‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 47 sur 119 · IT · texte numérisé non relu

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n'éles pas digne qu'on vous aime. Voilà mes senliments à votre égard. Si vous en exigez d'autres, je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

Mais la plupart attaquaient Voltaire, dont le prestige disparu laissait en évidence ses injustices et ses odieuses invectives, contre ceux qui lui avaient déplu. On venait d'éditer la Vie polémique du philosophe, et Ton y pouvait lire qu'il n'avait jamais cessé, durant sa vie, de calomnier ses adversaires ou ses rivaux; ainsi J.-B. Rousseau, Maupertuis, Lefranc de Pompignan, Desfontaines, LaBaumelle, Saint-Hyacinthe, Warburlon, (Jresset, Fréron, Montesquieu, Buflbn, J.-J. Rousseau, enfin tous les hommes recommandablcs de son temps. Contre Tabbé Desfontaines, son acre ironie et sa méchanceté s'étaient débridé avec fureur : témoins, ces versiculets contre sa victime :

Quel monstre plus hideux s'avance ?

La nature fuit et s'ofl'ense

A Taspect de ce vieux !...

C'est Desfontaines ; c'est ce prêtre,

Venu de Sodome à Bicêtre ;

De Bicêtre au sacré vallon.

Un rédacteur des Débats racontait, au sujet de Voltaire, une scène qui avait eu lieu chez l'abbé Ducios, « J'ai ouï dire qu'un jour, chez Duclos, il y avait très bonne compagnie. On parlait de Voltaire, et, selon l'usage du temps, on admirait fort son génie encyclopédique. « Quel malheur, dit un jurisconsulte, qu'il ait voulu parler de jurisprudence! C'est la seule chose qu'il igoorât. — Tout mon regret, reprit un théologien, c'est qu'il ait écrit sur les matièresde religion. Otez cela, il savait tout. — Pour moi, dit un géomètre, je lui passe

tout le reste, mais il n'aurait pas dû se mùler de géométrie. — Vous m'avouerez, dit un historien, qu'il est bien fâcheux qu'il ait traité l'histoire. C'est la seule partie où il ait échoué. — Un poète se levait pour dire son sentiment, mais le sage Duclos vit le scandale, et comme il ne se souciait pas de mettre à l'épreuve la tolérance philosophique, il recommanda le silence à ses convives, qui s'en allèrent, tous bien déterminés h admirer encore le génie universel du grand homme. »

En ce temps-là, on le sait, l'opinion se tournait contre les philosophes ^ Leurs doctrines avaient perdu tout crédit, et Ton exhumait, avec joie, le jugement porté sur eux par quelques hommes célèbres. On eut de garde d'oublier celui de Robespierre. « Ces philosophes, avait dit le grand conventionnel, étaient pour la plupart des charlatans ambitieux. Ils déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes. Ils faisaient tantôt des livres contre la Cour, tantôt des dédicaces aux rois {Débats^ 21 nivôse an XI), des discours contre les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes. Ils étaient tiers dans leurs écrits, rampants dans les antichambres. Us réduisaient l'égoïsme en système, regardaient

1. Des Débalê^ nivôse an XI. • Au nom de la patrie et de l'humanité, abjurons cette philosophie qui, sourde aux cris de l'espërance et à la voix <!« siècles, méconnaît, outi*age les vrais principes des mœurs et de la vertu ; qui. ne sachant trop ce qu'elle veut et ne veut pas, semble avoir rôvé, dans !H>n délire, une société sans Dieu, ou bien un Dieu sans reliRirtn, ou bien nne religion sans culte, ou bien un culte avec de» ministres avilis et mèpri- ^. Abjuron» cette philosophie qui promettait le bonheur et n'a donné que des calamités, qui devait nous rendre tous libres et n*a su que livrer des Tictimes à la dévorante anarchie: qui devait se montrer à la terre, brillante de clartés et qui n'a éclairé l'univers qu'à la lueur d'un vaste incendie, capable, si le ciel n'en eût arrêté les progrès, d'embraser l'Europe et le luunde entier. Abjurons cette ])hilosophie qui voudrait encore faire circuler les poitt)ns de l'athéisme et entretenir ainsi dans le corps soci.al des germes d<» dépérissement et de dissolution. «

la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de Tinjuste, la probité comme une affaire de goût et de bienséance, le monde comme le patrimoine de fripons adroits... »

Ne dirait-on pas que la satire s'applique au temps présent ?

Montesquieu même n'était point à l'abri des critiques, pour ses Lettres persanes, sur lesquelles les Débats de Tan XI, au moment de la réimpression, formulaient une appréciation sévère. « 11 fut le premier, lisait-on (thermidor an XI) qui, dans ses meilleurs ouvrages, apprit à soulager la paresse des lecteurs par de petits chapitres, à la piquer par des titres singuliers, à l'amuser par les disparates les plus étranges, à décider de tout par des épigrammes, à mettre tout en problème, à préparer de loin la chute à^ioni^C^^i annules Lettres persanesy que vous trouverez pour la première fois une lettre en faveur du suicide, suivie d'une lettre contre le suicide ; les arts accusés avec chaleur et défendus avec faiblesse. Vous passerez brusquement du Parlement au sérail, et de l'Université à la toilette d'une jolie femme. Lorsqu'un homme de génie mendie des succès par d'aussi petits moyens, je crois voir les grands d'autrefois travestis en cochers. » Buffon, au contraire, recevait l'approbation des philanthropes, depuis son panégyrique sur la race noire, dont il avait dépeint, avec éloquence, la servitude douloureuse.

D'autres, moins illustres, morts depuis moins longtemps, vivaient aussi dans le souvenir des lecteurs. C'était Berqu in, que Ton appelait F Ami des Enfants, adoré de ses petits amis, et critiqué par les Débats qui ne voyaient, dans ses idylles, que

la copie de celles de Marot. Ses œuvres complètes, éditées sous le Consulat, formaient dix volumes, véritable encyclopédie pour la jeunesse dont la curiosité devait être satisfaite par la réunion de faits nombreux d'utilité domestique. Bouilly, son ami, raconte que Berquin ne pouvait sortir de chez lui, sans être suivi d'une cohorte enfantine, criant : « Voilà notre ami ! » Et parmi les enfants, les uns lui disaient qu'ils n'avaient pu lire Jacquot sans pleurer ; ceux-ci mettaient au-dessus de tout le Petit Joueur de violon; ceux-là, le Nid de moineaux; d'autres, la Petite Glaneuse. Ses romances étaient connues de tout le monde, et son ami affirme que l'on chantait dans la chaumière du pauvre, aussi bien que dans les palais des rois :

Dors, mon enfant, clos ta paupière !

que le jeune amant, près de sa fiancée, apprenait à la respecter en chantant :

0 lit charmant où ma Myrthé !

enfin que la femme de bien bravait la calomnie, en récitant Geneviève de Brabant, où se trouvent ces deux vers :

Tel qui vous les peint infidèles Ne se plaint que de leurs vertus...

La grande charge de précepteur du Dauphin lui avait été offerte. Il mourut en 1791, sans l'avoir acceptée. Cette proposition royale l'avait rendu suspect ; le chagrin le mena au tombeau.

Chamfort s'était tué en 1794, de dégoût pour la Révolution. Les scènes horribles de la Terreur

âl4 LA SOCIETE FRANÇAISE PENDANT LE CONSULAT

Tavaient effrayé. Il avait ciuquante-trois ans. Après sa mort, on parla de lui longtemps encore. Sa mémoire était toujours présente dans une réunion d'hommes d'esprit. Ils se redisaient les traits piquants de sa misanthropie. Si bien doué, il aurait dû ôtre satisfait, heureux, et il ne Tétait pas. Sa verve mordante, amère, attaquait ceux mômes qu'il avait fréquentés. Arnault, Morellet*, Chénier, le jugent de la même façon et s'étonnent que les grands personnages dont il était le commensal n'aient point été épargnés ; que les hommes de lettres, les protecteurs de sa jeunesse, n'aient point été soustraits à ses méchants propos. Son esprit était réel : il en avait beaucoup ; mais il cherchait des saillies plus acerbes et plus cinglantes que celles qui, naturellement, lui venaient à l'esprit. Morellet rentrait toujours triste et oppressé des réunions oîi Chamfort était présent.

Il avait entendu les anecdotes, les épigramnies, les mots durs et cruels, tombés des lèvres du cau-

1. Brifaut, les Récit» d'un vieux parrain, œuvres, t. 1, p. 31*2, sur Morellet.

« Ses dîners offraient presque du luxe. Le philosophe aimait la bonne chère, et les jours de jertne et d'abstinence, l'abbé n était pas scrupuleux. L4>in d'éviter le péché de gourmandise, il se donnait, avec une largeur étcmnante, l'absolution de toutes les dindes mangées, de tous les |iàtès digérés en contravention aux commandements de l'Eglise... Semblable a ces vins vigoureux auxcpiels le temps ôte leur verdeur pour leur donner un délicieux bouquet, l'abbé Morellet, mûri par l'âge, avait perdu celte sève âpre et mordante de la jeunesse et s'était parfumé des fruits de la sage.4se et de la réflexion qui font la coumnne des vieillards. Qui ne l'a connu que par ses ouvrages doit le juger mal. Kcrivain, il était tout au plus du second ordre; dissertateur et cauieur, on pouvait sans partialité et sans pr<*venlîon le mettre à la tête du j)remier. Cet ecclésiastique, qui. par malheur, ne croyait à rien, tit au lit de mort un singulier aveu à son médecin Morcau. Malgré son niépris p(mr les préjugés, il mourait à quatre-vingt-treize ans, sinon comme un confesseur, du moins comme une vierge... « Ht counueni, lui demanda le docteur, un mécréant, tel que vous, est-il resté Gdèie au vœu de chasteté ?

— Ce n'est point par superstition. Voilà t(mt le mystère. Quand j'ai ru des tentati(ms, les occasions m'ont manqué; quand j'ai trouvé des occasions, les tentali«ins étaient passées. «•

seur avec une telle abondance que le vieil abbé en restait plus affecté, disait-il, que s'il eût assisté à une exécution. Les causeries de Chamfort s'attachaient aux personnes, jamais aux faits, jamais aux choses. Pourquoi tant d'amertume et de causticité? Caractère ainsi fait, inquiet et sans cesse mécontent. Il mettait son bonheur à contrister les autres. Sa vie pourtant avait été facile et entourée de bienveillance. Le Marchand de Smyrne^ la Jeune Indienne^ deux comédies, et ses contes n'avaient rct:u que des éloges, et il se plaignait tout de mémo. Morellet affirme que Chamfort, avant trente-cinq ans, jouissait de plus de huit mille livres de rente, et il y a plus de cent ans, lorsqu'un louis en valait au moins deux de notre époque. Chénier appréciant l'homme et son œuvre disait de lui : « Comme critique, il se rend maître du terrain, rassemble et rapproche les événements remarquables, choisit les anecdotes et, sans les altérer, les raconte dans le style qui lui est propre; mêle aux faits des considérations morales ou politiques, et par un tour nerveux et rapide, par un trait saillant, souvent par un mot, fait ressor tir le scandale et le ridicule o\x il les trouve. »

Ginguené ^ ajoute Chénier, nous a donné une notice très bien faite sur Chamfort dont il était l'ami et dont il a publié les œuvres. Et de l'homme môme, voici ce que dit Ginguené : ... Quant à son caractère, il eut des défauts, mais il fut excellent

I. Chateaiibriaiid nous a laiss(^ quelques lignes cinglantes sur la fatuité dp rfinj(upr.é.

- Celui-ci. dit-il, élail lufîé rue de Grenelle-Saint-(ienuain, prc.s de l'hôtel du bon I^ifontaine. Ou lisait encore sur la lope de son concierge : Ici, on t'honore du titre lie citoyen et on se tutoie. Ferme la portt\ m'îI vuhs plaît. Je montai. M. Ciingueiié, qui me reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il était et avait été. Je me retirai humblement et im.-^yai pas de renouer des liaisons si disproportionnées. »•

fils. (Il ne connaissait que sa mère, et s'appelait Nicolas). Ami sincère et dévoué, de la probité la plus intacte et du commerce le plus sûr; officieux, et d'une délicatesse extrt^me, dans sa manière d'obliger; fier, comme il faut l'être, quand on est pauvre, mais aussi éloigné de Targent que de la bassesse ; désintéressé jusqu'à l'excès et incapable de mettre un seul instant en balance, ses avantages avec ceux de la vérité et de la justice.

L'abbé Barthélémy avait vécu dans le monde de la bonne société. Au début du Consulat, il était mort depuis cinq ans, et, chez ses amis, on ne pouvait l'oublier. Son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce avait paru en 1788 et l'ouvrage jouissait de la même vogue qu'autrefois. L'abbé avait mis trente ans aie composer. L'idée lui en était venue à Rome, où l'avait emmené le duc de Choiseul, en son ambassade. L'abbé était alors au cabinet des Médailles, adjoint de M. de Boze, et à Rome ^ il avait pu satisfaire à loisir son goût passionné de numismate.

Ensuite, c'était Marmontel, mort depuis peu de temps, le 31 décembre 1799, laissant une œuvre considérable. 11 avait écrit des tragédies, des opéras, un roman politique, Bélisairej déchiré par la fureur de tous les docteurs en Sorbonne ^ ; quelques années

1. Le duc de Nivernais, cité ])ar Sainte-Beuve, parmi tous ces écrivains, a tracé ainsi son portrait :

« Il était de la taille la plus haute et la mieux proportionnée. Il Hemblait que la nature ertt voulu assortir ses formes et ses traits à ses mœurs et à ses occupations. Sa flguro avait un caractère antique, et son buste ne peut être bien jilacé (fait par Houdon) qu'entre ceux de Platon et d'Aristote. \\ est l'ouvrage d'une main habile, qui a su mettre, dans sa physionomie, ce mélange de douceur, de simplicité, de bonhomie et de grandeur, qui rendait pour ainsi dire visible l'âme de cet homme rare. ■

2. M*" de Genlis, dans le tome V de ses Mémoire», fait une critique violente de la critique de Bélinaire par Villeterque, dans le Journal de Pari». Mais, coumie M** de (tenlis a produit, elle aussi, un Béli»aire, elle ne s'en

auparavant, ses Contes moraux^ dont toutes les nations de TEurope voulurent une traduction. Coinme il était un favori de M""* de Pompadour et un aussi de Voltaire, ses contes furent prônés dans le monde de la Cour, puis lus avidement par les petits bourgeois^ et, en Suisse, par lespayans mômes, qui les plaçaient, sur leurs rayons, à côté de la Bible et des œuvres de Geesner. Dans le courant de sa vie, Marmontel s'était jeté avec une ardeur juvénile, dans la querelle soulevée entre les partisans de la musique de Gluck et ceux de la musique de Piccini. Luisoutenait et vantait la musique italienne ; et les coups portés contre ses adversaires, les gluckistes, avaient été si rudes, que ceux-ci ne manquaient aucune occasion de lui rendre les pareils. La Harpe, en sa correspondance avec le grand-duc Paul de Russie, donne un quatrain qui passait alors de mains en mains :

Ce Marmontel, si long, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge les' couleurs, en aveugle, Et la musique, comme un sourd.

Le siècle commençait, lorsqu'on apprit, en 1801, la mort de Rivarol, à Berlin *. Les amis qu'il avait laissés à Paris, en émigrant en Allemagne, ne manquèrent point alors d'aflirmer son talent et la vigueur de son esprit. Ils reconnaissaient en lui un causeur fin et délicat, un critique fort avisé, avec plus de goût que La Harpe et Marmontel. D'ailleurs, plus

tient pas là et dit que le Bélisaire de Marmontel est certainement l'ouvrage le plus médiocre qu'il ait fait. Les meilleurs raisonnements politiques de ce Bélisaire se trouvent, disait-elle, beaucoup mieux exprimés dans Télémaque. 1. Rivarol, 1757-1801. Il représentait à Berlin le roi de Miltau (Louis XVIII) et il était surtout accueilli dans leH salons de la princesse Dolgorouka. Il mourut le 13 août 1801, malade depuis le 5 seulement, d'une affection biliaire qui eut pour lui des effets foudroyants.

homme du monde que ses deux aînés, de figure agréable, de maintien distingué, et d'une élocution étourdissante, qui Tavait fait surnommer « le virtuose de la parole ». Lorsqu'il était venu à Paris, au déclin de la monarchie, il approchait de sa trentième année, et, quoique pauvre, il s'était efforcé de marquer dans le monde et de faire valoir ses titres nobiliaires. On se moqua de lui et de ses prétentions; son père était aubergiste, en la petite ville de Bagnols, besogneux forcément avec une famille nombreuse de seize enfanls, dont le jeune écrivain était Taîné. Et cependant les titres de cette famille avaient un fondement certain, et remontaient au marquis de Rivarol, lieutenant général d'armée, sous Louis XIV.

A Paris, le jeune Rivarol se fit connaître par une traduction de l'Enfer de Dante, par une étude sur Florian, forte d'aperçus ingénieux; et les poètes du Caveau l'admirent dans leur société. Il eut bientôt une idée originale qui lui attira plus d'ennemis, qu'elle ne lui donna de prolits. Sous le titre de Petit Dictionnaire des f/rands hommes^ il commença, avec Champcenetz, la critique des écrivains dont il croyait la réputation usurpée. M"" de Genlis, M"" de Staël y furent largement censurées, et Garât et combien d'autres? Ce qui le sépara de Garât par une brouillerie, et lui fit quitter le Mercure dont il était un des rédacteurs appréciés.

Dans son étude sur Chateaubriand {Chateaubriand et son groupe, t. 11, p. 1(59), Sainte-Beuve rapporte quelques-unes des malices dont Rivarol déchirait ses contemporains. «Jamais il ne justifia mieux, (lit Sainte-Beuve, son surnom de Saiîit Georges de répigramme. Pas un n'échappait à l'habileté désespérante de sa pointe. Là, passèrent tour à tour,

transpercés coup sur coup, et Tabbé Delille, « qui n'est qu'un rossignol qui a reçu son cerveau en gosier » ; et Cerutti, « qui a fait des phrases luisantes sur nos grands hommes de Tannée dernière, espèce de limaçon de la littérature, qui laisse partout où il passe une trace argentée, mais ce n'est qu'écume et bave » ; et Chamfort qui, entrant à l'Académie, « ne fut qu'une branche de muguet entée sur des pavots » ; et Roucher, qui est, en poésie, « le beau naufragé du siècle»; et Chabanon, qui a traduit Théocrite et Pindare de toute sa haine contre le grec » ; et Fontanes qui « passe son style au brunissoir et qui a le poli sans l'éclat»; et Lebrun, « qui n'a que la hardiesse combinée et jamais de la hardiesse inspirée. Ne le voyez-vous pas d'ici, ajoutait-il, assis sur son séant, dans son lit, avec des draps sales, une chemise sale de quinze jours et des bouts de manches en batiste, un peu plus blancs, entouré de Virgile, d'Horace, de Corneille, de Racine, de Rousseau, qui pêche à la ligne un mot dans l'un et un mot dans l'autre, pour en composer ses vers qui ne sont que mosaïque. » Et Mercier, « avec son Tableau de Paris^ ouvrage pensé dans la rue, et écrit sur la borne » ; et l'abbé Millot, « qui u'a fait que des commissions dans l'histoire » ; et Palissot, qui a toujours un chat devant les yeux pour modèle : c'est pour lui « le torse antique » ; et Condorcet, « qui écrit avec de l'opium sur des feuilles de plomb » ; et Target, « qui s'est noyé dans son talent ». Chaque mot était une épigramme condensée, qui portait coup et perçait son homme. Mirabeau obtint les honneurs d'une épigramme plus détaillée. La tôte de Mirabeau, disait Rivarol, n'était qu'une grosse éponge, toujours gonflée des idées d'autrui. Il n'a eu quelque réputation, que parce qu'il a toujours

écrit sur des matières palpitantes de Tintérêt du moment. Ses brochures sont des brûlots lâchés au milieu d'une flotte. lis y mettent le feu, mais ils s'y consument. Du reste, c'est un barbare efîroyable, en fait de style; c'est TAttila de Téloquence, et, s'il y a dans ses gros livres quelques phrases bien faites, elles sont de Ghamfort, de Cerutli ou de moi*. » Rivarol était d'une paresse inlassable. Fauche, l'imprimeur genevois, qui lui avait payé les travaux à venir d'un dictionnaire, ne parvenait point à le faire travailler. Il ne réussit à obtenir quelques pages, les premières de ce dictionnaire, qu'en attirant chez lui Rivarol, le logeant et le nourrissant, mais l'enfermant à clef et défendant sa porte par deux gardes, alin d'éloigner les importuns, les écouteiirs^ ceux qui le venaient voir pour l'entendre pérorer. L'écrivain séquestré se mit à la besogne, pour son discours préliminaire, tirant, de ses petits sacs étiquetés, des pensées, des observations, des préceptes qu'il y avait jetés pêle-mêle, à mesure qu'ils lui passaient par la tête. Il ne dépassa point ce discours préliminaire, inachevé au moment de sa mort -.

1. Une satire qu'il publia contre les Hambourgcois, pendant qu'il habitait Hambourg, comme émigré, le força à quitter cette ville. /,<? Publicitte de vendémiaire an IX, la publia en entier. En voici un extrait :

Gens, qui seraient fort à propos,

S'ils Qous empruQtaieat uos rnsDières,

Et s'ils nous prêtaient leurs lingots;

Mais dont les humides cerveaux,

Nés pour les fluxions, ot non pour les bops mots,

Ont la pesanteur des métaux,

Qu'ont entasKés leurs mains grossières.

Gens, qui trafiquent de nos vœux.

Fripons toujours anciens, fripons toujours nouveaux.

Nous volant tout, hors nos lumières,

Qui, se croyant subtils, quand ils ne sont que faux,

V(!ulcnt marcher, sous deux bannières, etc., etc.

2. Rivarol avait émigré le 10 juin 17t)2, emmenant, avec lui, cette niyst^-

Cuvier avait Tâge de Bonaparte, et sous le Consulat, il était entré déjà dans la gloire. Aux séances du Lycée, à celles de TAthénée, les jours qu'il expliquait rhistçire naturelle de l'homme, il y avait foule pour Técouter.

Denon, également, qui avait suivi Bonaparte en Egj'pte et en avait rapporté le premier manuscrit égyptien connu, papyrus roulé dans la main d'une momie dont on avait violé le tombeau. Les récits de son voyage et de sa découverte le désignèrent, tout de suite, à l'attention du public.

A côté des œuvres de nos auteurs français se vendaient aussi les traductions des œuvres allemandes et anglaises; les romans de Wieland, les Nuits d'Yung décrivant la douleur d'un père qui s'éveille chaque nuit pour pleurer la mort de sa fille. Chateaubriand en critique vivement l'ensemble. « Vous avancez, dans ces Nnits^ dit-il; vous ne trouvez plus rien de ce qu'on vous a promis. Vous voyez un homme qui tourmente son esprit dans tous les sens, pour enfanter des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une physionomie morose. » Et les tragédies de Schiller, et le Tristram Shandy de Sterne, sa propre histoire, monotone et peu intéressante, oîi, suivant la phrase du Mercure, un homme a prouvé « qu'on pouvait faire un livre sans rien savoir ». Le Mercure signale néanmoins une page éloquente sur la mort d'Yorick. Un jeune homme, le seul ami qui reste au moribond, veille

rieuse Manette, jolie aventurière qui a joué un certain rôle dans sa vie active et à laquelle il a adressé les vers si connus :

Ayez toujours pour moi da g^oût comme un bon fruit, Et de l'esprit comme une rose I

(DiDOT, Biographie universelle.)

auprès de lui. « Accablé par la douleur, ce jeune homme s'éloigne un moment. Il sort doucement de la chambre. Yorick le suit des yeux jusqu'à la porte. Alors il les ferme et ne les ouvre plus. Cette mort silencieuse a quelque chose de plus touchant que des cris. » 11 faut mentionner, enfin, le Tom Jones de Fielding, ou Thistoire d'un enfant trouvé, que cite le Mercure^ en faisant remarquer toule Thypocrisie des Anglais. » Ceux qui ont tant vanté, dit-il, la pureté des mœurs anglaises, expliqueront comment, dans une si grande quantité de personnages, il ne se trouve, à bien peu d'exceptions près, que des filles faisant des enfants, des femmes mariées vivant dans la débauche, des voleurs, des scélérats, des hypocrites et des libertins. Il est à présumer, cependant, que Fielding connaissait ses compatriotes, et jamais les Anglais n'ont contesté la vérité des peintures. »

CIIAPITRE VIII

LES GROUPES LITTÉIUHŒS

SoMMAiHE. — § 1. Morellet; ses déjeuners; homme du xviir siècle. — Suard. — Garât, le cadet du chanteur. — Saint-Martin, le Philosophe inconnu^ comme il s'appelait. — Gingucné. — Daunou.

J 2. — Autre groupe : Colin d'flarleville, Andrieux, Alexandre Duval, Picard. — Puis le groupe des amis de M"' de Bcaumont : Joubert, Fontanes, Chateaubriand, Chônedollé, Pasquier, Mole, Gueneau de Mussy.

î| 3. — Le groupe des idéologues, puis La Romiguéro, Maine de Biran, Rover-Collard. Ballanche.

cr

Parmi les hommes de lettres qui, sous le Consulat, produisaient des romans et des pièces de théâtre, qui s'exerçaient à la critique et à la philosophie, des groupes s'étaient formés, associant leurs idées et leurs regrets. Les amis des encyclopédistes, les disciples de Voltaire vivaient entre eux, conservant leur foi aux croyances du xviii" siècle, aux écrivains devenus classiques, dont la gloire n'était plus contestée. Ceux-là se rencontraient chez Suard, attirés et choyés par M°* Suard, qui s'efforçait à faire, d'une façon charmante, les honneurs du salon de son mari.

MorcIIet en était le plus ancien habitué, et Garât, Ginguené, Daunou ; tous d'un âge mûr, lorsque le

nouveau siècle commença. Tous enfin avaient payé leur tribut à la Révolution, ou avaient connu les horreurs d'une injuste incarcération. Daunou avait été enfermé plus d'un an, dans les anciennes cellules de Port-Royal *, devenu prison; Ginguené, à Saint-Lazare ; Suard n'avait conservé sa liberté qu'en s'exilant, et Morellet, sous la monarchie, s'était vu conduit à la Bastille pour quelques mots fçlissés, dans une préface, contre la pièce de Palissot, sur les philosophes. Et cependant ils n'en gardaient pas moins le culte des temps nouveaux et ne donnaient rien de leur esprit à la réaction qui sévissait chez les jeunes écrivains. Entre eux, ils pratiquaient le ton aimable de l'ancienne société polie. On causait chez Suard, comme dans un salon de l'aristocratie de Versailles. Morellet y apportait son respect de la raison, de la clarté des discussions, de la méthode et de l'ordre; Suard, son attachement aux hommes célèbres connus chez M"" Geoffrin : d'Holbach, Helvétius, Buffon, l'auteur de son mariage avec M'" Panckouke ; Garât, ses tendances à excuser les pires actions des terroristes, près de qui s'était écoulée sa vie pendant la grande puissance de Danton, son protecteur : ce qui l'avait fait surnommer V optimisée de la Révolution; Ginguené, son âme tendre et son excessif amour de la poésie et des fleurs. L'âge avait amorti leurs passions et, comme les vieillards, ils pratiquaient la tolérance. Ils auraient pu n'avoir que de la rancune contre la Révolution, cause de leur ruine. Morellet, durant trois ans, pour vivre, avait traduit des auteurs anglais; Suard avait perdu les beaux émoluments du secrétariat de l'Académie; Ginguené, depuis son

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