'appuyer le pouvoir des gouvernants. Ce fondement, on le devine, n'est autre que la religion. Le

« ge voyait et sautait aux yeux (*n toutes choses. Pas une maison notait « réi)arée; pas une porte cochère ne tenait. L'élôgauce, le luxe étaient si « oubliés que, dès qu'il y en avait quelque petit retour, on s'ébahissait et

• on criait merveille. Un ambassadeur russe, qui vint à Paris vers ce

• tem|»s-là, avait un attelage en tandem. On se mettait aux fenêtres pour le

• regarder passer. Ainsi, pour la littérature. Je me rnppclle encore avoir

• vu, dans mon enfance, ce respect et cet étonnemont pour la plus petite

• pajre littéraire imprimée. Au reste, nous qui avons vu, i)as plus tard

- qu'hier, combien il suffit de quelques mois, de quelques semaines pour

- que le niveau de la civilisation baisse tout d*un coup et que la dAgrada-

- lion se fasse, nous comprenons ce que ce pouvait être aprt s dix ans de

- cntastrophea. »

droit divin, à ses yeux, est la pierre angulaire de la société. Et ses démonstrations se présentent, sans aucun embellissement, en un style rugueux, agressif, concentré. Il n'use jamais de rhétorique. Il ne veut à son service que des faits, qu'il échelonne comme des théorèmes de géométrie. Une phrase, familière chez lui, donne un aperçu fort exact de ses idées :

Voltaire, disait-il, a fait tout ce que nous voyons. Mais la Régence a fait Voltaire, et la Réforme a fait la Régence, et de plus anciennes erreurs, la Réforme. Grande leçon, ajoutait-il, pour les rois, de s'opposer à toute nouvelle doctrine, en morale et en religion. Ils ont un moyen assuré, et toujours à leur disposition, de remplir ce devoir : c'est de s*adresser à Tautorilé suprême, et seule légitime en morale et en religion, à TEglise chrétienne, personnifiée dans son chef visible, autorité qu'ils doivent, quand ils lui demandent son concours ou son secours, croire infaillible, même quand les écoles disputeraient de son infaillibilité.

Et telle était la rudesse farouche de ces raisonnements, que Joubert, quittant cette lecture, écrivait : « que Tesprit tombait au milieu comme en un casse-cou, et se sentait ensuite quelque chose de démis. »

De Bonald s'érigeait, avec véhémence, contre les théories de Condillac; plus tard, il combattit celles de Cabanis, résumées en cette assertion, que la faculté de penser découle de l'organisation de notre cerveau. « Si nous n'étions, répondait de Bonald, qu'organes et organisation, au moral comme au physique, nous ne pourrions jamais vouloir plus que nous ne pouvons faire. » Saint-Lambert, à son tour, ne fut pas épargné. Le poète des Saisons^ dans son Catéchisme universel ^ avait écrit : « L'homme est une masse organisée et sensible, qui

reçoit l'esprit de tout ce qui Tenvironne, et de ses besoins. » Bonald répliqua : « L'homme est une intelligence, servie par des organes. » *-^

Parmi les rares volumes qu'il possédait à Heidelberg, se trouvait f Esprit des Lois, de Montesquieu, œuvre qu'il désapprouvait, comme pernicieuse et fausse. Toutes les pages du livre étaient raturées et criblées de notes d'opposition. Beaucoup en étaient supprimées. Il accusait le philosophe de manquer de gravité et de profondeur. Par représailles, Chénier cingla le royaliste de sa férule satirique, et l'on sait qu'il en usait avec une force déconcertante. Qu'on en juge!

L'auteur promet de démontrer sa théorie par le raisonnement et par Tbistoire. Par Thistoire, il ne parait pas Tavoir étudiée, pas même Thistoire de France, dont il parle à tort et à travers, sur la foi du P. Daniel et du président Hénault, les seuls de nos historiens qu'il vante, les seuls qu'il cite, les seuls peut-être qu'il ait lus. Quant aux raisonnements, voici ce qu'il appelle raisonner : 11 pose comme un principe incontt^stable ce qui est le plus contesté, souvent ce qui est inadmissible, et marche dassertion en assertion, prouvant chaque proposition qu'il afQrme par celle qu'il vient d'affirmer. Veut-il rendre sa démonstration complète? Cinq ou six répétitions deviennent pour lui cinq ou six preuves. Veut-il donner de la puissance aux mots? Il les imprime en lettres italiques. C'est avec cette logique victorieuse qu'il croit réfuter VEsprit des Lois et le Contrat social; qu'il dénigre ÏEssai sur les mœurs des Nations; qu'il prend, avec Voltaire, Montesquieu et Rousseau, un ton de supériorité, plaisant pour lui-même, et qu'un extrême sérieux rend plus comique*.

1. Le Jlierewrede Tan X analysa l'ouvrage de Bonald sur le divorce. Il en faisait ressortir les raisons principales. Bonald disait :

■ L'indissolubilité du mariage est regardée, même par les défenseurs du divorce, comme Tétat le plus parfait de la famille, comme celui qui maintient le mieux le pouvoir du père, la dignité de Tépouse et les droits de l'enfant.

« On observe, ajoutait-il, qu'avant le christianisme, chez tous les peuples

fr^'. •

Quoique Touvrage fût proscrit, et malgré Chénier, Tétude de M. de Donald ne tomba point dans l'oubli. Trop de talent s'y était révélé pour que les penseurs n en parlassent pas. Des exemplaires du livre, sauvés du massacre, existaient encore. On se les passait de mains en mains. Et les royalistes, si nombreux alors, étaient satisfaits de cette virulence de discussion venant à leur aide et parlant pour eux. C'est pourquoi ils propagèrent, avec le môme zèle, l'ouvrage de M. de Maistre, ses Considérations sur la BévoliUion française^ qui s'adaptaient aux conclusions do M. de Bonald et les corroboraient.

De Maistre, au surplus, leur était sympathique.

fortement oonstilués, les mesura re-|»oussèrciU le divorce, môme alors qu*il était autorisé par les lois.

» Si toutes louent les Germains comme les plus sages des peuples barbai'es, c'est que, parmi eux, les jeunes ûlles ne prennent qu'une fois le titre d'épouses et reçoivent un seul mari, comme un seul corps et une seule

vie on mettait un joug surle col de ceux qui s'unissaient pour montrer

que le mariage est un véritable joug : Conjugium.

« Ce sont les nations prolestantes, livrées au calcul mercantile, qui nous ont appris à regarder, en quelque sorte, le mariage comme une association de commerce... Mais, dit Bonald. dans le mariage, l'un a le pouvoir, l'autre le devoir ; c'est une société où l'homme est placé avec autorité, la femme avec dignité; d'où l'homme sort avec toute son autorité, mais d'où lafemme ne ])eut sortir avec toute sa dignité, car de tout ce qu'elle a apporté dans la société, elle ne peut, en cas de dissolution, rejtrendre que son argent. Kt n'est-il pas souverainement injuste que la femme entrée dans la famille, avec la jeunesse et la fécondité, puisse en sortir avec la stérilité et la vieillesse, et que n'appartenant qu'à l'état domestique, elle soit mise hors de la famille, à qui elle a donné l'existence, à l'âge auquel la nature lui refu.sc la faculté d'en former une autre. »

Au sujet de Tincompatibilité d'humeur, Bonald écrivait : « Que ne peuton pas com|)rendre, sous le vague de cette expression, aujourd'hui qu'avec le dégoût des plaisirs domestiques, causé jtar la profusion des plaisirs publics, ou par l'excès des plaisirs clandestins, tant d'hommes et dcfemmes consumés de dégoûts et d'ennuis, loin de ])ouvoir se supporter mutuellement, blasés sur toutes les jouissances et même sur la vie, ne peuvent se supporter eux-mêmes? Lo divorce est permis pour des motifs tels que nul contrat, dans la vie civile, ne serait possible, s'il pouvait être résilié pour des motifs nussi vagues. Encore une législature, et nous tomberons dans la communauté des femmes et la promiscuité des brutes. >•

Ailleurs, Bonald faisait encore cette observation : « Si vous décrétiez aujourd'hui qu'il est permis aux enfants de repousserpar la force les vivacités de leur ]>ère, demain vous seriez entourés de parricides. »

Us le comprenaient mieux. Son livre possédait Téloquence, Félan, que n'avait pas Tautre. Les mots y vibraient avec des ailes, de la couleur, du retentissement. De Maistre traçait, en signes de flamme, ses fermes leçons. Voltaire avait voulu écraser la religion, ses principes et ses mœurs. De Maistre s^était juré d'écraser la Révolution et ses conséquences, funestes, d'après lui, au bonheur des hommes. L'entreprise était redoutable. Il s'y acharna. Il aborda cette citadelle de front, avec toute la puissance d'une dialectique serrée et combative, allant plus loin que de Bonald, donnant à toute souveraineté, quelle qu'elle fût, le droit à rinfaillibilité. Malgré ce qu'il y avait d'ardu et de surhumain enson effort, il ne recula point. Le mal qui trône sur la terre, le mal qui opprime la race humaine, il l'interroge, il veut en connaître la source, la raison, les suites ; et sa méditation le conduisant à cette désespérante énigme, « l'Expialîon », il s'écrie : « Pourquoi? » et sa pensée lui insuffle que le mal est d'essence divine autant que le bien; que l'un fait équilibre à l'autre; que c'est une des nécessités de notre vie, tourmentée et jamais égale ; que, dans ce monde où nous sommes déposés, il doit y avoir autant d'ombre que de lumière ; et alors il burine, d'un trait indélébile, cette fameuse apostrophe à la guerre qu'on ne peut lire sans émoi, ainsi qu'une page de Pascal ou de Bossuet :

N'en tendez- vous pas la terre qui crie et demande du sang ! Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables, saisis par le glaive des lois ! La terre n*a pas crié en vain. La guerre s'allume. L'homme, pris tout à coup d*une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille, sans savoir ce qu'il veut,

ni môme ce qu'il fait. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui tratne Thorame au combat. Innocent meur> trier, instrument passif d*une main redoutable, il se plonge, tête baissée, dans Tabime qu'il a créé lui-même; il donne et il reçoit la mort, sans se douter que c'est lui qui a fait la mort. Ainsi s'accomplit, sans cesse, depuis le ciron jusqu a rhomme, la grande loi de la destruction des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense oil tout ce qui vit doit être immolé, sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. La guerre est donc divine en elle-même, parce que c'est une loi du monde; la guerre est divine par ses conséquences d'un ordre surnaturel; divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne, et dans l'attrait, non moins inexplicable, qui nous y porte ; divine par la manière dont elle se déclare; divine par l'indéfinissable force qui en détermine le.succès*.

1. De Faguet, Politique» et Âforaliête», t. I : « De Maistre était très bon, et il a fait un système méchant. Il était très bon, et cela se voit si peu dans ce qu'il a dit pour le ])ul)]ic qu'il faut que j'y insiste. Ses lettres intimes sont adorables. Cet homme qu'on ne voudrait pas avoir pour législateur, on voudrait ravoir pour père. Fin d'une lettre à sa bru : « Adieu, mes chers et bons enfants, que je ne sais plus séparer; je vous serre avec mes vieux bras sur mon jeune cœur. » Lettre à sa fille : « Le plus grand ridicule pour une femme, ma chère enfant, c'est dèlre un homme... Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe, du cMé de l'utilité matérielle qui n'est rien. Us servent à prouver que lu es femme, et que tu le tiens pour telle. Il y a dans ce genre d'occupation une coquetterie très fine et très innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : « Croiriei-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstok?» Et lorsqu'on te verra lire Klopstok, on dira : « Groiriez-vous que cette demoiselle coud à merveille? «Partout, ma fille, prie ta mère qui est si généreuse de l'acheter une jolie quenouille; mouille délicatement le bout de ton doigt, et puis vr...et tu me diras comme les choses tournent. » Lettre k une amie: « lia jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulièrement terrible. On dirait que c'est une injustice. Ah! le vilain monde! J'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions le sens commun. Si nous réfléchissions qu'une vie commune de vingt-cinq ans nous a été donnée pour partager entre nous, et que si vous atteignez vingt-six, c'est une preuve qu'un autre est mort à vingtquatre, en vérité chacun se coucherait et daignerait à peine s'habiller. C'est notre folie qui fait lout marcher. L'un se marie ; l'autre bAtit, sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et c'est assez. >• "Voilà le pessimisme intime de de Maistre. celui dont il ne fait pas une théorie. Il est plein d'une immense pitié pour les hommes. » Ah ! le vilain monde ! » C'est le cri d'un cœur qui souffre.

De Maistre et de Bonald ne s'étaient jamais vus, mais ils se connaissaient par leurs écrits et ils s'estimaient pour l'identité de leurs raisonnements. Ils s'honoraient l'un Tautre de ce rapprochement; et le premier écrivait, un jour, au second : « Je n'ai jamais rien pensé que vous ne l'ayez écrit ; je n'ai jamais rien écrit que vous ne l'ayez pensé. » L'un, toutefois, fut plus heureux que l'autre. La chance favorisa l'exilé d'Heidelberg et s'éloigna de son sympathique correspondant. De Maistre, né à Chambéry, un an plus tôt que de Bonald, en 1753, fut chassé de la Savoie par les armées victorieuses des Français. Dès lors, il vécut ses plus belles années, loin de sa femme et de ses enfants, dans une médiocrité indigente, à Saint-Pétersbourg, où il représentait son roi, Victor-Emmanuel P', privé de sa couronne et réfugié en Sardaigne. À peine si ses émoluments d'ambassadeur suffisaient à son existence. Il vendait un peu de son argenterie, chaque jour, pour aidera ses besoins, n'assistant à aucune revue, faute d'un ruban, ne sortant point les jours de froid, faute d'une pelisse, et cependant si digne en sa noble pauvreté, que le respect de sa personne et de ses qualités officielles ne lui fut jamais refusé.

L'autre avait rompu son exil. 11 était rentré en France avec les émigrés ; et sa réputation d'écrivain et de philosophe chrétien lui valut une place de conseiller de l'Université que lui fit accepter Fontanes. Quant au gentilhomme de Savoie, il restait à Saint-Pétersbourg, incroyant à Bonaparte, doutant qu'un homme, si transcendant qu'il fût, pût soumettre la Révolution. Ce mot-là, pour lui, signifiait une sorte de cycle infernal, dans lequel étaient débridées toutes les passions humaines; et

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; persistait obscur en sa pensée, car il disait : ment les hommes les plus coupables del'unïmt-ils pu triompher de l'univers? » Non, on ne verrait jamais une force capable de les ier!

c, les philosophes, on France, se taisaient; :eurs dramatiques résistaient à leur envie de re, retenus par la crainte d'une censure très Ce fut le beau temps des érudits et des cornleurs, discutant les événements qui avaient ié l'histoire des peuples. Chaque mois, on surgir des « Considérations » sur les change-

apportés au gouvernement des Etats. Les ux de cette époque les annonçaient religieuse- Sur ces questions, les auteurs étaient intaris-

Toute l'Europe fut passée en revue. Caractée de cette fin de siècle! Après les tragédies ntcs de Paris, après les coups d'audace, si qIs sous la Convention et pendant le Direcil n'y eut pas un écrivain qui ne se sentit e d'expliquer les causes dos révolutions, qui talent étrangères!

Consulat fit disparaître tous ces petits Monîu. L'esprit public, rasséréné, prit une autre

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