‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 49 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

Parées nouveautés ils se trouvaient déroutés. Le style sec du xviii' siècle, ce style, — le leur, — paraissait terne et sans grâce, opposé au style imagé des jeunes romanciers et des poètes qui venaient de se révéler. Morellet, ainsi que Suard, résistaient, mais en vain, à cette impatience des nouveaux venus pour un idéal si étranger au leur. Tous les deux combattaient, critiquaient ces ouvrages troublants,-déplorant cette révolution dans Fart, suite des révolutions politiques, cassure dans l'unité de leur vie. Que de changements pour eux ! Naguères leurs plaisirs étaient si agréables, leurs petites fêtes si joyeuses! Ils ne les reverraient plus.

Jadis, Morellet réunissait autour de lui des amis distingués, que sa renommée littéraire lui avait donnés. Le premier dimanche de chaque mois, il les recevait à sa table, à un déjeuner dont il avait surveillé la confection des mets. Ils étaient exquis, aiguisant Tesprit, excitant l'imagination, avant la musique et les chants qu'allaient exécuter, en concert, les convives, tous artistes éminents de cette époque. L'abbé Arnaud était là, ainsi que Suard, d'Alembcrt, Marmontel,Delille, de Vaisnes, Saurin, Roucher, encourageant de leurs applaudissements, et Philidor, et Grétry, et Gluck, et Hulmondel, et Malico. Ce fut devant cette pléiade d'hommes de

des expressions, l'exagération dans les sentiments, l'invraisemblance dans la conduite et la situation des personnages, les contradictions et rincohérenée entre les diverses parties de l'ouvrage, enfin et en général tout cequi blesse le goût et la raison, ingrédients nécessaires de tout ouvrage, depuis la discussion philosophique la plus profonde jusqu'aux contes do fé« inclusivement. 11 y a du vrai, il y a du faux. Il compte le goût et la raison pour des ingrédients nécessaires, même dans les contes de fées; mais c est selon ce qu'on entend par raison, et il oublie toujours l'autre ingrédient qui échappe à son creuset ou à son scalpel et qui s'envole comme l'air volatil, ce (juon appelle la vie. A tout ce qu'il jieut opposer de raisonnable en apparence, on n'a qu'à lui répondre : Alala et Chactas vivent él vout ne le sentez pas. »

talent, et môme d'hommes de génie, que Gluck produisit son Orphée, Cet opéra avait séduit Rousseau et lui avait inspiré un transport tel, qu'il aurait voulu, disait-ii un jour, « ne l'avoir jamais entendu, ne pouvant plus l'entendre à ses aises ». Gluck y faisait chanter une de ses nièces, frôle créature ne possédant qu'un souffle de voix, mais s'en servant avec tant d'âme, que Tabbé Arnaud l'avait nommée h petite muse, et jamais autrement ne voulut l'appeler. Là, aussi, Delille et Roucher lurent de leurs poésies; là, enfin, fut consacré un instrument nouveau, V harmonica, touché parHulmondel si délicatement, sur les verres, que les sons paraissaient venir d'un lieu invisible, éveillant à la fois la curiosité et les sens.

Si Morellet conviait à sa table ses amis pour faire ensuite de la musique, c'est qu'il était luimême un étonnant artiste sur le violoncelle, dont il ne se séparait jamais, en aucun déplacement. Et il en jouait avec une telle fougue que, courbé sur son archet, ceux qui le voyaient de loin en action pouvaient croire que sa personne, et non ses bras, s'agitait seule sur les cordes de l'instrument. Ces matinées artistiques étaient de celles que les princes mômes n'auraient pu organiser, puisque les plus grands compositeurs de l'époque, les artistes les plus habiles, se groupaient avec ferveur autour de Morellet. On aimait, en lui, son caractère franc et loyal, quoique entêté, surtout s'il pensait être dans le vrai, surtout si la raison et le bon sens lui semblaient attaqués dans une discussion. Son œuvre était considérable. 11 avait traduit Beccaria, pour Malesherbes; il avait publié de nombreuses brochures sur l'économie politique et sur les lois générales du commerce; enfin il était de TAcadé-

mie^ et il la regardait comme son autre famille, et il ne tolérait pas qu'on l'attaquât. Ce fut entre lui et Chamfort une lutte à outrance, lorsqu'aux sombres jours de la Révolution Chamfort demanda la suppression de cette assemblée illustre '^.

Gluck, parmi tant d'hommes célèbres, n'était pas le moins important. Allemand, il parlait un français très pur, une langue apprise dans /es Essais de Montaigne, qu'il savait de mémoire; et dans ce fonds, si savoureux et si abondant, il puisait les idées les plus originales et les plus profondes. Gomme son modèle, il cherchait les inspirations de son art dans la nature; ses harmonies les plus douces, ses chants les plus retentissants, dans les exclamations de la foule; et, ainsi que l'écrit Garât, il sut, dans ses chœurs, faire vibrer ce rythme déchirant du peuple de Vienne, criant dans les tortures de la faim : Du pain, du pain!

Suard, dans ce groupe, conservait comme les autres sa physionomie particulière et fort appréciée. Il n'était, ni critique irascible comme Morellet, ni

1. Campenon a tmcé de Morellet ce portrait : « Tout était d'accord en lui. On trouvait la simplicité dans bcs goûts comme le naturel dans son langage, l'ordre dans ses habitudes comme la méthode dans ses écrits, la sérénité dans son caractère comme la colère dans son imagination, et s'il était permis détendre plus loin ce rapport entre l'homme et ses ouvrages, j'oserais dire que ses conceptions, ses idées, son style même conservaient je ne sais quoi de robuste comme lui et fortement prononcé comme i«es traita. Cétait le même homme encore qu'on retrouvait dans le monde et dans la vie privée, toujours s'indignant de ce qui lui semblait absurde, toujours frappé du bon sens chez les autres, comme d'un point de contact avec lui, recherchant peu ce qu'on appelait esprit, mais accumulant le naturel, encourageant la timidité, ménageant même l'ignorance, pourvu que la présomption ne s'y joignit pas, et dans son intérieur se livrant avec la plus aimable facilité de caractère aux douces joies de la famille. »

'.'. Chamfort gardait rancune à l'Académie pour un prix donné à Fontanes. Elle avait récompensé une pièce de vers où le poète disait de THucharistie :

ۥ diclame immortel qui fleurit dans les eieux!

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raisonneur outré comme le vieil abbé. Au milieu de sa société, il se faisait aimable et ne cherchait son triomphe que dans la causerie. II parlait beaucoup, écrivait peu. La parole lui était plus familière que récriture. Il savait, au surplus, mettre en relief les agréments de sa conversation. Sa mémoire était meublée de souvenirs curieux sur les salons de l'autre siècle, et par le charme de ses récits il retenait, il fixait ù. lui tous ceux qui avaient conservé le culte de Tancienne société ou qui désiraient la voir renaître. Que de petits événements par lui évoqués et ressuscites très vivants! Censeur des théâtres sous la monarchie, il avait su opposer un vélo à Beaunvarchais, et ce fut contre son avis que le Mariage de Figaro passa au Théâtre- Français.

Depuis la restauration de Tordre par Bonaparte, en son salon se retrouvaient, avec les philosophes, les opposants au régime consulaire : Ginguené, Daunou. Garât et les autres. La liberté de la presse diminuant, la liberté de la parole s'accrut chez Suard. Il tenait à honneur de donner asile à toutes les idées, et d'autant plus audacieux dans l'émission d'une pensée qu'il était modéré en action. Il n'avait ni le goût, ni le talent d<»s affaires, ni aucun entrain pour le mouvement. Il était et re'^tait homme du xv!!!"" siècle, plaçant son plaisir dans la controverse, dans la discussion d'une doctrine. La génération, jeune alors, qui avait suivi Bonaparte jusqu'en Orient, qui avait combattu avec lui dans les plaines de la Lombardie, ne lui était pas sympathique. Parmi elle se recrutaient les énergiques, les autoritaires, à qui la parole semblait inutile, oiseuse, une faiblesse plutôt qu'une force. Car la parole suppose toujours un délai, un atermoiement.

Gomment eussent-ils causé, au surplus, ces autoritaires, eux qui n'avaient jamais fréquenté les écoles, peut-être jamais ouvert un volume, et n'avaient vécu que de coups de force et d'audace? Pour Suard, celte société nouvelle était un monde inconnu dont il s'éloignait, loin de le recherchera

Garât, le cadet du chanteur, apportait à la société de Suard son contingent d'originalité. Il n'était pas encore un vieillard ; d âge avancé pourtant. Il avait Tesprit délié, perspicace, réfléchi, et tenait une place en vue parmi les hommes de lettres. 11 avait su se faire pardonner ses votes cruels à la Convention, en les expliquant à sa manière, en leur donnant une apparence de modération et un caractère de bonne foi. Ses plus grandes injustices devenaient anodines en ses discours. Il distinguait toujours un bon côté aux choses les plus blâmables. Robespierre, à Tenlendre, était un petit saint; Louis XVI, une nature surhumaine. Au reste, écrivain élégant, il avait, à ses trente ans, remporté quatre prix à TAcadémie, et, après son éloge de Fontenelle, Bu (Ton lui avait donné Taccolade, en disant à haute voix : « Enfin, voilà un écrivain ! »

Chez Suard, où le respect des classiques étaitune loi, Garât se trouvait donc à l'aise, avec des tendances littéraires pareilles a celles de ses amis, quoique ses convictions philosophiques le rapprochassent de Tathéisme. C'est en son Analyse de tentendement humain^ professée à l'Ecole normale, que se lit jour cette propension au matérialisme. Mais, chez Suard, Garât s'occupait de politique plus que de littérature, et quand arriva l'affaire Moreau,

t Cf. t. m. |). \:,D.

ce fut lui qui rédigea le discours lu par le général devant ses juges.

Saint-Martin, le philosophe inconnu y comme il se nommait, ne cessa de combattre les doctrines de Garât. 11 s'était constitué Tantagonistc irréductible de la philosophie matérialiste, et il Tatlaquait sans relâche. Ame douce et pieuse, il rt^vait de semer partout ridée religieuse, enconvianttous les hommes àaiofier Dieu. Son amour pour eux était une affection d'apôtre. 11 avait écrit : « Tous les hommes peuvent m'être utiles. Il n y en a pas un qui puisse me suffire. 11 me faut Dieu*. »

Gingucné, de l'âge de Garât, malgré son rôle politique durant la Révolution, malgré son opposition à Bonaparte au Tribunat, était surtout un littérateur. Il avait, dans sa jeunesse, publié un recueil de fables et, durant son incarcération à Saint-Lazare, son esprit s'était porté avec ardeur vers Timmortalité de Tàme. 11 avait traduit les dialogues de Platon; il s'était consolé de son malheur en s'imprégnant des sublimes ouvrages de l'antiquité sur la fin de Thonime. Mais il adorait sa femme et, bientôt, lassé de toute agitation politique, il l'emmena cacher sa vie à la campagne, où il s'adonna tout entier à l'horticulture, greffant ses rosiers et cultivant

1. M"» de Chastenay, Mémoirea, t. ï", p. 438 : • Je rciicniitrai dans la iû<^n»e maii^on (chez M"" d'Esquelbec) M. de Saint-Martin, le patron des tUtminêa (1743-180.1), dont son livre fameux. Des erreurs et de la vérité, pasi^. je crois, pour TEvani^ile. Ce livre, résultat mal digéré de quelques dœtrines antique-s. de quelques mépri.'jes de mots, de heaucijup dignorance et de quelque savoir pédantesque, est inintelligible à quiconque croit lire du français, et fort peu lumineux pour quiconque apprend à le traduire. M. «le ^)aint-Martin planante avec beaucoup de grâce et de douceur sur les 'ib$curité« de son livre. 11 me conseilla pour l'entendre de le prendre à la dernière page et d'aller toujours en remontant. »

ses fleurs. Son talent et son influence en littérature ne furent pas inutiles à sçs amis. On le vit, au Ptibliciste, toujours au premier rang des escrimeurs contre les romantiques, contre ceux qu'alors on appelait barbares, ne sachant point écrire. Chateaubriand souffrit beaucoup de ses polémiques.

Et, dans ce groupe, on rencontrait encore de Vaisnes, dont Tesprit aimable et le caractère facile cédaient souvent aux philosophes, qui en firent leur dupe. Etait-il homme de lettres? N'était-il pas plutôt un homme du monde, égaré parmi les écrivains? Egalement M. Malouet, que les Débats désignent, d'une façon peu aimable, comme un étourdi se compromettant par orgueil : « Un de ces honnêtes gens, dit le journal, égarés par des demi-lumières, qui se sont persuadés qu'on peut impunément ébranler les anciennes bases de la monarchie française. »

Daunou était parmi eux un des plus jeunes, car il avait à peine quarante ans sous le Consulat. 11 s'y faisait remarquer par une sorte de mélancolie, par une gravité qu'il tenait de sa qualité de prêtre, par une circonspection de moine que lui avait laissée sa vie à l'Oratoire, pendant ses jeunes années. Il s*y faisait remarquer, enfin, par une empreinte de déception sur sa physionomie, résultat des malchances qui l'avaient poursuivi. Il aurait pu être troisième consul. Bonaparte avait pensé à lui. Rœderer fit échouer la combinaison. Sous le Consulat, sa place de bibliothécaire n'était pas sûre, en butte aux intrigues d'un rival. Et cette crainte d'être tout à fait dépourvu lui causa une maladie nerveuse. Au fond, homme d'étude plutôt que lit-

térateur, homme de méthode plutôt que d'imagination; néanmoins, subtil, ingénieux, discernant bien la source des vices, les défaillances de Tesprit, témoin ce portrait de Robespierre, dans un rapport fait &u nom de la Commission chargée d'examiner les papiers du conventionnel :

Un tempérament bilieux, écrivait Daunou, un esprit étroit, une âme jalouse, un caractère opiniâtre avaient prédestiné Robespierre à de grands crimes. Ses succès de quatre années, surprenants sans doute au premier aspect et lorsqu'on ne les compare qu'à la médiocrité de ses moyens, ont été les eiïets naturels de ses haines meurtrières, de ses jalousies profondes et ferventes. II eut, à un degré suprême, le talent de haïr et la volonté de maîtriser. Il voulut être tyran, bien plus ardemment que la plupart des hommes ne savent vouloir être libres; et cette volonté vive, inflexible, toujours agissante, a tenu Heu de génie à bien d'autres oppresseurs de l'humanité ^

Il y avait autant de vie et plus d*union peut-être dans un autre groupe que formaient entre eux les hommes de théâtre : Colin d'Harleville, Andrieux et leurs jeunes émules, Alexandre Duval et Picard. Ils se trouvaient ensemble à déjeuner les dimanches, chez Tun ou chez l'autre, et pendant la satisfaction de leur appétit la conversation se déroulait sur les chances de succès de leurs œuvres. Puis, le repas achevé, Tun d'eux soumettait à ses amis la pièce achevée, ou la pièce en gestation dans sa pensée. Andrieux, écrivant à Daru^, lui racontait un dé-

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