‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 46 sur 119 · PigauU-Lcbrun · texte numérisé non relu

PigauU-Lcbrun

coups? » L'auteur de M. Botte, répliquent les Débats^ aimerait-il mieux que leur métier leur valût de rhonneur, de lopulence et des hommages? « Pourquoi les femmes, reprend Tauteur, accouchentelles avec douleur? Pourquoi, lorsqu'elles nourrissent, ont-elles des maux de sein ; pourquoi, lorsqu'elles ne nourrissent pas, ont -elles des cancers, des laits répandus»? Et trente-deux autres questions que fait M. Botte, écrivent les Débats^ en se moquant, tout aussi intéressantes, tout aussi bien placées, et qui, comme on le voit, reviennent à propos de botte. Il lui arrivait, cependant, d'être spirituel en ses réflexions. Pigault disait (A/. Rotte^ t. 11, p. 17) : « Couper des têtes pour ses opinions, exiger que les autres voient et pensent comme vous, c'est prétendre qu'ils aient la même organisation, le même caractère, et que le hasard les place dans les mêmes circonstances. Il ne serait pas plus absurde que les camards coupassent les nez aquilins, que les hommes à grandes oreilles fissent la guerre aux petites, les bruns aux blonds, et les mélancoliques aux gens gais^ »

Les deux Lacretelle, deux Lorrains, nés à Metz, se firent remarquer également sous le Consulat. L'aîné, un quinquagénaire alors, était déjà connu par son discours sur le Préjugé des peines infamantes^ en 1784; et plus tard, en 1802, il donna au public ses œuvres diverses, mélange de philosophie

1. Laily Morgan disait de PigauU-Lebrun : « Les romans de Pîgauit- Lebrun, me disait un critique français, bel esprit, ont toujours l'air d être composés dans les rues et écrits sur les bornes. Le reproche de grossièreté, dont on les accuse eu France, est trop bien fondé, pour qu'on puisse en prendre la défense ; mais l'esprit qui créa le caractère fragile et séduisant de Fanchette, dans une Macédoine, un de ses romans les plus amusants et les plus philosophiques, ne peut être dénué d'élégance et de délicatesse. »

et de littérature, en trois volumes. Lacretelle, le jeune, s'illustrait par ses travaux politiques et ses précis d'histoire, où Ton remarque, d'après Quérard [la France littéraire)^ « beaucoup d'art et d'ordre dans Farrangement des idées et dans la manière de retracer les faits ». Peintre, toutefois, plutôt que narrateur; le Journal des Débats insiste sur cette qualité de son talent, itnprimant à ses portraits un relief puissant. L'écrivain, en son précis de la Révolution, s'est attaché aux scènes terribles de la Convention, aux discussions agitées entre les hommes fanatiques qui s'abhorraient. Et, comme témoignage de son admiration, le journal reproduit les portraits, tracés par l'auteur, des hommes qui marquèrent dans les premières séances de cette grande assemblée.

Les nouveaux mandataires du peuple s'observent. Chacun se trouve placé vis-à-vis de son ennemi. Ce sont des haines toutes formées qui vont se combattre. Le proscripteur s'étonne de voir celui qu'il a proscrit la veille. On considère, avec effroi, Danton, dont le maintien terrible, dont le regard féroce, semblent encore donner le signal des massacres du 2 septembre. Près de lui est Robespierre, dont la flgure exprime une cruauté plus tranquille, plus insatiable. Tout est composé, tout est humble dans sa marche. Son sourire est effroyable, même quand il s'adresse à ses amis; les hommes et les femmes des tribunes paraissent n'avoir des yeux que pour lui. A son côté est un être difforme, hideux, qui voudrait paraître l'égal de Robespierre et de Danton. Ceux-ci dédaignent leur complice, leur instrument : c'est Narat. Il rend à d'Orléans tout le mépris qu'il vient de recevoir. Plusieurs des nouveaux députés se pressent autour d'eux. On distingue, parmi ceux-ci, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois. Le crime se présente chez eux sous un aspect différent. L'un semble l'avoir médité dans la profondeur des cloîtres ; Taulre l'avoir respiré- dans ses orgies. On ne connaît pas encore le nom de tous ceux qui forment cet épouvantable cortège. Quelques-uns ont un air méchant et stupide qui

promet tout à ceux qui voudront les employer. D'autres montrent le délire du fanatisme. Tous regardent avec respect un paralytique au front calme, au cœur de tigre, qui se fait porter au milieu d'eux. C'est l'atroce Couthon...

Deux jeunes auteurs, plus tard romanciers appréciés, tentaient alors de se créer une place dans le monde des lettres. C'était Charles Nodier, un historien (1780-1814), qui avait dépassé à peine sa vingtième année ; c'était Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842), un méridional de Grenoble, qui n'avait pas encore ses vingt ans, au commencement du siècle. Le premier avait composé l€i> Proscrits, récits agréables où M"* de Genlis trouvait de « Tâme, le talent d'observer et de peindre. J'étais loin de prévoir, ajoute-t-elle, qu'avec une physionomie douce, un air si timide, Charles Nodier aurait le courage bientôt d'attaquer la puissance formidable de Napoléon. » Le second se rangea, tout de suite, contre la renaissance chrétienne suscitée par Chateaubriand, ne voulant point, en son orgueil, suivre les voies communes à d'autres. Il prit, plus tard, le contre-pied de toutes les admirations, de toutes les opinions respectées. On s'extasiait devant le style de Bossuet : il est bien près de le qualifier de faiseur de phrases; devant les beautés dWlhalie : il est bien près de méconnaître le génie de Racine; devant la grandeur des mystères du catholicisme, il se fait incrédule. Il craint d'être dupe. Ce jeune contempteur de tout ce qui était révéré couvait encore son génie sous le Consulat. Il ne tarderait point à prendre son essor*.

1. SuillUî-Beuve, qui afail une t'tuJe sur Stendhal, a t'cril : «Le fonds de si>n goût «»t lie sii M'nsibilJté est tel f|u«in le peut attendre d'un épicurien délicat >». «Quelle folie, écrit-il à un ami de Paris en 1814, à la fin de seî>

Les écrivains du siècle précédent avaient creusé un sillon trop profond pour être oubliés sous le Consulat. Les polémiques de la presse se poursuivaient encore au souvenir de leurs ouvrages. Elles remontaient jusqu'à Fontcnelle, mort depuis quarante ans ; jusqu'à l'abbé Duclos, depuis trente ans au tombeau; jusqu'à Rousseau, jusqu'à Voltaire, ensevelis depuis plus de vingt ans. Traitant de la condition des bommes de lettres, les journaux rappelaient que Fontenelle était le premier qui eût incité les écrivains à user de leur supériorité, pour se faire valoir et se pousser dans le monde de la bonne société. Plusieurs louaient la raison du moraliste Duclos, que Diderot avait dit être droit et adroit^ et son Essai sur les moeurs^ d'un style solide, sinon brillant, et son petit conte de fées, Acajou, dont la préface provoquait Tétonnement des Débats. Jamais, écrivait ce journal, depuis Aristophane aux Athéniens, on n'avait tenu un langage pareil au public, et il citait :

Je ne sais, mon cher public, si vous approuverez mon dessein ; cependant il m*a paru assez ridicule pour mériter votre suffrage, car, à vous parler en ami, vous réunissez tous les âges pour en avoir tous les travers. Vous êtes enfant pour courir après la bagatelle; Jeune, les passions vous gouvernent; dans un ûge plus mûr, vous vous croyez plus sage, parce que votre folie devient triste, et vous n'êtes vieux que pour radoter. Vous parlez sans penser; vous agissez sans dessein, et vous croyez juger parce que vous prononcez. Je vous respecte beaucoup; je vous estime très peu. Vous

leUres sur Mozart, quelle folie de sMndigner, de blftmcr, de se rendre haïssant, de s'occuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous intéressent point. Que le roi de la Chine fasse pendre tous les philosophes, que la Norwëge se donne une constitution, ou sage ou ridicule, qu'est-ce que cela nous fait? quelle duperie ridicule de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis ! Ce temps, que vous perdez en vaines discussions, compte dans votre vie. La vieillesse arrive ; vos beaux jours s'écoulent : Àmamo or quan4oi etc. ■

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