‹ La société française pendant le consulat (volume 4)Chapitre 53 sur 119 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Sommaire. — La passion du théâtre au début du Consulat. — • L'opinion de M"* Clairon sur le jeu des acteurs de Tépoquc. — Nomenclature de» théâtres. — Le Théâtre des Arts, ou Opéra. — Le Théâtre-Franrais. — ManiTcstation du public à la pièce de Laya, VAmi des lois. — La troupe du Théâtre-Français divisée en deux camps. — Les incartades de Dugazon. — François de Neufchâteau, ministre, parvient à reconcilier les deux troui)es ennemies. — L'Opéra-Comique, ou Théâtre Feydeau. — Le théâtre italien, ou Opéva-Bou/fe. — Artistes italiens; la belle Grassini.

— Théâtre des Jeunes- Artistes; Foignet, directeur. — Théâtre sans prétentions, Prévôt, directeur. —Théâtre des Délassements.

— Salle de Lazzari. — Théâtre Montansier. — Théâtre Picard. — Théâtre de la Gaieté; Mayeur, directeur. — Théâtre du Marais.

— Théâtre du Vaudeville; Barré, directeur. — Théâtre de la Société Olympique. — Jardins et amusements publics. — Le café Touchard. rue de F Arbre-Sec.

Lorsque le Consulat commença, la passion du théâtre était intense, à Paris comme en province. Mais la société mélangée de cette époque suivait de préférence les pièces « larmoyantes », ou bien les farces, bourrées de quolibets et de calembours, non les chefs-d'œuvre des auteurs classiques. Les salles étaient pleines à la Poissarde parvenue et à f Enfant du Malheur; celles de TOpéra et du Théâtre-Français, où étaient jouées des pièces plus nobles, recrutaient moins d oisifs. La foule n'avait plus

l'éducation qui lui permît de goûter les charmes de la bonne musique, ou l'énergie des tirades éloquentes de nos grands tragiques. Ceux qui pouvaient se procurer le plaisir d'un spectacle avaient émergé des bas-fonds de la population. Les enrichis de ce temps-là connaissaient à peine le langage correct, les mœurs distinguées des assemblées polies. Dès lors, les pièces, pour réussir, devaient provoquer les gros rires par leurs facéties, ou bien les larmes, par des scènes pleines d'horreur. L'auteur était certain d'être compris, en dépeignant des caractères ridicules, des tableaux lugubres ou terribles. Cela seul intéressait les gens nouvellement éclos h la vie mondaine. Les sens primaient l'intelligence. Dans rOlhe/lo de Ducis, Desdémone est poignardée devant la rampe ; dans Camille ou le Souterrain^ au Théâtre-Italien, une jeune femme donne le spectacle de son agonie, causée par la faim ; dans /es Victimes cloîtrées, au Théâtre-Français, une nonne expire dans un cachot au milieu de cadavres, et au Théâtre du Marais, un chef de brigands se constitue le vengeur de la société. Malgré cette propension générale aux œuvres violentes, un spectateur d' Othello ne put retenir son cri d'indignation : « C'est un Maure, dit-il, qui a fait cela, ce n'est pas un Français* ».

1. « Quel auteur, avant 89 (disaient Etienne et Martainville, dans leur Histoire du Théâhe), eiU osé mettre en action l'épouvantable catastrophe de cette tragédie? Voltaire, qui traitait Shakespeare de « misérable polisson », n'a composé Zaïre que d'après la donnée d'Othello; mais cet immortel écrivain en a habilement retourné la fable et a su faire, de l'ouvrage le plus révoltant, un chef-d'oeuvre de sensibilité. Il connaissait la délicatesse de son siècU^ et sut se plier aux mœurs du temps. Combien elles étaient changées à l'époque où Ducis donna sa tragédie ! La France, naguère distinguée par la politesse, l'urbanité de ses habitudes, était changée en un vaste champ de carnage. Nos places publiques étaient inondées de sang, nos prisons encombrées de cadavres, les pages sinistres de nos journaux remplies d'une nomenclature eflTrayante d'hommes moissonnés par le fer de l'ennemi, ou tombés sous le glaive du bourreau. Tout, en un mot, avait

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Rivés à ces rôles, partagés entre les trivialités et les éclats tragiques, les acteurs se livrent à toute la fougue de leur tempérament. Les uns exagèrent leurs grimaces ; les autres, leurs gestes pathétiques. 11 n'y a plus d'unité dans le jeu des comédiens. Chacun agit à sa guise. Et Clairon se désole, en ses Mémoires, sur ce qu'elle vit aux théâtres, en revenant d'Allemagne où elle avait quitté la cour du margraviat d'Anspach. « Les héros, dit-elle, se jettent à plat ventre aux pieds de la femme qu'ils adorent, ou bien ils marchent sur les genoux; les femmes se montrent presque déshabillées à la mode du jour, avec des maillots qui moulent la forme élégante de leur stature, et des vêtements ouverts laissant apercevoir leur beauté sculpturale. Comme des filles de journées, elles affectent, sur les planches, une tenue déhanchée; elles s'appuient, avec abandon, sur l'homme qui est leur interlocuteur, » Et pour cette grande artiste, pour Clairon, qui avait incarné les reines de tragédie avec une dignité et une majesté inoubliables, cette action relâchée des comédiens était un scandale, qui insultait à l'idéal de son art. C'était pis, lorsqu'elle entendait les applaudissements du parterre à ces manifestations incongrues ^

jeté sur les esprits une teinte sombre et terrible, et Ton ne doit plus s'étonner si l'on voyait froidement au théMre des horreurs dont la réalité même ne faisait plus frémir. >

1. D'Abrantés, Mémoires, t. IV. Sa visite à Issy à M"« Clairon, sous le Consulat.

« C'était une femme fort âgée, malgré le titre de demoiselle qu'on lui donnait. Elle avait été d'une belle taille, dans sa jeunesse, et l'âge ne lui en avait pas fait perdre une ligne. Ses cheveux blancs, mais sans poudre, étaient relevés comme à la grecque par derrière, et puis formaient par devant une sorte de toupet, qui découvrait un front encore admirable de forme et laissait voir des sourcils, dont le mouvement accompagnait touis ceux d*un œil, au regard calme et pourtant animé. Le costume de c«tte femme, dont l'aspect m'imposa d'abord que je la vis, était aussi extraordinaire que celui de sa femme de chambre. Quoiqu'il fil déjà

Pourtant, des réformes importantes s'étaient accomplies au théâtre depuis Le Kain. Il avait obtenu la suppression, à la scène, des banquettes où venaient s'asseoir « les petits-maîtres » de la Cour, les jeunes seigneurs enrubannés, qui, pendant les représentations, se mêlaient aux gardes d'Auguste, dans Cinna, ou bien couvraient de lazzi les toilettes des actrices, forcées de traverser leur groupe, pour descendre jusqu'à la rampe. Après Le Kain, Talma avait donné l'exemple de la simplicité, dans le travestissement des comédiens. César, Brutus, arrivaient drapés dans la toge romaine, non dans un manteau de cour, sous la perruque et le plumet, dont on ornait alors les personnes royales. Débarrassés de cet encombrement de sièges et d'importuns, de ces oripaux surannés, tels qu'au siècle de Louis XIV, les pièces auraient pu être jouées, sans enflure, sans gestes exubérants. Peu à peu, on se serait rapproché de la nature, et l'on aurait ajouté, à l'illusion théâtrale, la force de la vérité. Mais le sentiment du public, qui se pressait au parterre, restait toujours dévoyé. Il ne se sentait atteint que par les cris et la mimique excessive de l'acteur. Pour l'affranchir de ces erreurs, il y fallut les perse vé-

chaud. elle portait une sorte de mantelet en mousseline, point mis sur ses épaules comme on mettait les manlelets, mais tourné autour d'elle comme un manteau antique. Elle avait, ensuite, une robe de dessus plus courte que l'autre et faite évidemment dans le dessein d'avoir une tunique. Sa robe était blanche, ainsi que celle de dessus et bordée avec de ces bordures, comme on en a beaucoup porté en 95. C'était une guirlande de lauriers. Cette dame, qui me paraissait toute singulière, et qui pourtant m'attirait, était asàise dans un grand fauteuil à oreillettes, ayant une }>eau d'ours sous ses pieds et, autour d'elle, une table chargée de livres. Un buste de Voltaire en marbre, et de la plus grande beauté, était devant elle ainsi qu'un grand portrait de Le Kain : plusieurs autres bustes et plusieurs portraits étaient rangés, ou accrochés le long d'un mur. à peine recouvert par un papier commun dont l'humidité faisait tomber les lambeaux. I^ désolation de cetto maison paraissait encore plus fortement peut-être dans cette chambre, entourant de sa misère une femme âgée et dont tout l'ensemble annonçait les habitudes de l'aisance. ■

rantes critiques de Geoffroy, dans ses feuilletons quotidiens. Pas un seul où il ne s'efforçât de démontrer, que les exagérations du débit étaient condamnables, et que Tart était hostile à tout excès.

Il y avait, à Paris, en ce temps-là, d'abord le Conservatoire de musique ^ ; ensuite le Théâtre des Arts, ou rOpéra, rue delà Loi; le Théâtre-Français, également rue de la Loi; le Théâtre Favart, ou rOpéra-Bouffe ; le Théâtre Feydeau, ou TOpéra- Comique, rue Feydeau; le Théâtre Picard, rue de Louvois; le théâtre du Vaudeville, rue de Chartres; le Théâtre Montansier, ou des Variétés, palais du Tribunat (Palais-Royal); TAmbigu-Comique, boulevard du Temple; le Théâtre de la Cité, en face du Palais de Justice ; le Théâtre de la Gaieté, boulevard du Temple ; le Théâtre des Jeunes Artistes, rue de Bondi; le Théâtre de Molière, rue Saint-Martin; le Théâtre de la Société-Olympique, rue de la Victoire le Théâtre des Délassements, boulevard du Temple le Théâtre du Marais, rue Culture Sainte-Catherine le Théâtre de Mareux, rue Saint-Martin; le Théâtre des Jeunes-Elèves, rue de Thionville; le Théâtre d'équitation de Franconi, aux Capucines ; le Théâtre sans Prétentions; le Théâtre de Fantasmagorie de Robertson, aux Capucines; le Théâtre Pittoresque et Mécanique, rue de La Fontaine.

Au Théâtre des Arts on joua, pendant le Consulat, le fameux Oratorio de Haydn, dont les paroles étaient de Ségur, le jeune'*, et parmi les œuvres

1. Ce fut Sarrelle. simple marchand de cannes, qui, en 179?, imagina de réunir, sous ce vocable, les artistes accoutumés à se voir beaucoup t'nlre eux. Il en fut le premier directeur. Après lui, Cherubini, puis Auber.

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