‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 41 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

mais les fureurs des Jacobins le poussèrent bientôt vers le parti conservateur. Il publia, eu cette occurence, des brochures politiques. Celle qu'il composa sous le Directoire, de la Nécessité d'une religion^ le rendit suspect. 11 s'éloigna de Paris pour éviter la prison.

A Beaugency où il se retira, il écrivit la Dot de Suzette, son premier roman, histoire qui aurait pu être vraie, parce qu'elle s'appuyait sur des faits constamment renouvelés : le mariage d'une jeune paysanne avec un homme que des spéculations enrichissent. Cette richesse la conduit à Paris avec son mari, aussi avide d'argent que les tripotevirs de l'époque. Leurs affaires prospérant, ils furent accueillis dans un monde où Suzette rencontra des femmes jeunes et riches, caustiques et méchantes, qui se moquèrent d'elle et l'accablèrent d'humiliations.

Fiévée pouvait peindre la tourbe de ces Turcarets, pleins de morgue et tout-puissants à Paris. La matière était riche, dit Chénier, la satire facile à un écrivain de grand talent. Chénier ne refuse pas de reconnaître que l'œuvre de Fiévée n'en est point dépourvue, mais h dose trop légère. Cependant on y trouve des pages développées avec art, celles, par exemple, où Suzette, mêlée à toutes les femmes du monde élégant, comprend son humble condition et regrette douloureusement tout ce qui lui manque. « A peine fus-je assise (c'est Suzette, devenue M"' Chenu, qui parle), que les jeunes gens se mirent à tourner derrière moi, et les mots « c'est charmant, admirable, impayable » interrompirent

qui depuis n'a pas été surpassée. Les opinions du côté droit étaient mutilées, travesties au point que ceux d'entre nous qui les avaient émises ne les reconnaissaient plus, le lendemain, dans son journal. On lui faisait des reproches, on l'accusait de perfidie ; et le philosophe souriait. >

seuls le silence ou les éclats de rire, qui se succédaient alternativement. Les hommes à argent, parmi lesquels était M. Chenu, s'étaient retirés dans un coin du salon où, sans doute, ils parlaient d'affaires. Huit femmes, en me comptant, occupaient le contour de la cheminée. Je n'osais les fixer; mais en vain je détournais les yeux, de tous côtés les glaces me montraient les regards attachés sur moi et les grimaces, les coups d*œil qui servaient d'interprètes entre ces dames et les jeunes cavaliers. Je sentais trop bien que j'étais ridicule, pour ne pas être humiliée qu'on me le fît sentir. En effet, quand je comparais ma toilette sur laquelle M. Chenu s'était extasié, les joyaux dont j'étais chargée, le lourd bonnet qui m'enterrait toute la figure, et que j'avais soigneusement rapporté de ma province, quand je comparais tout cela aux robes légères et richement brodées de ces dames, aux diamants qui, seuls, couvraient leur poitrine entièrement nue et décoraient leurs bras découverts jusqu'aux épaules, à ces cheveux artistement rangés, dont la couleur cependant me paraissait extraordinaire, car elles étaient toutes brunes avec des sourcils blonds, ou blondes avec des sourcils noirs, je ne les trouvais pas jolies assurément; mais un instinct secret m'avertissait qu'une de ces femmes, dans un cercle de ma province, eût paru aussi bizarre que je l'étais dans ce cercle d'élégantes, et il me suffit d'en faire la remarque pour être au supplice. »

On aimait, en ce temps-là, — Fiévée l'affirme en sa préface, — les histoires d'aventures effrayantes. En Tespace de trois volumes, on imaginait des situations propres à impressionner fâcheusement l'esprit, et, dans le quatrième, on réduisait à néant ces évé-

nemonts surchargés d'horreur. La Dot de Suzelte^ simple histoire, dénuée de ces complications terrifiantes, commença la réaction contre les romans construits pour susciter la terreur. Frédéric^ qui suivit la Dot de Stizette, quoique plus travaillé, lui est inférieur; et c'était pourtant l'œuvre que Fiévée préférait, fondant sur elle sa renommée future*.

Sous le Consulat, Rœderer fit Téloge de récrivain à Bonaparte, tandis que Fouché tâcha de le discréditer près du nouveau maître. La brochure que Fiévée publia, sur le 18 Brumaire, agréa au jeune Consul, qui manda près de lui Fauteur, alors incarcéré au temple ; et sa conversation lui ayant plu, il lui proposa un séjour en Angleterre d'où lui seraient envoyées des observations sur les Anglais, sur leur gouvernement, sur Tesprit général de cette île. Fiévée redoutait le mouvement. Il avait le corps paresseux. « Mais, disait-il, quand on a un vice, il faut savoir le porter. » Et il le portait agréablement; et cette disposition à la nonchalance ne lui pouvait nuire, en cette situation nouvelle. 11 avait, de plus, un défaut de prononciation dont il se tirait habilement. Bref, avec sa taille avantageuse et sa figure de haute physionomie, il pouvait affronter avec succès, un exil temporaire'-.

i. En 1709, il avait coopéré à la bibliothèque des romans. En 1803, il avait fait paraître ses nouvelles : la Jalousie, CEgoltmc, l'Innocent, le Divorce, le faux Héoolutionnaire et l'Héroïsme des Femmes.

2. Voici, d'après la Biographie universelle de Michaud, comment Fiévée fut envoyé en Angleterre... «« Il avait été incarcéré au Temple, sur Tordre de Fouché, pour un billet de cinq lignes Inséré dans la Correspondance anglaise. Bonaparte le fit sortir et lui dit : « Il faut, puisque vous aimez la correspondance anglaise, que vous alliez en Angleterre, à mon compte, ci que vous y voyiez pour raoi ce qui s'y passe et ce qu'on y pense. En vain, je cherche à m'en faire une idée, il me faut un homme qui sache voir et bien voir. Aussitôt que vous aurez quelque chose à m'apprcndre, écrivez-

Cette correspondance avec Bonaparte ne fut connue qu'en 1812. Elle contient des réflexions judicieuses sur le peuple anglais, mais hostiles à Tanglomanie, dont la France était engouée. L'anglomanie se confondait avec le philosophisme. du xviir siècle, comme on disait en ce temps-là, et tous ceux qui en étaient imbus se tournèrent contre Técri vain. Fié vée nadmettait pas que Ton nous donnât le peuple anglais en exemple, — ce que les philosophes politiques avaient proposé sérieusement, — « parce que, dit-il, ce qui est bien chez eux deviendrait mal chez nous, parce qu'il ferait contraste dans nos mœurs, dans nos habitudes, et que ces contrastes sont mortels pour les nations ». Les Débats^ dont il était Tun des rédacteurs, lui vinrent en aide et abondèrent en son sens. « Pour moi, disait Fiévée, dans l'introduction de cette correspondance, lorsque je dis philosophie du xvni" siècle, j'entends tout ce qui est faux en morale, en législation, en politique. » Et le Journal des Débats ajoutait : « A la tète des philosophes qui ont particulièrement contribué à nous empêcher d'assurer, par des lois, la liberté dont nous pouvions jouir, l'auteur place Voltaire, J.-J. Rousseau, Mably, Raynal et Helvétius... Quelques personnes sont élonnées de ne pas trouver, dans cette liste, les noms de Buffon et de Montesquieu, puisqu'on les trouve dans le Dictionnaire des Athées ; mais, comme le Dictionnaire des Athées n'est point une autorité pour Fiévée, il a jugé à propos de remettre à leur place deux écri-

moi. Si j'attendais votre retour pour avoir votre rapport, je courrais le risque de n'avoir qu'un joli roman. »

On cite de lui cette boutade à l'époque de la mort de M»*" Chanieroy, au sujet des criailleries des comédiens contre la décision du curé de la paroisse : « Pline assure qu'après une république, rien n'est plus difficile à gouverner qu*une troupe de comédiens. »

vains qui ont toujours respecté les lois et les bienséances nationales, et dont la réputation ne nous a point coûté de larmes. »

Fiévée ne fut pas un grand écrivain. Il n'occupe qu'un rang secondaire dans la littérature de cette époque^ Mais ses qualités sont sérieuses; il sait observer; et si son style avait plus d'énergie, le relief de ses idées s'imprimerait davantage en l'esprit du lecteur. Observateur, — il le prouve dans la Dot de Siizette, — il est forcément philosophe. 11 sait comparer les mœurs des nations et discerner les causes légitimes, ou coupables, des actions humaines. De là, cette saillie humoristique tombée de ses lèvres et souvent citée : « La politique est ce qu'on cache ». Sa paresse, toutefois, le diminue. Il se laisse aller et n'écrit que par fantaisie. Mais il a le goût de l'indépendance, et c'est pourquoi ses conseils ne furent jamais dédaignés.

Au 18 Brumaire, Palissot^ était un vieillard de soixante-dix ans, aigri par les événements de la Révolution. Il y avait perdu toute sa fortune. Forcé

1. Brifaut, Souvenirs d'un vieux parrain {Œuvres, 1. 1, p. 2H5 : SurFiévéf).

« Il aimait à placer, à recommander, à se faire des créatures. Attaqué de tous les côtés, et \'ulnérable sur quelques points, il se faisait un rempart de !«e3 services contre la malignité... » <« J'ai eu bien des réputations, ajoutait M. Fiévée, je n'ai jamais eu la mienne. »

Fiévée disait à Brifaut, qu'il cherchait à détromper Bonaparte sur le genre humain, qu'il calomnie, en ne lui accordant point de vertus. 11 ne croit qu'à l'intérêt personnel. Aussi pi*odigue4-il les li*é8or8 de l'Etat à ses séides, moins pour payer leur zèle passé, que pour acheter leur fanatisme futur. Mais il se défie d'eux et il n'aime que lui.

Et Brifaut continue : « Fiévée avait de ses talents une si haute idée que personne ne l'appréciait autant qu'il l'eût désiré... Mais avec lui, point de dialogue possible, un monologue toujours spirituel où il se parlait, se répliquait, faisait les objections et les réfutations, le tout en termes si choisis, avec une raison, une justesse, une lucidité si étonnantes, qu'en l'écoulant, on croyait assister à la lecture d'un bon livre, et non pas aux jeux d'une improvisation aventureuse. »

i>. Palissot, 1730-1814.

de quitter sa belle maison d^Argenteuil, il s'était retiré dans un modeste logis à Pantin, et il y vivait de son traitement d'administrateur de la Bibliothèque Mazarine. Par son talent, il avait honoré le monde des lettres, mais il s'était créé de si nombreux ennemis, à la suite de sa comédie satirique, les Philosophes, qu'il ne put jamais entrer à l'Académie. Cependant il passait pour le protégé du duc de Choiseulsous la monarchie, et, sous le Consulat, de la famille Bonaparte.

Ses démêlés avec Geoffroi et avec Naigeon^ ses palinodies sur La Harpe, sur J.-B. Rousseau, sur M** de Genlis, cette série de petits événements, aux premières années du siècle, lui enlevèrent les sympathies du public. Lorsqu'il avait publié jadis ses Mémoires^ pour servir à l'histoire de la littérature, La Harpe avait obtenu de lui les louanges les plus vives." Il vantait du critique les mélanges littéraires, les r( Eloges », et particulièrement celui de Racine dont il trouvait tous les mots « précieux », jusqu'aux notes. Enfin, dans la Dunciade ou la Guerre des Sots, il n'avait point oublié Warwick, cette tragédie de la jeunesse de La Harpe. Il y disait :

Et nous voyons Téquitable public, Malgré Fréron, applaudir à Warwick.

Il y avait comparé, ensuite, M°* de Genlis à M"'de Sévigné; et à J.-B. Rousseau il avaitdécerné le titre de grand poète.

A une nouvelle édition, pendant le Consulat, La Harpe, M™' de Genlis, J.-B. Rousseau, furent sacrifiés. Le Mercure, à ce moment, ne l'épargna guère,

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